LE RIO FRIO
ment, le général mexicain lui avait plu, et c'est là un trait du caractère du soldat. Ce fut avec un vrai chagrin que, sur les injonctions de M. de Saligny, le commandant en chef signa l'ordre d'embarquer son adversaire, et ce fut avec une joie véritable qu'il apprit la fuite de cet adversaire. En somme, le représentant diplomatique et le représentant militaire de l'empereur Napoléon III, l'un entraînant l'autre, commencèrent, à Puebla, à signer des décrets, des arrêtés, des ordres qui comblaient de joie le parti conservateur mexicain, mais qui avaient un caractère réactionnaire tel qu'on en fut bientôt scandalisé à Paris.
Au pied de la haute chaîne de montagnes qui sépare le bassin de Puebla du bassin de Mexico, la division Bazaine, dépassant Puebla, s'était établie dans la jolie petite ville de San-Martino. Mes chasseurs d'Afrique, dans la marche sur Mexico, devaient fournir l'extrême avant-garde, et, avant la fin du mois de mai, je les emmenai auprès de San-Martino, à l'hacienda de San- Christobal. Devant nous, s'étendait à droite et à gauche, comme un mur gigantesque, la chaîne volcanique des montagnes, dont quelques cratères ne sont pas encore éteints , et nous voyions l'échancrure par laquelle passe la route de Puebla à Mexico, que nous allions suivre. C'est un col de 3,000 mètres d'altitude, qui sépare les deux plus hauts volcans : le Popocatepetl (5,400 mètres) et l'Istaccihuatl (4,870 mètres), les deux grands fantômes neigeux qui étaient apparus au bout de notre horizon, lorsque, deux mois et demi auparavant, nous débouchions dans la plaine de Puebla. Le col forme entre eux une sorte de plateau qu'on appelle le « Rio frio » , du nom de la petite rivière alimentée par la fonte des neiges qui le traverse, et dont les eaux glacées ont été mortelles pour de nombreux voyageurs. Cet endroit, lors de la campagne des Américains, en 1847, avait été le théâtre d'un combat fort
sérieux, et les troupes du général Scott avaient eu la plus grande peine à l'enlever. Il constituait de véritables Thermopyles, et trois cents hommes, postés dans les nombreux ouvrages de campagne qui le défendaient, y auraient arrêté une armée. Mais la prise de Puebla avait jeté la terreur et le découragement autour de nous, et quand nous allâmes, le général et moi, en faire la reconnaissance, nous vîmes les ouvrages abandonnés et le passage libre.
Le Ier juin, la division Bazaine traversa le « Rio frio », où elle ne trouva personne. On campa auprès d'un misérable village indien. La nuit fut glaciale et vint encore compliquer les souffrances physiques qui s'acharnaient sur moi, depuis mon passage à la Martinique. En installant notre camp, nous vîmes arriver par la route de Mexico une voiture sur laquelle flottait le pavillon blanc des parlementaires. Elle contenait les consuls de Prusse, d'Espagne, d'Angleterre et des États-Unis. Ces messieurs venaient prévenir le général en chef que, la veille, le président Juarez avait évacué Mexico, emmenant avec lui à San-Luis de Potosi tout le gouvernement, les ministres, le Congrès, les archives, les caisses, désorganisant, en un mot, toute l'administration du pays, et attirant derrière lui les quelques troupes nationales qui restaient encore dans la capitale. Les agents consulaires, reçus par le général Bazaine, lui rirent part de ces nouvelles et ajoutèrent que, les gouvernements qu'ils représentaient s'étant engagés à observer la neutralité la plus stricte, ils s'opposeraient de tout leur pouvoir à une manifestation politique quelconque.
Le général Bazaine leur répondit fort sèchement qu'ils se méprenaient sur leur rôle, qu'ils n'avaient qu'à s'occuper de la sûreté de leurs nationaux et nullement de politique ; que nous allions entrer à Mexico, et que là, s'il nous plaisait de nous prêter à une mani-