Mes souvenirs
Je n’ai jamais rien été, je ne suis rien, et je ne serai jamais rien. Pourquoi alors, me demandera-t-on, raconter vos souvenirs?
Pourquoi? Parce que, favorisé par le hasard, j’ai eu celte bonne fortune, depuis 1840, d’être toujours placé aux premières loges pour voir et entendre les comédies et les tragédies qui ont été jouées à Paris, et approcher de très près les grands comédiens qui ont tour à tour paru sur la scène.
Cela dit, rien n’étant ennuyeux comme un préambule, j’entre tout de suite en matière.
Je suis né à la Ferté-sous-Jouarre, département de Seine-et-Marne. A cette époque le siècle était majeur. Je n’ai jamais été au collège. J’eus pour professeurs
deux séminaristes : l’un s’appelait Alexandre Leduc, latiniste distingué ; l’autre, Hégésippe Moreau, un charmant poète mort tout jeune à l’hôpital. Pour les sciences, j'eus pour précepteur l’abbé Rigaud, un jésuite fort riche qui, s’il avait daigné écrire, aurait prouvé qu’il était un savant de premier ordre.
Ce fut avec Hégésippe Moreau que je terminai mes classes. Après m’avoir bien saturé de latin, de grec, d’histoire, de rhétorique et de philosophie, il me conduisit à la Sorbonne au mois de juin 1837 et me fît passer mon examen de bachelier. Je fus interrogé par des hommes illustres qui s’appelaient Victor Leclerc, lequel eut la bonté de me pardonner un contre-sens que je fis en traduisant un passage du discours de Démosthène pro Corona, par Saint-Marc Girardin, qui me demanda le nom de la femme de Marc-Aurèle', et par Jeofl'roy, député-rapporteur de la question d’Orient en 1840 et auteur d’un remarquable traité de métaphysique.
Hégésippe Moreau, que mes parents aimaient beaucoup, me traitait plus en ami qu’en élève. Quand je fus reçu bachelier, il me dit de sa voix douce : « Maintenant tu as le droit de lire les mauvais livres, et tu vas venir au théâtre avec moi. »
Il me conduisit au Vaudeville, situé alors dans cette rue de Chartres qui n’existe plus. Là il était heureux. Étienne Arago, qui était directeur, jouait les pièces qu’il lui apportait et qu’il ne signait pas. Le poète Moreau faisait la cour à mademoiselle AnaïsFargueil, qui était alors belle comme le jour et dans tout l’éclat de sa splendeur.
Ceux qui n’ont point connu Moreau ont écrit sur lui une foule de choses fausses. Il était né à Provins. C’était un enfant naturel, beau à faire des passions. Il fut élevé au grand séminaire de Fontainebleau et s’en fit chasser pour avoir écrit à dix-sept ans une chanson qui ligure dans ses œuvres et qui est intitulée : Les noces de Cana. Cette chanson racontant la gaieté de Jésus avait pour refrain :
Et les apôtres se signaient Et Judas surtout s’indignait.
Je crois, leur dit-il, mes amis,
Que l’bon Dieu nous a compromis.
On chassa le séminariste. L’abbé de Lamennais, qui avait connu l’incident, le défendit mollement.
Avant d’être mon précepteur, Moreau avait été ouvrier typographe. Il était poitrinaire et mourut peu de temps après notre arrivée à Paris, c’est-à-dire en février 1838, à l’hôpital de la Pitié, où le poète Henri Berthoud, rédacteur du Charivari, alla chercher sa dépouille pour lui rendre les derniers devoirs. Il lit sur sa mort des vers magnifiques qu’on retrouverait dans la collection du Charivari.
11 y a dans les œuvres d’IIégésippe Moreau, que ses amisontréunies dans un volume intitulé : le Myosotis, des petits chefs-d’œuvre. Le Hameau incendié, la Fauvette du calvaire, les Petits Souliers, la Souris blanche, Thérèse Sureau sont des merveilles en vers et en prose. Hégésippe Moreau avait l’horreur des pédants et ne parlait jamais littérature. « J’aimerais mieux
» disait-il en répétant le mol de Raffct, jouer aux » boules devant l’Observatoire, que de causer lilléra- » ture; » et il ajoutait : « Fuis les pédants, ils te maa- » géraient le goût. » Dans ses papiers, on a pu retrouver des fragments malheureusement trop incomplets d’un poème sur le fanatisme religieux dans lequel, comme épisode principal, il parlait de cette vieille bonne femme boiteuse et dévote arrivant en retard pour apporter son fagot au bûcher sur lequel on brûlait Jean Huss. Il y avait là une pétarade sublime sur le Scuicta simplicitas ! qu’il m’avait lue et que j’ai eu le tort impardonnable d’oublier complètement.
