‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 86 sur 285 · CE OLE DISENT LES DRAPEAUX · texte numérisé non relu

CE OLE DISENT LES DRAPEAUX

les larmes qu'ils avaient déjà coûtées aux mères! Il m« semblait que, s'ils araient pu nous parler, ils auraient adouci la douleur que nous inspirait leur vue, en nous disant : ■ G:>n sole z- vous. 6 vaincus ! On ne nous a pas pris sur un champ de bataille. On nous a cueillis au fond d'un arsenal, en même temps que des tentes, des sacs, des baUots de marchandises, sans histoire et sans signification, avec lesquels nous étions désormais confondus. Nous ne sommes plus des drapeaux; nous sommes du matériel. ■

Lorsque nous eûmes savouré cette affliction, le train partit. Il s'arrêta bîentAt encore. A quelque distance de la ligne , passait une longue colonne de nos soldats prisonniers, cheminant vers l'Allemagne, et on voulait nous la faire voir. Nous saluâmes, les yeux pleins de larmes, nos malheureux et admirables soldats que nous devions retrouver, quelques mois plus tard, dans des circonstances peut-être encore plus navrantes, puisqu'il s'agirait, cette (ois-là, de diriger leurs armes contre nos «:oDcitoyens.

Enfin, ce train qui marchait avec une lenteur désespérante arriva à Nancy, vers cinq heures. Avant d'entrer en gare, il fit halte, sous un pont qui traverse la voie. Ce pont fut bientôt envahi par la lie de la population nancéenne. n C'est le train des généraux de Metz! » cria-t-on, et ces patriotes se mirent à faire pleuvoir sur nous les injures les plus grossières, les cailloux, toutes les ordures de leurs âmes et toutes celles de leurs ruisseaux. Je n'ose pas accuser les Allemands d'avoir provoqué ce scandale et de nous avoir soumis à ce martyre; j'espère qu'il eut pour cause une manœuvre de la voie, et non une manœuvre de la police. La scène se prolongeait, navrante, inénarrable. Ce concert d'outrages avait pour chef d'orchestre un homme assez bien mis, coiffé d'un chapeau de soie, qui gesticulait comme un énergumène et, les

yeux hors de leurs orbites, nous invectivait, en nous montrant le poing.

Enfin, à Tun des bouts du pont, apparurent quatre fantassins allemands, sous la conduite d'un caporal; ils distribuèrent à gauche et à droite des taloches et des coups de crosse, et arrivèrent à l'homme bien mis qm, penché sur le parapet du pont, continuait sa litanie et sa pantomime furibonde. Nous vtmes le caporal lui administrer un coup de pied magistral dans le derrière. Le chapeau de soie tomba sur la chaussée, et son éner^ gique propriétaire, sans même songer à le ramasser, détala à toutes jambes. Le spectacle était si comique qu'un éclat de rire général, parti du train, salua la fuite de ce farouche tribun. Le pont fut évacué en un din d'œil et notre train entra dans la gare de Nancy, où il ne resta que quelques instants, pour filer sur Lunéville.

Là, nous attendait un autre accueil. C'était la pre* mière fois que nous nous arrêtions assez longtemps pour prendre notre repas, et les Allemands s'étaient arrangés pour prévenir toute tentative d'évasion. Un bataillon occupait la gare, et les quais étaient bordés par un double cordon de factionnaires qui ne laissaient passer personne. Mais derrière les Allemands toute la population de Lunéville était massée, nous témoignant de la manière la plus touchante sa sympathie et sa commisération. A Wissembourg, où nous n'arrivâmes que le lendemain matin, vers six heures, nous trouvâmes les mêmes mesures de précaution et de surveillance qu'à Lunéville. Nous entrions en Allemagne. Aux gares, se pressaient des populations curieuses de nous voir, mais tranquilles et plutôt sympathiques. Je me souviens même que, vers dix heures du matin, dans» je ne sais plus quelle ville, nous eûmes la surprise de rencontrer des dames appartenant à la meilleure société? qui nous avaient préparé du café au lait, qu'elles nous servirent elles-mêmes le plus gentiment du monde «-

Enfin, nous parvenions à Mayence vers une heure du matin, après avoir mis deux interminables journées à faire un trajet qui, en temps ordinaire, ne demande pas dix heures.

