‹ Mes souvenirsChapitre 226 sur 262 · PANORAMA · texte numérisé non relu

PANORAMA

festation ou même de la provoquer, nous n'irions pas demander leurs conseils. Puis, il leur livra passage à travers nos lignes, et ils filèrent sur Puebla, où ils ne reçurent pas meilleur accueil.

Cet incident, sans grande importance, nous prouva, du moins, que, dans notre entreprise mexicaine, nous n'avions ni la complicité ni l'encouragement des gouvernements étrangers.

Le lendemain, 2 juin, la division descendait du « Rio frio », et le quartier général se portait à la ferme de Buena-Vista (Belle-Vue). Nous fûmes cantonnés dans les haciendas environnantes. La ferme de Buena-Vista méritait son nom. De là on découvrait un panorama admirable, dont une journée splendide nous permettait d'apprécier en détail toutes les beautés. A nos pieds s'étendait une plaine encore plus grande que celle de Puebla, en forme de cirque, fermée par un amphithéâtre de montagnes au bas desquelles on devinait, sans la distinguer encore, la capitale de ce beau pays, la vieille ville fondée en 1325 par les Aztèques, sous le nom de Tenochtitlan, et devenue plus tard Mexico, après la conquête de Fernand Cortez, en 1521. Nos yeux erraient sur une multitude de fermes et de villages entourés de plantations, enfouis sous la verdure; et le soleil, dont le globe éblouissant planait sur toutes ces richesses et sur toutes ces fécondités, faisait scintiller dans le lointain , en y réfléchissant ses rayons , les miroirs des cinq grands lacs qui environnent Mexico et qui, jadis, l'enserraient, l'envahissaient, avant que les Espagnols en eussent rétréci les surfaces et tari partiellement les eaux, en déboisant le pays autour d'eux. Je passai une bonne heure là, une heure inoubliable, une de ces heures dont l'enivrement paye les fatigues de toute une campagne et explique l'attirance du métier militaire, perdu dans mes admirations mes réflexions et mes rêveries.

Il semble qu'à certains moments l'âme se détache du présent, pour s'enfoncer dans les abîmes du passé ou dans les mystères de l'avenir. Positivement, la mienne s'incarnait, en cette matinée d'été, dans un des compagnons de Fernand Cortez. Je revivais les sensations de cet hidalgo, débarqué, comme moi, de sa caravelle, et campé sur son genêt d'Espagne comme moi sur les reins souples de mon arabe. Il avait vu le même soleil, les mêmes lacs, la même verdure, la même conquête. Il avait eu les mêmes sentiments d'orgueil et de joie, en pensant, comme moi, à la patrie servie si loin d'ellemême. Là où j'étais, peut-être trois cent quarantedeux ans plus tôt, il avait, comme moi, écrit à sa femme pour lui raconter ses aventures, pendant qu'à côté de lui le Conquistador rédigeait pour Charles- Quint ses rapports, qui sont devenus des lettres historiques. Puis, comme j'allais le faire, il était allé s'occuper du bien-être de ses hommes, pauvres diables qui, pas plus que les miens, ne s'imaginaient faire de l'histoire avec leurs fatigues et avec leur sang.

En arrivant à Buena-Vista, le général Bazaine avait trouvé ure première députation des notables de Mexico. Au milieu d'elle figurait un de nos compatriotes, un Français, qui avait fait preuve, en s'y joignant, d'une effronterie sans pareille. Quelque temps auparavant, ce gaillard-là, pour faire sa cour à Juarez , dont il espérait tirer pied ou aile, avait bu publiquement à l'extermination de l'armée française. Nous le savions, et nous étions stupéfaits de tant d'audace. Le général Bazaine fit dire aux notables qu'il ne les recevrait pas, parce qu'il y avait parmi eux un homme qu'il ne pourrait voir sans le faire appréhender et conduire devant un peloton d'exécution. Et les notables partirent. Ils furent remplacés bientôt dans leur mission par la nouvelle municipalité, qui s'était formée après le départ de Juarez. Elle fut accueillie et nous confirma les nouvelles

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