La plupart des écoliers ne conservent pas un bon souvenir de leurs maîtres. Je fais exception. Alexandre Leduc et Moreau sont restés dans ma mémoire comme mes premiers amis.
En 1838, j’étais à l’Ecole de droit et j’habitais, rue Favart, chez un ami de mon père. Tous les matins, à huit heures, je partais pour l’École, et, arrivé au Pont-Neuf où il y avait alors des baraques, je prenais du café au lait. Tandis que je mangeais, je voyais passer régulièrement un carrosse jaune et bleu de la cour, conduisant au collège Henri IV le duc d’Aumale et le duc de Montpensier, qui n’avaient point encore terminé leurs études.
A l’École de droit, j’eus des condisciples très distingués. Je citerai d’abord M. Adelon qui, tout professeur de médecine légale qu’il était à la Faculté, suivait le cours de M. Bugnet avec son fils, M. Adelon, qui devait être, en 1870, sous-secrétaire d'Etat. Il faut citerencore M. Girod de l’Ain ; M. Dcaor-
mandie, qui fut gouverneur de la Banque de France et qui est sénateur ; M. Andral, qui fut président du conseil d’Etat; puis mon ami Félix Loyer, un philosophe et un sage. Ces messieurs ne s’occupaient pas encore de politique. On s’en rapportait au gouvernement pour conduire les affaires de la France; nous n'avions pas le suffrage universel ni ces politiciens qu’il devait faire naître.
L’École de droit et le quartier Latin étaient cependant de l’opposition. Nous lisions le National et nul ne songeait qu’on pût aller plus loin en politique que ce journal. Nous allions en corps féliciter M. Laffitte quand il était nommé président de la Chambre des députés, puis vociférer un peu sous les fenêtres de la Conciergerie quand on y mettait en prison l’abbé de Lamennais. Tout le tapage se bornait là, et cela ne faisait point baisser la Rente o 0/0, qui était à 124 fr. On était heureux, chacun se tenait à sa place, sûr du lendemain.
C’était, en effet, un bon temps que celui-là. Louis- Philippe régnait et ne gouvernait pas ; ses fils guerroyaient en Afrique ; Victor Hugo était pair de France, Arago directeur de l’Observatoire, Lamartine, Berryer, Montalembert tonnaient contre le ministère, Delacroix peignait ses chefs-d’œuvre, Henri Heine envoyait ses lettres sur Lutèce à la Gazette (V Augsbourg , Royer-Collard faisait des mots, le comte d’Orsay donnait le ton, Alexandre Dumas écrivait les Mousquetaires, Eugène Sué publiait les Mystères de Paris dans les Débats et le Juif-Errant dans le Constitutionnel , Balzac nous donnait le Lys dans la
vallée, Toussenel les Juifs rois rlc l'époque ; Considérant, élève de Fonder, socialisait dans un journal, le baron de Rothschild négociait des emprunts, Armand Marrast dînait au Café Hardi avec ses collaborateursduiVadcmfl/, Romieuet Henry Monnierfaisaient des farces, et Gavarni des caricatures; Rubini chantait Don Juan aux Raliens, Duprez, les Huguenots et la Favorite à l’Opéra ; M. Dupin faisait des calembours ; le marquis de Saint-Cricq, avec sa figure rouge comme une praline encadrée dans ses favoris blancs, portait son chapeau sur l’oreille ;lord Seymour égayait le carnaval, le major Fraser était pantalonné à la cosaque, Rachel interprétait les tragédies de Corneille et de Racine et les drames de madame Delphine do Girardin ; Frédérick Lemaître et madame Borval jouaient au boulevard du Crime, Alfred de Musset dînait avec le docteur Véron au Café de Paris, 'Nestor Roqueplan n’avait pas de tic ; Auber, triste comme Hamlet, montait à cheval ; Béranger ne faisait plus de chansons, Ledru-Rollin entrevoyait déjà dans ses rêves le suffrage universel, le marquis du Hallays payait au poids de l’or la fleur qu’il achetait, chaque soir, à l 'unique bouquetière du boulevard et M. Narcisse de Salvandy présidait la distribution des prix à la Sorbonne.
