LES CANONS ET LES FUSILS
moins deux mille chevaux d'artillerie, et le tout devait former une colonne interminable qui eût mis un temps infini à s'écouler, par les petites rues étroites et escarpées de la Butte, où la moindre tentative de résistance pouvait l'arrÉter instantanément. Il fallait donc être, avant tout, absolument certain de la soumission des citoyens dont les demeures garnissaient ces pentes. Or, on savait à quoi s'en tenir sur cette soumission. On savait que toute celte partie de Paris était, pour ainsi dire, insui^ée, puisque la veille au soir, près de la place Pîgalle, un capitaine du g" de chasseurs à cheval avait été tué, en faisant une reconnaissance, à la tête de son escadron qui avait dû se replier lestement.
Puisque cette soumission n'existait pas, la première mesure à prendre était de l'obtenir, et dans ce cas-là ïe meilleur moyen de se défendre, c'est d'attaquer. C'est alors qu'on put Juger sur le fait la prévoyance et l'habileté de Jules Favre, qui avait obtenu, à force de supplications, de M, de Bismarck que la garde parisienne ■conservât ses armes, tandis que l'armée régulière, à l'exception d'une division, déposait les siennes. Non seulement M. de Bismarck savait d'avance ce qui allait arriver, mais il n'avait pu s'empêcher de prévenir Jules Favre des dangers que son incommensurable naïveté faisait courir à la Capitale. Il lui avait, en quelque sorte, prédit le 18 Mars. Mais Jules Favre, qui se sentait, lui et ses collègues, tombé dans l'impopularité, ne voulait pas aggraver cette impopularité en reprenant aux Parisiens, aux émeutiers, dont il s'était servi pour s'emparer du pouvoir le 4 Septembre, des armes que, d'ailleurs, ils ne voulaient pas rendre et qu'il eût été difficile, impossible peut-être, de leur arracher, sans !e concours dégradant de l'armée allemande.
— Si vous ne pouvez pas reprendre les fusils et les canons de la garde nationale, avait dit M. de Bismarck, laissez-moi faire; je m'en charge.
Cette proposition avait terrifié l'homme d'Etat français, et l'homme d* État allemand n'avait pas insisté. Ce n'était pas son rôle de prendre contre des Français les intérêts des Français.
Donc, la population étant armée et disposée à s'opposer à la reprise des canons, le meilleur moyen était d'en découdre avec elle. Mais pour cela, il fallait pouvoir compter sur la solidité des troupes r^;tilières, et on ne pouvait pas compter sur cette solidité de la part de régiments démoralisés par la défaite et par une longue promiscuité avec la population, aux côtés de laquelle ils avaient vécu, pendant toute la durée du siège. On sait ce qui arriva. La brigade du général Lecomte, mise en mouvement pendant la nuit, attendait encore, au jour, la venue des attelages qui tardaient. Les troupes ne surent pas maintenir, entre elles et la population, la distance indispensable en pareil cas. Le contact s'établit, et, comme il arrive toujours, les soldats, cernés, pénétrés par des femmes, des enfants qui servent de rideau protecteur à l'émeute, mirent la. crosse en l'air. Quelques-uns d'entre eux se mêlèrent; même aux insurgés. Le général Lecomte fut pris et mené rue des Rosiers, où vint bientôt le rejoindre le général Clément-Thomas, l'ancien général en chef de la garde nationale.
Celui-là ne devait ses épaulettes qu'aux révolutions ; mais, pendant le siège, il avait flétri la lâcheté de quelques-uns de ses bataillons, dans un ordre du jour. On ne le lui pardonna pas. Quoique vêtu en boui^eois, il fut reconnu par ses anciens soldats et happé par eux. Le soldat de métier et le soldat de rencontre furent confondus dans le même martyre.
Je descendis à Paris, suivant la locution usitée à Passy, pour juger par moi-même de l'aspect de la ville. 11 n'avait pas beaucoup changé depuis la veille. Beaucoup de monde dehors, beaucoup de mouvement de-