La gare était occupée militairement, A la descente du train, nous fûmes prévenus que nous devions nous rendre tout d'abord à l'État-major de la place, c'est-àdire à la Commandatur, pour y signer l'engagement de nous reconnaître prisonniers de guerre et de ne pas nous échapper. Cette formalité remplie, nous pouvions aller prendre pour la nuit tel gttequi nous conviendrait, et le lendemain, nous reviendrions, pour indiquer la ville d'Allemagne que nous choisissions comme résidence. J'allai signer. Les hôtels étaient bondés. J'avais très faim, n'ayant mangé que du pain sec depuis mon départ de Metz. Je revins souper à la gare, avec mon aide de camp, le capitaine Darras, et mon officier d'ordonnance, le capitaine de Buros, Puis, ne sachant où aller, nous cherchâmes notre wagon qu'on avait remisé sous un hangar et nous y passâmes la nuit.

Le lendemain, je laissai mon état-major choisir luimême le lieu de notre résidence commune. On délibéra, «t le choix tomba sur la jolie petite ville de Bonn, située sur la rive gauche du Rhin, à vingt-six kilomètres de . Cologne. Ce choix (ut ratifié par l'État-major allemand, et à deux heures, nous partions, pour arriver à Bonn vers minuit, voyageant en simples particuliers, Ubres Sur parole et sans que rien, excepté nos uniformes, nous rappelât notre triste situation .

A Bonn, plus de casques, enfin, mais des bonnes tètes d'hôteliers venus dans leur omnibus et faisant valoir les avantages de leur établissement. Nous nous installâmes à l'hôtel Bellevue, dont le propriétaire, M. Stam, sans nous écorcher, nous organisa une existence assez commode pour nous garder tous, moins un, jusqu'à la fin de notre captivité. Nos chevaux, soignés

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par nos ordonnances, étaient à l'écurie; et, dès le lendemain, après avoir demandé un tailleur, chargé de nous déguiser en bourgeois, nous commencions à vivre sans secousses matérielles, sinon sans secousses morales. Enfin, bientôt j'avais la joie de voir arriver ma chère femme, qui venait partager mes mauvais jours comme elle avait partagé les bons.

C'est à Bonn que je repris, pour ainsi dire, contact avec le monde extérieur dont, pendant près de deux mois et demi, l'armée de Metz avait été séparée. C'est à Bonn que je sus, dans tous les détails que connaissaient les contemporains, et les destinées de l'armée de Châlons, surprise à Beaumont, engouffrée à Sedan, et la révolution du 4 Septembre, et l'investiBsemenl de Paris, et les premières opérations des armées de province. Là, comme des naufragés qui peuvent voir lutter encore contre l'orage les compagnons montés sur le bateau dont ils ont été arrachés, nous suivions anxieusement les péripéties du grand drame, et, dans une énervante oisiveté, dans une sécurité qui nous pesait, nous passions notre temps à chercher les nouvelles, non pas dans les journaux allemands qui nous étaient suspects, mais dans les feuilles belges et les feuilles anglaises. Et, avec les nouvelles du jour précisant ou rectifiant celles de la veille, nous essayions de voir juste dans ce remous d'événements précipités qui entraînait les Français, sans leur donner même le temps de la réflexion.