Ainsi qu’on le comprend, je veux éviter de parler de moi. Je ne suis aucunement intéressant, et j’ai hâte de parler des hommes politiques, des auteurs dramatiques et des artistes que j’eus, étant très jeune encore, l’honneur et l’avantage de connaître.
Mon père avait de fort belles relations. Il me con-
duisit chez le baron Ducharmel, un de ses amis, qui habitait un hôtel rue Cadet. M. Ducharmel avait un salon. Il était le fils aîné du baron de Bonnefoy, qui avait été, sous Louis XVI, gardien de Trianon. Ce baron mourut à quatre-vingt-quatorze ans; c’était un petit marquis du xvme siècle, l’un des derniers représentants d’un monde aboli. Il était, cela va sans dire, plus royaliste que le roi. On a coutume de dire que c’est là un tort ; c’est au contraire, à mes yeux, un mérite. Il faut, pour être suffisamment royaliste, l’être plus que le roi. Il doit en être de même pour un républicain.
Dans ce salon du baron Ducharmel je rencontrai Scribe, Bayard et Mélesville, qui étaient vers 1840 les grands pourvoyeurs des principaux théâtres,. Ces messieurs me réclamaient, faute de mieux, pour faire un quatrième au whist. Pour les punir je coupais avec rage les cartes maîtresses.
Bayard me fit obtenir mes entrées au théâtre et dans les coulisses des Variétés. Je fus très fier de cette faveur, et, à partir de cet instant, je me pris pour quelque chose dans les lettres. Je rêvais d’écrire des comédies, des drames, des romans, et surtout de rédiger un feuilleton dramatique. On m’eût proposé d’écrire dans la Ruche des écoles , dans Y Abeille cauchoise, ou dans toute autre feuille plus ridicule, que j’eusse accepté tout de suite, et tenu tête à Jules Janin et à Gustave Planche.
A cette époque on jouait aux Variétés les Saltimbanques, ce qui me permit de faire la connaissance d’Odry, qui était fort spirituel, de mademoiselle Flore,
qui était très grasse, de Hyacinthe, qui avaitle nez très long, et de mademoiselle Estherde Bongard, qui était fort belle. Ses yeux noirs, sa peau blanche troublèrent mes nuits. Je la dévorais des yeux chaque soir, alors qu’au troisième acte des Saltimbanques, costumée en Espagnole, elle dansait la cachucha sur la place de Lagny. Mais mademoiselle Eslher avait à ce momentlà un fort bel amoureux: c’était le comte Tristan de Rovigo, brillant officier qui fut tué en Afrique dans une escarmouche avant la bataille d’Islv. Mademoiselle de Bongart était de noble origine. On vendait son portrait avec ses armes ; elle portait mi-parti d'or et d'azur à une fasce de même de l'un en l'autre, avec cette devise : Bon sang ne peut mentir.
Par Esther de Bongard je connus Tristan de Rovigo qui, lui-même, me fit connaître son frère le duc René de Rovigo. Enfin René de Rovigo, avec lequel je restai très lié, me fit connaître Emile de Girardin,qui faisait déjà dans toute la presse de Paris la pluie et le beau temps, puis Villemessant, qui cherchait sa voie et créait par-ci par-là des petits journaux, tous plus amusants les uns que les autres, dans lesquels René de Rovigo écrivait.
A cette époque Emile de Girardin était jeune. C’était un élégant cavalier mis à la dernière mode. Il portait des pantalons modèles, des bottes vernies resplendissantes, et se rendait à la Chambre des députés dans un tilbury qu’il conduisait lui-même.
Madame Delphine de Girardin, sa femme, était dans tout l’éclat de sa beauté et de son talent. Elle était blonde et se coiffait à l’anglaise. Ils habitaient à cette
époque l’ancien hôtel Choiseul-Gouffîer situé alors rue Saint-Georges; cet hôtel n’existe plus.
