FÉDÉRAUX ET CONFÉDÉRÉS
aptitudes militaires les plus hautes pouvaient se développer instantanément chez des gens qui n'avaient pas passé par les écoles ni lu les théories; constater le talent et même parfois le génie qui se manifestèrent chez des généraux improvisés, hier banquiers, tailleurs ou épiciers. Même après la guerre de Sécession, j'ai toujours pensé que les champs de bataille appartiendront dans l'avenir, comme ils ont appartenu dans le passé, aux armées de métier. Et cette guerre ne pouvait détruire mes convictions sur ce point, car la victoire du Nord a été le prix d'une organisation militaire plus complète et plus rationnelle que celle du Sud. D'ailleurs, en campagne, la militarisation des foules et leur sélection s'opèrent très vite. Plus vite encore s'opère l'instruction des généraux, même improvisés, comme l'ont prouvé les guerres de la Révolution, où nous avons vu des chefs formés, pour ainsi dire, sous le feu, battre les meilleurs élèves de Frédéric II. C'est ce qui se produisit pour les généraux américains. Nous aurions dû regarder non seulement comment ils menaient leurs hommes, comment ils les entraînaient, comment ils les nourrissaient, comment ils les faisaient évoluer soit dans les marches, soit sur les champs de bataille, mais aussi comment ces troupes, levées subitement, obéissaient, manœuvraient, et se transformaient, du jour au lendemain, en bataillons solides, au milieu desquels l'esprit militaire germait pendant la première nuit de bivouac.
Nous eussions ainsi recueilli les leçons les plus profitables sur ce que l'on appelle la guerre moderne, et nous eussions mieux compris la philosophie de notre profession et les causes profondes des victoires et des défaites. Mais le théâtre de la guerre était si loin ! Mais l'Europe était tourmentée par des problèmes si palpitants! Mais nous étions, nous-mêmes, si infatués de notre science et de notre prétendue supériorité, n. 19
que nous laissâmes perdre ces précieux enseignements.
D'ailleurs, il n'était certainement pas un seul homme, en France, capable de trouver les liens obscurs, invraisemblables, qui auraient pu rattacher aux événements d'Amérique nos destinées françaises. Et cependant ces liens existaient. De même que, dans le monde physique, il ne se passe pas un phénomène qui n'ait son contrecoup sur tous les êtres, de même, dans l'humanité, il ne se passe pas un événement dont, à des degrés différents, et quelquefois imperceptibles, des groupes, aussi éloignés qu'on les suppose, n'aient à profiter ou à pâtir. Ainsi, jusqu'à un certain point, la guerre de Sécession a eu pour contre-coup l'expédition du Mexique; et l'expédition du Mexique a eu sur nos destinées une influence qu'il est impossible de nier, bien que l'esprit de parti l'ait souvent travestie.
Le jour où M. Rouher déclara à la tribune de la Chambre des députés que l'expédition du Mexique était « la plus grande pensée du règne » , il se trouvait en présence de gens disposés à l'approuver sans le comprendre, et d'hommes disposés à le blâmer sans le discuter. Mais en dehors de ces deux catégories, formées d'avance par les passions politiques, il y avait un certain nombre de Français qui eussent voulu être renseignés sur la grandeur de cette conception et auxquels, malheureusement, Napoléon III n'avait ni le temps ni le moyen d'expliquer ses grandes vues. Il est certain qu'au moment de la guerre de Sécession, les sympathies françaises se portaient d'elles-mêmes vers les Etats du Sud, encore .bien qu'ils eussent en réalité pris les armes pour défendre l'esclavage, dont l'abolition était considérée par nous comme un titre de gloire. Comment, d'ailleurs, n'eussions-nous pas suivi avec un tendre intérêt les efforts de cette Louisiane que nous avions colonisée et que les malheurs des temps avaient séparée de nous? Il est certain, par conséquent, que