On peut dire que le désastre de Sedan doit être attribué au ministère qui avait succédé à celui de M. Emile Ollivier. Le bon sens, la raison voulaient qu'après l'écrasement d'une première armée, et l'investissement d'une seconde armée par la faute et la volonté de son généra! en chef, toutes les forces encore vives de la nation couvrissent Paris, qui eût été pour elles un inébranlable point d'appui, en même temps qu'un

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centre à peu près inépuisable de ravitaillement et de résistance. Je vais plus loin, et je prétends que l'intérêt dynastique, non moins que l'intérêt national, commandait ce retour et cette concentration. Ils eussent empêché, probablement , la révolution du 4 Septembre, qui a détruit l'Empire et aggravé, dans une mesure incalculable, nos malheurs nationaux.

L'Impératrice régente et ses conseillers en décidèrent autrement. Ils crurent que la rentrée du Souverain vaincu précipiterait les événements, que Napoléon III ne pouvait se représenter devant le peuple de sa Capitale qu'avec l'auréole d'une victoire, que la fortune de sa dynastie pouvait survivre à sa déchéance personnelle. M. Rouher vint à Châlons, obtint de l'Empereur et du maréchal de Mac Mahon, toujours docile, qu'ils letourneraient dans le Nord-Est, au secours du marécbalBaz^ne, et que Paris serait abandonné à ses propres forces et à sa dangereuse fermentation.

Le résultat de cette démarche fut donc le départ de l'armée de Châlons, composée d'éléments disparates, mal liés, insuffisamment fondus ensemble; la rentrée à Paris de la garde nationale mobile, qui n'était encore bonne, à ce moment -là, qu'à augmenter les éléments de trouble et d'indiscipline de la Capitale ; et enfin la nomination du général Trochu comme gouverneur de Paris,

Supposons que l'Empereur et le Maréchal fussent restés sourds à la voix de M. Rouher. Ils revenaient à Paris. Ils y maintenaient l'ordre et l'obéissance, ils y refaisaient une armée formidable, et tout pouvait encore être sauvé. Dans tous les cas, l'issue finale de la guerre n'aurait pas pu être plus déplorable qu'elle le fut, car, en admettant même que les Allemands aient brisé ce dernier effort, ils auraient dû traiter de la paix avec un gouvernement régulier, relié aux autres Puissances par vingt années de relations toivies, en état de faire appel à leur concours, à leur

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médiation, et d^obtenir, par conséquent, des conditions beaucoup plus douces, plus supportables que celles du traité de Francfort, imposées à un peuple qui n'avait plus d'armée, plus de capitale, plus de ressources, et avait rompu tout lien de solidarité avec le reste de l'Europe.

Après la paix, on se serait arrangé entre Français. S'il avait convenu au pays de faire expier au r^me impérial les défaites nationales, et déconcentrer sur lui des responsabilités qui incombaient un peu à tout le monde, eh bien, le régime impérial aurait disparu; car un gouvernement, quelque absolu qu'on le suppose, ne tient pas devant l'animad version publique. L'Empire serait mort de la pilule, comme me disait à Metz le général Changarnier. Mais nous aurions peut-être épargné une province sur deux et plusieurs milliards. Surtout, nous aurions épargné à notre histoire la honte inexpiable d*une révolution accomplie en face de l'ennemi. La journée du 4 septembre fut un crime, comme devait être plus tard un crime celle du 18 mars. Il est impossible de défendre l'une sans amnistier l'autre. Les hommes de la Commune avaient autant le droit de se soustraire à l'obéissance, en face de l'Assemblée de Bordeaux, que les députés de Paris avaient le droit de proclamer, à l'Hôtel de ville, la déchéance de l'Empire. Légalement, les deux gouvernements étaient aussi réguliers l'un que l'autre; les deux émeutes furent aussi criminelles l'une que l'autre. Toutes deux, elles invoquèrent le même prétexte : le patriotisme outragé, et toutes deux, elles avaient la même cause profonde : l'ambition, la cupidité d'un groupe de révoltés.