Leur salon était le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de plus illustre dans la politique, les lettres, les sciences, les arts, la noblesse et la finance. C’est dans ce salon que je vis pour la première fois M. Guizot, alors président du conseil, que M. de Girardin soutenait énergiquement dans le journal la Presse ; le chancelier Pasquier, M. le marquis de Boissy, pair de France; M. de Montalembert, M. deBelleyme; M. Gabriel Delessert, préfet de police ; M. Victor Hugo, Lamartine, Alexandre Dumas, Balzac, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Méry, Mérimée, le père Enfantin, Lamennais, le docteur Cabarrus, M. Ferdinand de Lesseps, Gozlan, Alphonse Karr, Delacroix, mademoiselle Rachel; madame Sophie Gay, mère de madame de Girardin; madame Sancl, Jules Sandeau, le comte d’Orsay, Alfred de Vigny, Michelet, de Genoude, de Lourdoueix, Scribe, Rossini, Meyerbeer, Decamp, Horace Vernet, Paul Delaroche, le baron Taylor, Véron, Sainte-Beuve et bien d’autres.
Dans ce milieu j’étais fou ; je n’avais ni assez d’yeux pour voir, ni assez d’oreilles pour entendre, et j’étais honteux de ne rien être. Je fis part de mes soucis à M.de Girardin, qui me permit de collaborer aux faits divers du journal la Presse; j’avais le pied dans l’étrier. Sic itur ad asira, me dit-il, en me regardant d’une façon ironique avec son lorgnon dans l’œil.
M. Guizot surtout captivait toute mon attention. 11 était alors à l’apogée de sa gloire. A sa réputation de grand lettré et de grand écrivain il ajoutait celle de
grand politique et de grand orateur. Ou se souvient des belles luttes oratoires qu'il soutenait à la Chambre des pairs et à la Chambre des députés contre MM. Berryer, Lamartine, Montalembert, Billault, Ledru-Rollin, Odilon Barrot, Thiers, Maugui, Michèle de Bourges, Dufaure, le comte Molé et le duc Victor de Broglie. Il fallut une révolution pour l’éloigner du pouvoir. On a dit qu’il était tombé parce qu’il avait refusé la réforme électorale, c’est-à-dire l’adjonction des capacités ; on le blâma partout. M. Ledru-Rollin nous apporta le suffrage universel, que M. de Cormenin avait trouvé. Il y a de cela quarante-cinq ans. Ce suffrage universel a-t-il fait la France plus grande? De plus habiles que moi décideront la question.
A tous ces prestiges M. Guizot en ajoutait un autre, celui que les Anglais appellent la respectabilité. M. Guizot était austère, puritain. Le dimanche, comme un simple bonnetier de la rue Saint-Denis on le rencontrait dans le parc de Saint-Cloud, donnant le bras à sa vieille et respectable mère, dont il ne pouvait s’occuper que ce jour-là. Il se dérobait aux réceptions officielles pour dîner en tête-à-tête avec elle. Cette simplicité de mœurs était touchante. Elle était d’ailleurs partagée par presque tous les hommes éminents de cette époque. M. Villemain et M. Cousin vivaient" de la sorte.
M. Villemain était désolé, quand il était au pouvoir, d’être séparé de ce que M. Thiers a appelé plus lard ses chères études. Il avait horreur des réceptions et n’assistait aux grands dîners et aux fêtes qu’vacc
humeur. Quand le roi Louis-Philippe rengageait à venir au château d’Eu, son bagage tenait dans un journal qui contenait, à ce que prétendaient alors les mauvaises langues, un rasoir, un faux-col et le grand cordon de la Légion d’honneur.
M. Cousin lui ressemblait par beaucoup de côtés. Il n’aimait que l’étude, et maugréait d’être ministre parce que cela l’empêchait, d’écrire ses livres. M. Cousin était d’ailleurs un type. Ce philosophe perdait la raison quand les autres philosophes, comme Pierre Leroux et Jouffroy, se permettaient de ne point admettre sans réserve son éclectisme.
Plus tard, sous le second Empire, M. Cousin, ayant dit adieu à la politique, s’était fait l’historien du xvne siècle qu’il aimait avec passion. Lui, qui n’avait jamais remarqué une jolie femme dans un salon, se prit d’un violent amour pour la duchesse de Longueville, à laquelle il accordait toutes les perfections. Les Mémoires du temps étaient unanimes à constater que la duchesse de Longueville n’avait pas de gorge, ce qui le contrariait beaucoup. Aussi quelle ne fut pas sa joie, lorsqu’on vint un jour lui montrer un portrait authentique de la sœur du grand Condé, qui la représentait avec un corset abondamment pourvu. Fort de cette découverte, il écrivit un chapitre spécial là-dessus, et malmenait ceux qui semblaient douter, ainsi que pourraient l’affirmer ses secrétaires qui vivent encore. Mérimée lui-même, qui vivait à Cannes près de M. Cousin pendant les dernières années de sa vie, dut croire à la gorge de la duchesse.
