BOGHAR
Au pied du mur. — Triste impression. — Un bon Agha. — Les nomades. — Une défection. — Larbâ et Ouled-Nayl. — Gendre et beau-père. — Un convoi. — Les illusions d'un général. — Fausse alerte. — En Smala.
Quelques jours après le coup d'Etat , le général Randon, nommé gouverneur de l'Algérie, venait prendre possession de son poste, et le général Pélissier, qui portait depuis plusieurs mois déjà les trois étoiles, rentrait à Oran, déçu, je crois, en ses espérances de se voir maintenu dans les fonctions qu'il avait occupées intérimairement. Au débotter, le nouveau Gouverneur se fit présenter les chefs de la province, et tous les chefs des bureaux arabes vinrent se ranger dans la cour du palais du Gouvernement, chacun à la tête des aghas, caïds, etc., qui dépendaient de lui. Mon bureau arabe de Blidah portant le numéro i, j'occupais la droite, et le directeur divisionnaire me nomma le premier.
Le général Randon, probablement pour se donner l'air militaire, affectait un ton bourru, quoiqu'il fût au fond l'homme le meilleur et le chef le plus bienveillant ii. i
qu'on pût rêver. « Ah! c'est vous, capitaine du Barail, me dit-il. Eh bien, après la réception, montez dans mon cabinet; j'ai à vous parler. » Et il passa. Ces paroles et le regard sévère qui les accompagnait présageaient une réprimande, des reproches. Je fis un rapide examen de conscience pour chercher si je les méritais, et, comme je ne trouvai rien de répréhensible dans ma conduite, j'attendis le Gouverneur avec une sérénité que justifièrent les premières paroles de notre tête-àtête :
— J'ai lu, me dit-il, une sorte de mémoire signé de vous, en réponse à quelques questions que j'avais chargé l'inspecteur général des spahis d'étudier. J'y ai trouvé des utopies irréalisables, mais aussi certaines idées dont je serais assez disposé à tenter l'expérience, notamment en ce qui concerne l'emplacement, le recrutement et l'installation des spahis. Pour commencer, je vais vous envoyer à Boghar, comme commandant supérieur du cercle. Vous pourrez appliquer là vos théories, et nous verrons comment vous vous en tirerez.
Je voulus lui répondre qu'il s'agissait moins de mes idées que des siennes, et que j'attendais ses instructions; mais je sentis, au premier mot, qu'il ne fallait pas insister, et je me contentai de dire : a Mon général, alors j'emmène mon escadron avec moi à Boghar; car avant tout, j'en veux conserver le commandement? »
— Non pas, me dit le Gouverneur; vous allez partir tout seul. Vous étudierez comment vous pouvez établir votre escadron, monsieur le théoricien, et puis vous me ferez des propositions pratiques, et nous verrons. Votre nomination paraîtra demain matin; soyez parti demain soir.
Je m'en allai très inquiet et un peu déconfit. « C'est bien fait, me disais-je en descendant; tu te mêles toujours de ce qui ne te regarde pas. Tu veux réorganiser la cavalerie indigène! Eh bien, tu quitteras Blidah, où