QUELQUES TYPES
chasseurs de la division Margueritte. Le major, nommé Dufoix, disparut sans laisser de traces. Parmi les capitaines, un seul, M. de Bruchard, devint colonel. Deux autres, MM. de Talleyrand et Pinochet, devinrent lieutenants-colonels. Il est évident que si les officiers du régiment avaient été l'objet d'une sélection plus sévère, ils auraient fourni plus de candidats aux hauts grades de l'armée.
En revanche, nous avions quelques types curieux, et entre autres, un sous-lieutenant nommé Jude, tout comme l'assassin du président Poinsot. Il avait été brigadier trompette, et c'était un point de contact entre nous, puisque j'avais moi-même débuté comme élève trompette, mais pour la frime, tandis que lui, Jude, avait réellement mâché du cuivre. Ce vieux brave faisait la joie de ses collègues, qui passaient leur temps à lui entonner les bourdes les plus invraisemblables : « Figure-toi, Jude, lui disait-on, que toute la police est sur pied. Est-ce qu'on n'a pas volé, la nuit dernière, tous les hiéroglyphes de l'obélisque de Louqsor ! — « Ah! les gredins! » répondait Jude en s'indignant. Aux chasseurs d'Afrique dont il sortait, il y avait un vieil adjudant à cheveux gris. Et, comme Jude avait entendu vaguement raconter que les Romains avaient autrefois occupé l'Algérie, on lui avait persuadé que le vieil adjudant avait été abandonné parles Romains, au moment de l'évacuation, dans un silo, avec vingt ans de vivres. Jude appartenait au même escadron que Paul de Molènes.
Ecrivain de race, condisciple, au collège Henri IV, du duc d'Aumale, Paul de Molènes était entré assez tard dans la vie militaire. Après la révolution de Février, il s'était engagé dans la garde mobile, où il était devenu sous-lieutenant. Aux journées de Juin, il eut l'épaule traversée par une balle, en enlevant, à la tête de sa compagnie, une barricade dans le faubourg Saint-
Antoine. On le décora. Cette croix et cette blessure en firent un soldat. Engagé aux spahis, il fut classé dans mon escadron, mais n'y parut jamais, car il resta à Alger, comme secrétaire à l'état-major, jusqu'à sa nomination d'officier, qui ne se fit pas attendre. Nommé sous-lieutenant, au moment où éclatait la guerre d'Orient, il partit avec le détachement que le régiment fournissait à l'armée. Le général Canrobert, qui l'a toujours beaucoup aimé, se l'attacha comme officier d'ordonnance et le chargea particulièrement de veiller à la sûreté du colonel de la Tour du Pin, qui, devenu complètement sourd et presque aveugle, incapable, par conséquent, de remplir un emploi, faisait la guerre pour son compte, par plaisir, en volontaire, avec le seul souci de se fourrer au plus épais de toutes les bagarres. Le général, qui l'avait recueilli à son étatmajor, lui disaitaprès chaque affaire : « La Tour du Pin, vous vous ferez tuer un de ces jours, et j'ai déjà composé votre épitaphe : — Ci-gît un preux du Moyen Age égaré dans nos rangs. »
L'épitaphe allait servir. A l'assaut de Malakoff, La Tour du Pin, blessé, fut emporté du champ de bataille. Il survécut peu de temps à sa blessure. De Molènes était devenu son inséparable, et il a fait revivre son souvenir dans des pages d'une haute éloquence. L'amitié d'un tel homme et la bienveillance du maréchal Canrobert sont de beaux titres pour un soldat.
Conteur étincelant, littérateur de grande envergure, de Molènes était cependant incapable de fixer son esprit distrait sur les choses du métier. C'était un guerrier d'instinct, et non un militaire. Comme lieutenant-colonel, je lui faisais, ainsi qu'aux autres capitaines, un cours de théorie. Je n'ai pas pu lui faire entrer dans le cerveau une parcelle de cette théorie. Il comprenait tout de travers, et invariablement le con-