‹ Mes souvenirsChapitre 2 sur 262 · AU PIED DU MUR · texte numérisé non relu

AU PIED DU MUR

tu étais comme un coq en pâte, et tu t'en iras dans le plus vilain trou de l'Algérie, à Boghar. Il y fait chaud, il y fait malsain. Tu y laisseras peut-être ta peau, car tu n'es pas déjà si brillant, puisque le père Camou voulait te faire rentrer en France; mais ça t'apprendra! »

Il est vrai qu'au bout de vingt-cinq pas j'avais déjà changé d'opinion, presque aussi vite qu'un homme politique, et retourné la situation de son bon côté : un commandement à exercer, de l'indépendance à savourer, et enfin la gloriole de prouver que mes projets n'étaient pas des utopies. Je fis à peine entrer en ligne de compte les difficultés qui m'attendaient certainement de la part du bureau arabe de l'endroit dont j'allais changer le système et troubler les habitudes. A cette époque, les commandants supérieurs de cercle laissaient aux bureaux arabes la bride sur le cou pour tout ce qui concernait les relations politiques avec les indigènes, et les chefs de bureau traitaient directement avec le Gouvernement. A Boghar, notamment, le commandant supérieur était un vieux capitaine d'infanterie nommé Beauvallet, enchanté de son poste, de son supplément de solde, et qui signait, les yeux fermés, tout ce que lui apportait son chef du bureau arabe, un jeune officier très aimable et très intelligent. Il allait falloir changer tout cela.

Boghar dépendant de la subdivision de Médéah, j'allai prendre les ordres du général de Ladmirault qui y commandait, sous lequel j'avais eu l'honneur de servir à Aumale, et qui m'a toujours témoigné une bienveillance dont je lui suis resté respectueusement reconnaissant. Il me reçut à ravir et, pour que je n'arrivasse point au chef-lieu de mon commandement uniquement suivi de mon ordonnance, il me donna une petite escorte de quatre spahis commandés par un brigadier.

De Médéah à Boghar, par la traverse, il y a quinze

lieues de pays très accidenté. Dans la belle saison, c'était l'affaire d'une étape. Mais pendant les pluies, les ruisseaux transformaient la route en une série de fondrières qui mettaient à une rude épreuve la vigueur et l'entrain de nos excellents petits chevaux arabes.

Bâti sur l'emplacement du vieux fort qu'avait fait sauter le général Baraguay d'Hilliers en 1841, Boghar occupe le sommet d'un des derniers contreforts du massif montagneux qui se développe entre Blidah et les Hauts-Plateaux. Il est perché, comme un nid d'aigle, sur cette sorte de promontoire qui fait éperon vers le Sud et adossé à la forêt de cèdres et de pins du Oulad- Antar. Au pied de la montagne, coule le Nahr-Ouassel, qui bientôt, changeant de nom, deviendra le Cheliff, une des rares rivières importantes de l'Algérie. Le torrent s'est creusé un lit profond entre deux berges sablonneuses qui le rendent infranchissable, excepté à certains gués, et, pour descendre du fort dans îa vallée, la pente est rude et escarpée.

En face, de l'autre côté de la rivière, se trouve le petit village saharien (ksar, au pluriel ksour) de Boghari, caravansérail où s'airêtaient, à leur première étape, les nombreuses caravanes qui se dirigeaient de Médéah vers le Sud.

Boghari, construit entièrement en briques crues (taubs) , se confondait avec les roches qui l'entouraient et avaient l'air de cacher honteusement ses nombreux lupanars peuplés de filles des Ouled-Nayl (les Nayliates).

J'arrivais par un jour sombre et pluvieux du commencement de janvier, à la nuit tombante, horriblement fatigué de la route, après m'être embourbé dans le pays bas, et j'apercevais devant moi toute la montagne ensevelie sous un linceul de neige. Au sortir des rosiers et des orangers de Blidah, le contraste était navrant. Il me serra le cœur.

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