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LA PLUS GRANDE PENSÉE DU RÈGNE

l'Empereur, en organisant l'expédition du Mexique, était mû par le désir d'apporter aux confédérés du Sud au moins un appui moral. Mais il voyait plus loin et plus avant dans l'avenir : il se demandait s'il était bien de l'intérêt français de laisser se développer, de l'autre côté de l'Atlantique, une immense association républicaine dont les éléments, quoique venus des quatre coins du monde, se transformaient, au contact de la race anglo-saxonne, jusqu'à en prendre l'esprit. Il voyait dans les contingences futures, et dans l'hypothèse d'un conflit entre la France et l'Angleterre, une marine formidable se précipitant au secours de l'Angleterre, à laquelle ses marins seraient unis par une fraternité atavique. Il voyait le continent du Nord, débarrassé des rivalités qui entravent les nations européennes, appliquer les bras et les cerveaux de ses millions d'habitants à une lutte économique dans laquelle la vieille Europe finirait par être vaincue.

Aujourd'hui, cette lutte a commencé, et beaucoup de bons esprits sont effrayés des échecs que nous y avons déjà subis. L'Europe, morcelée et hérissée de baïonnettes, se trouve dans un état d'infériorité fatal en face de l'Amérique. Or, il est permis de supposer que si la guerre de Sécession avait abouti à la constitution de deux États rivaux, les Américains, obligés par cette dualité même d'entretenir des armées pour leur défense, seraient travaillés par les maux que nous subissons, au lieu d'appliquer toutes leurs forces à une concurrence désastreuse pour nous. Voilà ce qu'entrevoyait vaguement Napoléon III, très vaguement sans doute, car, si son cerveau était large, profond, il y manquait un peu de cette netteté qui surabondait chez son oncle. Et voilà pourquoi M. Rouher a pu dire que l'expédition du Mexique était « la plus grande pensée du règne ».

A côté de ces calculs de politique transcendante, il

y eut, pour nous pousser au Mexique, d'autres facteurs moins élevés. Les révolutions qui déchiraient depuis longtemps ce malheureux pays avaient jeté jusqu'en France un groupe considérable et bruyant de réfugiés, à la tête desquels se trouvaient le général Almonte, Mgr La Bastida, archevêque de Mexico, M. Gutierez de Estrada, l'ancien représentant en Europe du président Santa-Anna, les Errazu, etc. Ils appartenaient à la faction cléricale, vaincue et dépossédée. Ils avaient obtenu leurs entrées dans la société cosmopolite parisienne, qui les fêtait. De là, ils étaient passés jusqu'aux Tuileries, auprès de l'Impératrice, et tous répétaient à l'envi que le Mexique était terrorisé par une faction audacieuse violentant les sentiments intimes du peuple. « Le pays, disaient-ils, très attaché à ses vieilles institutions, las de tant de révolutions, ne demandait qu'à vivre sous un gouvernement stable et tutélaire qui lui assurerait les bienfaits de la religion et les fruits de son travail. » Ils assuraient qu'à la vue du drapeau français, le parti conservateur, leur parti, reprendrait confiance et triompherait des révolutionnaires qui maintenaient le pays sous un joug insupportable.

Comme, à Paris, on voyait le Mexique ballotté de révolutions en révolutions depuis le jour où son indépendance fut proclamée ; comme on le savait réduit à la misère par la détestable administration des aventuriers qui se succédaient au pouvoir, on était porté à croire ces réfugiés à la langue dorée. Et, comme l'Impératrice était dévote, à la manière espagnole, elle poussait à la guerre à cause de ses sympathies cléricales.

Enfin, les hommes d'affaires apparaissaient au troisième plan, et parmi eux, le fameux banquier Jecker. Il avait intéressé certaines personnes de l'entourage impérial à ses revendications contre le gouvernement

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