Le roi Louis-Philippe poussait la simplicité encore
plus loin que ses ministres. On l’appelait le roi-citoyen. Dans le faubourg Saint-Germain, resté légitimiste, on riait beaucoup de sa redingote verte, de son chapeau de castor blanc et de son parapluie. M. Victor Hugo avait pour lui le plus grand respect, malgré les épigrammes qu’il lui a décochées dans son roman des Misérables. Il a dit de Louis-Philippe qu’il était inaccessible à l’Idéal. C’était à M. Fontaine son architecte et son restaurateur de palais, bien plus qu’à lui. que s’adressait ce reproche. 11 a dit encore que, par sa tenue, Louis-Philippe participait tout à la fois de Charlemagne et d’un avoué : ce sont là de bien légers travers, compensés par les vertus les plus grandes. Ce fut d’ailleurs la destinée de Louis-Philippe d’être mal jugé et méconnu. N’étaient-ce pas ceux qui avaient diminué de moitié sa liste civile qui lui reprochaient de n’être plus entouré, dans son palais, de mousquetaires, de chevau-légers et de cent Suisses ?
Dans le faubourg Saint-Germain et dans les journaux légitimistes, on était très dur pour lui.
Mais on ne parvint point à le dépopulariser, parce qu’il était bon, juste, consciencieux. Nul roi ne fut plus avare que lui du sang et de l’argent du peuple sur lequel il régnait, sans le gouverner. On n’a point oublié la fameuse formule disant que le roi régnait et ne gouvernait pas, ce qui faisait écrire ironiquement à Alphonse Karr dans ses Guêpes : « Le roi règne, comme la corniche règne autour d’un plafond. « Le Charivari dépensait un esprit énorme à le caricaturer. Il donnait à sa tête la forme d’une poire. On riait de ces gamineries, et on n’en aimait pas moins le roi.
On savait à quelle torture le ministre de la justice le soumettait, lorsqu’il lui apportait le dossier d’un condamné à mort qui faisait appel à sa clémence. Louis-Philippe, enfermé dans son cabinet, revoyaitles pièces du procès avec la plus minutieuse attention, et ne refusait la grâce que quand sa conscience d’homme et de chrétien le lui défendait. Sans l’insistance de ses ministres, il eût gracié tous ceux qui avaient attenté à ses jours. Ce fut avec une joie très sincère qu’il apprit, en 1846, que le prince Louis-Napoléon s’était évadé du fort de Ham.
Gomme tous les hommes qui ont connu l'adversité, il était plein de pitié pour ceux qui souffraient. Ne chassant pas, il méditait sans cesse. On sait avec quelle résignation il s’inclina toujours devant les décisions du Parlement, acceptant ou plutôt subissant pour ministres ceux qui avaient la majorité. Il n’aimait pas M. Tliiers, mais il se réconciliait avec lui quand les Chambres le voulaient. Louis-Philippe, tout en restant chrétien, était au fond un peu voltairien. Cela tenait à cette éducation du xvme siècle qui lui avait été donnée.
Quant à la reine Marie-Amélie, c’était une sainte, religieuse sans ostentation, d’une tolérance absolue et d'une charité inépuisable. Il n’était pas d’œuvre de bienfaisance à laquelle elle ne s’intéressât. Elle était vénérée par tous les pauvres.
Les fils du roi, qui avaient tous été élevés au collège et qui ne se doutaient pas qu’un jour leur père dût régner, avaient des amis dans tous les rangs.
Le duc d’Orléans élégant, distingué, affable, était
l’ami deshommes de lettres et des peintres. Delacroix, Decamp, Alexandre Damas étaient ses intimes, ainsi que ceux du duc de Nemours.
Tous ces jeunes princes faisaient un peu leurs fredaines. On les voyait, le soir, après avoir dit bonsoir à leur père, se promener dans les rues, puis entrer dans les petits théâtres, aux Variétés, au Vaudeville, au Palais-Royal, et s’amuser comme des bien heureux, lorsque, bien entendu, les grades qu’ils avaient dans l’armée ne les appelaient pas en Afrique, où ils servaient avec le maréchal Clause!, Bugeaud, de Lamoricière, Changarnier, Cavaignac et Bedeau.
