MES COLLÈGUES
Son commandement, ferme, un peu sec, quoique bienveillant, et ses allures pleines d'ardeur, cadraient mal avec le caractère apathique de mon colonel. Aussi me persécutait-il pour que , sous prétexte de seconder mon chef, je misse un peu plus de flamme dans le régiment. J'ai toujours décliné ses exhortations, et, tant que j'ai exercé les fonctions ingrates et à peu près inutiles de lieutenant-colonel, j'ai fait le mort. C'était forcé. Le colonel est l'âme de son régiment ; s'il est mauvais, il faut le changer. Mais lui donner comme rival son lieutenant-colonel, c'est s'exposer à tout démantibuler.
Nos six colonels étaient : pour les cuirassiers, le colonel Ameil, fils du général du premier Empire, et le colonel de la Martinière, mon ancien chef d'escadrons aux spahis, qui venait de Crimée ; pour les dragons, le colonel Crespin, qui venait également de Crimée ; pour les lanciers, le colonel Lichtlin, qui figurait dans la colonne du duc d'Aumale, lors de la poursuite de la Smala; pour les Guides, le colonel de Mirandol, que mes lecteurs connaissent amplement; et enfin, pour les chasseurs, le colonel de Cauvigny. Tous les six ont passé généraux, et quatre : de Mirandol, Crespin, Lichtlin et Ameil, sont arrivés au grade de général de division.
Mes cinq collègues étaient : aux cuirassiers, le lieutenant-colonel Payen de Chavoix et le lieutenant-colonel Decroix, qui furent retraités comme colonels; aux lanciers, le lieutenant-colonel de Montalembert, frère du grand orateur, qui, en 1859, mourut du choléra sur la frontière du Maroc, à la tête du ierde chasseurs d'Afrique ; aux Guides, le lieutenant-colonel de Montaigu, qui devait remplacer de Mirandol, et qui est mort, il y a quelques années, général de division, et enfin, aux dragons de l'Impératrice, le lieutenant-colonel Jouve, « Moussu Zouve », d'Arles, comme nous l'appelions,
un brave homme et un homme brave, qui avait eu le bras cassé en 185 1 dans un combat chez les Maatkâs, mais que personne ne prenait au sérieux, à cause de son exubérance méridionale.
Je le vois encore, ce pauvre Jouve, constamment assailli par ses cousins d'Arles ; il lui en venait un tous les matins. Je devais le devancer dans le grade de colonel, et non seulement il n'en fut pas jaloux, mais il se mettait sous ma très inutile protection.
Un jour, dans un bal des Tuileries, il m'aborda en me serrant les mains avec effusion, pour me conter ses peines, et finit par s'écrier : « Mon zer du Barail, faitesmoi nommer colonel. Ce n'est pas pour moi, mon Dieu ! mais c'est pour le réziment dont ze veux faire le bonheur ! » Et ce dernier mot lui remplissait la bouche. Enfin, il fut nommé colonel du 7e de lanciers ; et le lendemain, il courait au ministère, demander que le 7e de lanciers fût envoyé à Tarascon. Les bureaux étaient trop heureux de trouver un colonel qui demandât la garnison de Tarascon , que refusait tout le monde. Voilà mon Jouve qui va faire le bonheur de ses lanciers en pleine Provence; et ce bonheur consistait à faire entrer en masse les gens de Beaucaire, de Tarascon, d'Arles et de Marseille dans le régiment, qu'il finit par exaspérer, au point qu'on dut vite l'admettre à la retraite.
De tous les officiers supérieurs des chasseurs, à leur formation, je suis le seul qui soit parvenu au grade de général de division. Le colonel de Cauvigny fut retraité comme général de brigade. Le plus ancien chef d'escadron, le commandant de Mazug, fut retraité comme colonel, dans le service des places. Le deuxième, le commandant de Lavigerie, est mort récemment, général de brigade en retraite. Enfin le troisième, le commandant Tilliard,eut la têt-e emportée par un obus, à la journée de Sedan, où il commandait la brigade de hussards et de