Le cadre de ces souvenirs d'une vie exclusivement militaire ne saurait se prêter à l'appréciation individuelle des avocats qui s'emparèrent du gouvernement de la France, en cette journée néfaste. Je ne les ai pas connus. Je ne les ai pas fréquentés. Plus tard, j'ai subi

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ïeurs coups. J'ai suscité leurs colères. J'ai été victime de leurs rancunes politiques. Mais, s'ils ont réussi à briser prématurément ma carrière, j'ai eu, du moins, l'avantage de n'avoir jamais de rapports avec eux. Je en puis donc pas parler. Pourtant, il est un de leurs sophismes qu'ils ont réussi à imposer à l'opinion publique et qui, aujourd'hui encore, est accepté comme une MTionnaie courante. On a dit, et on dit encore, qu'en prolongeant la résistance, en face de l'ennemi victorieux, s'ils n'ont pas pu sauver le pays, du moins ontîls sauvé son honneur.

II faut, pour admettre une calembredaine de cette force, n'avoir jamais ouvert un livre d'histoire et ne pas se douter un seul instant de ce que c'est que la vie d'une nation. De deux choses l'une : ou bien l'honneur d'une nation est soumis aux mêmes règles que l'honneur d'un particulier, ou bien il dépend de l'observation «Je règles spéciales, différentes de celles qui r^issent les individus et qui, elles-mêmes, ont dû être instituées en tenant compte de ce qu'on appelle l'existence nationale, opposée à l'existence individuelle. Examinons ces deux hypothèses.

Première hypothèse : Les nations, au point de vue de l'honneur, sont soumises aux mêmes règles que les individus.

Dans ce cas, la guerre peut être assimilée à un duel. Que se passe-t-il dans un duel ? Lorsque l'un des deux adversaires a reçu une blessure qui le constitue en état d'infériorité vis-à-vis de l'autre, l'honneur commandet-il que le duel continue ? Non, car à partir de ce moment, il devient un assassinat. Les témoins interviennent et mettent fin au combat par un véritable traité de paix ; et l'homme qui s'est bien tenu sous les armes, qui a fait son devoir, peut se présenter partout la tête haute. Même s'il a eu l'infériorité, s'il a été blessé, il a satisfait aux lois de l'honneur, tandis que

ses témoins y auraient manqué s'ils l'avaient laissé achever. Donc , en assimilant Thonneur national à rhonneur individuel, on peut soutenir qu'après Sedan, la France, ayant perdu ses armées régulières et se trouvant hors d'état de résister, avec des chances sérieuses de succès, pouvait, sans forfaire aux lois de l'honneur, traiter de la paix. On peut soutenir que son gouvernement, qui, dans cette hypothèse, jouait le rôle de témoin, avait pour devoir de mettre fin au combat, par un procès-verbal qui se fût appelé un traité.

Deuxième hypothèse : L'honneur des nations ne ressemble pas à {^honneur des individus.

Dans ce cas, ou bien il ne signifie rien, ou bien il doit être adapté aux exigences de la vie nationale, comme Thonneur individuel est adapté aux exigences de la vie individuelle. La première exigence de la vie nationale consiste à ce que cette vie soit aussi longue et aussi intense que possible. C'est pourquoi l'égoîsme, qui doit être tempéré chez l'individu par son contact avec les autres, parles nécessités de la vie sociale, est absolument indispensable aux peuples. Il s'appelle même le patriotisme. Les nations qui, comme nations, n'ont pas la vie future, pour récompenser les abnégations terrestres, doivent être essentiellement égoïstes, sous peine de disparaître. 11 suit de là que le premier devoir de leur gouvernement est, en toutes circonstances, d'infliger le plus de dommages possible à leurs adversaires, et de tout faire pour leur épargner des dommages à elles-mêmes. 11 suit de là qu*au lieu d'obéir aux règles de l'honneur national, les gouvernements les méconnaissent et les transgressent lorsque, dans un but personnel, ils obligent les peuples à des sacrifices inutiles. 11 suit de là, enfin, que le meilleur des gouvernements est celui qui poursuit la guerre à outrance , quand il se sent le plus fort , mais qui demande la paix le plus vite possible quand il se sent le plus faible.

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