Ainsi s’explique la douleur grande et profonde que ressentit la France entière lorsque, le 13 juillet 1842, le duc d’Orléans fut tué dans un accident de voiture. Le deuil fut général et spontané. Paris et toutes les grandes villes furent plongées dans la consternation. J’étais à Auteuil ce jour-là, dans le jardin d’Esther de Bongard, lorsqu’un ouvrier effaré vint nous apprendre cette catastrophe. L’oraison funèbre du duc sortit dans toutes les bouches. Victor Hugo, Alexandre Dumas et d’autres illustrations prononcèrent des paroles magnifiques. De tous les coins de la France, le roi reçut les compliments de la plus respectueuse et sincère condoléance. La France plaçait son espoir dans le duc d’Orléans, qu’elle savait tout à la fois bon, brave et juste. Tu Marcellus eris... pensait-on de toute part. Qui sait ce qui se serait passé le 24 février 1848 si ce prince si Français, si moderne et si libéral eût vécu !
En 1842 il n’y avait encore ni chemins de fer ni
télégraphe électrique. Or, ce 13 juillet, je partais le soir pour le Havre. Ce fut par les voyageurs de la diligence qu’on apprit sur la route de Paris au Havre, la nouvelle de la mort du pauvre duc d’Orléans. Partout cette nouvelle causa la plus douloureuse impression. Le lendemain, au Havre, la ville était morne. On avait suspendu les affaires, on se réunissait par groupes dans les rues pour s’entretenir de ce grand malheur. Les navires du port avaient mis leurs pavillons en berne. Les théâtres restèrent fermés. On vit le jour suivant les paysans normands accourir de tous les côtés pour vérifier si la nouvelle était exacte. Ce qui se passa au Havre se passa par toute la France.
Ce fut à Florence qu’Alexandre Dumas, que le duc d’Orléans protégeait, apprit la triste nouvelle. Il était auprès du prince Jérôme Bonaparte. Il ne put retenir scs larmes, et, se jetant dans les bras du prince, il lui dit : « Permettez-moi de pleurer un Bourbon dans les bras d’un Bonaparte. »
On comprendra qu'il n’v a pas de transition possible dans cette évocation de mes souvenirs, et qu il me faut passer brusquement d’un sujet à un autre.
Et d’ailleurs il se passa tant de choses à Paris de 1840 à 1842. Paris à ce moment changea d’aspect, et le monde élégant dut lui-même changer d’habitudes. En voici la cause.
Jusqu’à 1 8-40 l’endroit le plus élégant de Paris fut le Palais-Royal. La foule y était telle, qu’on se portait dans ces galeries, aujourd’hui presque solitaires. Le Palais-Royal devait sa splendeur aux maisons de jeu et aux demoiselles aussi légères que charmantes qui y avaient élu domicile. Par malheur, en 1837, le gouvernement abolit les jeux publics. Cette réforme éloigna les visiteurs et les demoiselles, qui durent, les uns trouver ailleurs des distractions, les autres chercher fortune vers d’autres parages.
On se réfugia sur les boulevards, en passant par la Bourse et la rue neuve Vivienne, tout récemment percée. A partir de cet instant, le Palais-Royal devint triste, et il vit disparaître, les uns après les autres, les établissements les plus renommés tels que le restaurant Véry, les Trois Frères Provençaux, le café Valois, le café Lemblin et le café de Foy. Seul entre tous, Véfour résista, appuyé d’un côté sur la Comédie- Française et de l’autre sur le théâtre du Palais-Royal. Cette décadence se fit sentir ailleurs.
Elle tua le restaurant célèbre du Rocher de Cancale, situé rue Montorgueil, qui, tant qu'il exista, fut un des cabarets les plus élégants de Paris.
Paris était peuplé de Parisiens, et c’était l’élite de ces Parisiens qui occupait le boulevard et le considérait comme son fief. En vertu d’une sélection qui n’était contestée par personne, on n’y était admis qu'autant qu’on apportait une supériorité ou une originalité quelconque. Il semblait qu’il existât une sorte de barrière invisible et morale qui interdît l’accès de cette enceinte aux médiocres, aux incolores
cl aux insignifiants qui pouvaient passer, mais qui ne s’y arrêtaient pas, ayant tous conscience que leur place n’était point là.
