RETOUR EN COLONNE
nette dans l'aine. Les Mexicains pillent la voiture et le laissent pour mort sur la place. Pendant la nuit, il se traîne dans une hacienda voisine, où, deux jours après, le recueillit un détachement français. Quand il partit avec nous, il était à peu près guéri, sauf de sa blessure au bras.
Nous refaisions, en sens inverse, toute la route que nous avions suivie pour arriver à Mexico. On s'arrêta un jour à Puebla, où commandait le générai Brincourt, avec son ancien régiment, le i*rde zouaves, passé sous les ordres du colonel Clinchant, le futur gouverneur de Paris, qui m'emmena visiter le théâtre de nos exploits. Tout avait été réparé ; mais on se rendait encore parfaitement compte des obstacles sans nombre que nos admirables soldats avaient dû surmonter.
De Puebla, on se rendit directement à Orizaba, où ^mmandait le général de Maussion, nouvellement promu. Et, le 15 mars, nous arrivions à la Vera- Cruz, où le Tampico, assez mauvais marcheur, qui faisait le service avec Saint-Nazaire , se fit attendre quelques jours.
Enfin, nous fîmes route vers la France, avec une première escale de vingt-quatre heures à San-Iago de Cuba, dont nous admirâmes la superbe rade, fermée par un goulet que défendent deux forts croisant leurs feux. C'était le vendredi saint. Les églises étaient pleines, et les femmes avaient arboré leurs plus brillantes toilettes. Nous rencontrâmes là un bataillon espagnol qui allait réprimer une insurrection à Saint- Domingue, et dont les soldats me parurent bien tenus, bien disciplinés. Le bâtiment qui l'amenait, une grosse frégate, lente, partit douze heures avant nous. Le Tampico la rejoignit et la dépassa avant qu'elle eût touché Haïti.
Nous fîmes une seconde escale de vingt-quatre heures à la Martinique, et je revis For t-de- France, où
deux ans auparavant j'avais failli mourir. Là, je rencontrai mon ami le commandant Colonna d'Ornano, mon compagnon de Laghouat, qui amenait le 2e bataillon d'infanterie légère d'Afrique au Mexique, pour garder les Terres-Chaudes. Je savais qu'il accomplirait avec intelligence et dévouement cette tâche dangereuse. Elle lui coûta la vie, car il mourut d'épuisement à bord du navire qui le rapportait, en rade de Mers-el- Kebir.
A Fort-de- France, nous prîmes avec nous quelques malades convalescents qui venaient de Cayenne. Nous en perdîmes quatre, dont deux officiers, pendant la traversée. Et quatre fois, en pleine mer, à la nuit tombée, nous entendîmes les prières des morts dites par l'aumônier qui, chaque dimanche, nous célébrait la messe sur le pont ! Quatre fois, nous vîmes s'ouvrir le funèbre sabord et se dresser la planche lugubre sur laquelle glissait le corps, enveloppé d'un linceul de toile à voiles et qui descendait tout debout dans les profondeurs de l'Océan, entraîné par le boulet attaché à ses pieds.
A ce moment, le timonier donne un coup de barre, et le vaisseau évite, pour s'éloigner brusquement du cadavre qui, sans cette précaution, pourrait être rencontré par l'hélice. Affaire de convenance, car cette rencontre serait sans inconvénient pour le défunt et pour le navire.
Si, pendant cette traversée, la France perdit quatre de ses enfants, elle en acquit un, car, un beau matin, nous vîmes inoccupée, à la table du déjeuner, la place qu'y tenait d'ordinaire une jeune et jolie créole, dont les vêtements amples nous avaient dissimulé la situation ; et, au dessert, nous apprîmes que la mère et l'enfant se portaient bien. On sabla le Champagne à leur santé.
Je me souviens qu'une après-midi de cette traversée, qui dura vingt-huit jours, j'étais appuyé, le menton