‹ Mes souvenirsChapitre 222 sur 262 · SOIXANTE-CINQ HÉROS · texte numérisé non relu

SOIXANTE-CINQ HÉROS

s'écoulent. Les Mexicains criblent de balles Cameron. La compagnie répond coup pour coup. Vers midi, on entend dans le lointain la sonnerie de clairons qui s'approchent rapidement. Un instant, les nôtres se croient sauvés . C'étaient trois bataillons, de quatre cents hommes chacun, qui venaient renforcer les Mexicains. Les Français se voient perdus, mais, décidés à ne pas se rendre et à vendre chèrement leur vie, ils continuent à combattre. Les trois officiers tombent mortellement frappés. Autour d'eux, vingt-huit hommes tués ou grièvement blessés sont couchés. Les autres, tous atteints par le feu, continuent le combat jusqu'à ce qu'ils aient épuisé leur dernière cartouche.

Il est six heures du soir, et depuis sept heures du matin, ils luttent sans boire ni manger. L'ennemi s'empare de Cameron, d'où ne part plus un coup de fusil. Il a fallu onze heures à trois mille hommes pour en abattre soixante-cinq, et trois cents Mexicains tués ou blessés gisent sur ce champ de bataille. Ce fait d'armes remplit l'ennemi d'admiration et le frappa de terreur. Depuis, nos convois ne furent plus attaqués.

Après avoir, comme il convient, rédigé un bulletin pompeux, qui rappelait un peu trop ceux de la Grande Armée, pour faire connaître les résultats de notre victoire à l'armée, au Mexique et à la France, le générai Forey s'était installé au palais du Gouvernement. L'infanterie échangea ses campements contre le séjour plus confortable des fameux cadres qui lui avaient coûté si cher à conquérir. Quant à mes escadrons, ils retournèrent passer quelques jours à Cholula, avec le général de Mirandol et moi. Et nous eûmes pour nous distraire le spectacle de nombreuses fêtes et d'interminables processions qui célébraient nos succès. C'était la fête des « Rogations », la fête des « Indiens », celle des « Moissonneurs », et on partagea l'enthousiasme entre l'envahisseur et le bon Dieu.

Pendant trois jours, les églises vomirent dans les rues un flot de reliques, de statues de saints, de papes, d'abbés, de confesseurs et de martyrs, escortées par des nuées de chérubins en costume de danseuses de l'Opéra. C'était presque un mardi gras, car tout le monde était vêtu en costumes du seizième ou du dixseptième siècle.

La marche était terminée par l'image du Christ sur la croix, figurée avec un naturalisme épouvantable, avec la figure convulsée, couverte du sang qui coulait de la piqûre des épines, les genoux écorchés et saignants, et un vêtement de seigneur hidalgo en lambeaux. Le clergé dirigeait tout cela avec un air de componction et de béatitude indicibles, et les Indiens se prosternaient dans la poussière en se bourrant la poitrine de grands coups de poing. C'était touchant, mais un peu comique. Et la musique! Clarinettes, cornets à piston, trombones, ophicléides, grosses caisses, cymbales nasillaient, glapissaient, rugissaient, mugissaient, tonitruaient, toujours des valses, des polkas, des scottish, que les musiciens exécutaient de mémoire et sans cahiers de musique, pas trop mal, d'ailleurs, mais trop souvent.

Cette musique accompagnait la procession. Mais un autre orchestre restait sur le parvis de l'église, et, à ma grande surprise, je retrouvai là les instruments, les airs, les motifs, les mélopées de la musique arabe qui m'était si familière. Le soir, la fête recommença avec accompagnement de pétards et de feux d'artifice, car les Indiens sont passés maîtres dans l'art de la pyrotechnie. Les musiciens, gorgés de pulque , faisaient rage toute la nuit, tant et si bien que, le troisième jour, le général de Mirandol, en entendant recommencer le charivari, qui mettait ses nerfs dans un état abominable, n'y tint plus. Il commanda un piquet de chasseurs d'Afrique pour conduire toute la musique au violon et l'y garder

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