C’était, je le répète, des Parisiens endurcis qui occupaient le boulevard et lui donnaient tout son prestige. Par malheur l’année 1848 et les années suivantes amenèrent ce que je demande la permission d’appeler l’invasion des Barbares. Ils vinrent, non conduits par Attila, mais amenés par des chemins de fer qui, au fur et à mesure qu’ils furent construits, mirent Paris à quatre, six ou dix heures des grandes villes qui, sous le régime des diligences et des chaises de poste, en étaient séparées par de longues journées de marche.
La vapeur, appliquée non seulement sur terre mais sur mer, mit Paris à dix jours de l’Amérique et de l’Orient. Alors les Bourguignons, les Provençaux, les Gascons, les Bretons, les Basques, les Flamands, puis les Américains du Nord et du Sud, les Russes, les Turcs, les Égyptiens, les Chinois, qui ne connaissaient Paris que par les descriptions superbes qu’ils avaient lues, conçurent le dessein de le visiter. Ils se mirent en marche, et, un beau jour, débarquèrent par toutes les gares.
Comme ces visiteurs avaient des bourses bien garnies, ils se dirigèrent tout droit vers les quartiers les plus à la mode. Les vrais Parisiens disparurent dans la foule, et ne purent se retrouver. Le soir, les restaurants où ils avaient coutume de dîner, les loges et les stalles de spectacle où ils allaient écouter des opéras et des comédies, étaient pris d’assaut par des
cohortes de curieux voulant, comme le baron de Gondremark de la Vie parisienne, s’en fourrer jusqu’au cou.
Si cette invasion n’avait dû être que de courte durée, les Parisiens, semblables à ces oiseaux qui marchent par bandes, se seraient retrouvés; mais par malheur il était écrit qu’elle devait continuer et devenir plus intense d’année en année. Les expositions universelles, ces tournois pacifiques qui n’ont jamais fait baisser le prix des bas, mais qui, en revanche, ont fait beaucoup augmenter le prix des biftecks, vinrent mettre le comble. Les Parisiens durent capituler, et consentir à ce que leur ville ne leur appartînt plus, et devînt le caravansérail, la guinguette, la gare des habitants des quatre parties du monde, qui, s’ennuyant chez eux, trouvaient agréable de venir à Paris se distraire un instant.
On aurait bien tort de croire que j’exagère les choses. Elles se passent absolument ainsi. Dès qu’il y a la moindre fête à Paris, tout est envahi, non par les habitants de la ville, mais par des provinciaux et des étrangers amenés par les trains de plaisir. Tel jour l’Opéra-Comique est loué par des Angevins, au Vaudeville ce sont des Lyonnais, à la Comédie- Française des Marseillais, au Gymnase des Tourangeaux. Puis viennent des Américains, des Espagnols, des Brésiliens et des Italiens brochant sur le tout. Ces soirs-là Tortoni est la tour de Babel. On y entend parler toutes les langues.
Mais, pourrait-on me dire, de quoi viens-je me plaindre? Ces étrangers, contre lesquels je m’élève,
ne font-ils pas la fortune de Paris, et cette fortune, l’a-t-on achetée trop cher, parce que, pour 1 acquérir, il a fallu bouleverser une fourmilière élégante, un petit coin de Paris très coquet, et troubler dans leurs habitudes des viveurs et des fainéants? J admets toutes les raisons qui s’imposent, mais, tout en les admettant, je puis bien, d’une façon d ailleurs très platonique, regretter certains tableaux disparus et tenter, à l’aide de mes souvenirs et avec une patience d’archéologue, de les rec nstituer tant bien que mal, afin d’en donner une idée, même confuse, a ceux qui ne les ont pas vus.
Qui sait si ceux qui liront ces détails n-e seront pas d’accord avec moi, pour reconnaître qu’on a gâté le Paris de ce temps-là, que le Paris actuel ne le vaut pas, et qu’à la suite de ces perturbations, la race des Parisiens a disparu comme celle des carlins?
Par le boulevard, on entendait déjà, de 1840 à 1848, l’espace compris entre la rue Drouot et le nouvel Opéra. L’aspect a beaucoup changé. 11 y avait alors dans le paysage beaucoup moins de Crédit lyonnais et beaucoup plus de bains chinois. Les deux galeries du passage de l’Opéra étaient fort animées. 11 y avait là des marchands de musique, des bouquetières et des confiseurs dont nous ne possédons plus que l’ombre rabougrie. Ces galeries étaient le lieu de rendez-vous des chanteurs de l’Opéra et des Italiens.
