PAUVRE MAXIMILIEN
dans les deux mains, sur le bastingage, et je laissais errer mes regards sur l'immensité vide. Tout à coup, dans le lointain apparurent deux petites traînées de fumée, oh! bien légères, pareilles à celle qui s'échappe du bout d'une cigarette, entre deux aspirations, Les fumées grandirent, et bientôt, braquant sa lorgnette sur elles, le commandant me dit : « C'est la Novara et la Thêtis. La Novara est une frégate autrichienne qui emporte au Mexique l'empereur Maximilien. La Thêtis l'escorte. »
Et, tant que je le pus, je regardai de tous mes yeux les deux navires, gros comme deux petites mouches, qui nous croisaient dans le lointain, et dont bientôt la fumée se "perdit dans la brume du soir qui tombait. Mais quand mes yeux ne les virent plus , ma pensée les suivait encore, attachée au passage de cet empereur qui ne voulait pas de sa couronne, qu'une femme ardente et captivante avait entraîné malgré lui, et qui partait après s'être jeté aux genoux du Pape et avoir senti sur son front les mains bénissantes de Pie IX. « Pauvre Maximilien! pensais -je; que vas-tu faire dans ce pays atroce que je quitte sans regret ; au milieu de ces gens qui s'entre-déchirent depuis plus de quarante ans; au sein de ces intrigues, alimentées parle fanatisme et la convoitise ; dans cette contrée où les hommes se serrent comme un troupeau dans les villes, pour échapper aux bandits qui rendent les campagnes inhabitables; dans ce Mexique sans commerce, sans industrie; dans ce Mexique qu'ont tué ses richesses minières, ne lui laissant plus, comme jadis à l'Espagne, que la guerre civile, comme seule branche possible de l'activité humaine? Les défenseurs mêmes de ton trône, ces Mexicains qui t'appellent, vont t'abandonner parce que tu ne pourras aller jusqu'au bout de leurs plans rétrogrades. Et cette armée française qui a versé son sang pour te donner une couronne, elle va
jouer vis-à-vis de toi, forcément, le rôle qu'elle jouait, au commencement de ce siècle, vis-à-vis des frères couronnés de notre grand Empereur, pour lesquels nos maréchaux devenaient des rivaux et des adversaires. Si tu parviens à mettre de l'ordre dans ce chaos, de la fortune dans cette misère, de l'union dans ces cœurs, tu seras le plus grand souverain des temps modernes. Mais, hélas! je crains bien que la tâche que tu as entreprise soit au-dessus des forces humaines ! Va ! pauvre fou ! tu regretteras ton beau château de Miramar! »
Le 16 avril, nous débarquions à Saint-Nazaire. Le même soir, je prenais le chemin de fer, et le lendemain, 17, j'étais à Paris.
FIN DU TOMli DEUXIEME.