C’était là que demeurait le Persan, ce personnage si j oli et si convenable qu’on voyait partout, à 1 Opéra, aux concerts du Conservatoire et au bois de Boulogne. Il portait une jupe de soie blanche et par-dessus une
robe chamarrée, puis il était coiffé d’un bonnet pointu en fourrure d’astracan. Ce Persan, qui habita Paris pendant trente ans, était toujours seul et ne parlait jamais. J’ai connu son voisin de stalle à l’Opéra, qui pendant dix ans n’échangea pas une parole avec lui. On racontait sur lui des légendes. Selon les uns, c’était un pacha qui avait l’Orient en horreur, et, selon les autres, un marchand de cachemires enrichi. Il y avait des mauvaises langues qui prétendaient qu’il avait tout simplement vendu des dattes et des pastilles du sérail. Il mourut sous le second Empire, très estimé dans son quartier. Il ne possédait ni femme, ni sérail, ni parents, et avait toujours été seul dans son appartement.
Au coin de la rue Laffitte, il y avait, de 1840 à 1848, un bureau de tabac où les élégants du boulevard allaient acheter leurs cigares. Dans ce tempslà, la régie livrait aux amateurs des cigares à quatre sous la pièce, excellents et bien supérieurs à ceux qu’il faut aujourd’hui payer seize ou dix-huit sous. Ces cigares ne portaient pas de jarretières, mais étaient faits avec du vrai tabac de la Havane. Alfred de Musset allait deux fois par jour dans ce bureau, attiré, dit-on, par une certaine demoiselle blonde aux yeux flamboyants.
Cette maison, qui appartenait à lord Seymour, avait un vaste perron circulaire de plusieurs marches, qui faisait instinctivement lever la tête vers un balcon où on pensait que le soir devait apparaître une belle marquise pour entendre une sérénade. On ne voit plus maintenant à Paris des constructions aussi élégantes.
Le perron a été démoli et transformé en étalage où s’épanouissent des gilets et des paletots.
Le quartier général de tous les personnages qui formaient l’élite dont je parle était le Café de Paris, situé au coin de la rue Taitbout. Le restaurant occupait toute la maison. On arrivait aux grands salons du rez-de-chaussée en montant un perron de trois ou quatre marches, tout à fait pareil au perron de Tortoni.
Le Café de Paris possédait les plus grands cuisiniers. Ces artistes culinaires se préoccupaient de ce que les gourmets qu’ils faisaient manger pensaient de leurs plats. Ils jubilaient quand le maître d’hôtel venait leur dire que M. Véron, le marquis du Hallays, lord Seymour ou le prince de la Moskowa avaient été contents de leurs sauces.
Les habitués du Café de Paris avaient tous élevé celte prétention de bien manger et de bien boire, et de n’avoir jamais mal à l’estomac. Aussi ne faisaiton passer sur leur table que les poissons les plus frais, les viandes les plus succulentes et les vins les plus généreux.
« Je te pends, maroufle, disait Roger de Beauvoir à l’un des cuisiniers, si tu t’avises de me servir des sauces rousses, ou de me faire manger des viandes rôties autrement qu’au bois. »
Il serait fastidieux d’insister davantage sur ces détails de cuisine; cependant je ne puis passer sous silence la supériorité avec laquelle, au Café de Paris, on savait apprêter un plat si simple qu'on appelle le veau à la casserole.
Alfred de Musset en mangeait trois fois par semaine, et quand Balzac et Alexandre Dumas s’étaient surmenés au travail, ils venaient tout exprès se refaire avec ce mets qu’ils digéraient sans le sentir, et qui leur rendait les forces perdues.
Il s’élevait parfois des schismes parmi ces gourmets. Méry était le schismatique, quand il venait proclamer, en sa qualité de Marseillais, la supériorité de la cuisine à l’huile sur la cuisine au beurre. Parfois deux ou trois convives se ralliaient à son avis, mais cela n’avait pas de suite, le schisme s’éteignait, et on revenait à la cuisine au beurre.
11 y avait beaucoup de passants qui dînaient au Café-de Paris, mais sa vraie clientèle était composée d’habitués qui avaient leur table retenue. Gomme tables principales, il faut citer celles du docteur Véron, du marquis du Ilallays, de lord Seymour, du marquis de Saint-Cricq, de M. Romieu, du prince Rostopchine, du prince Soltikoff et de lord Palmerston, qui, à Paris, ne dînait jamais ailleurs.
Presque tous les soirs il y avait échange de politesse entre ces tables. M. Véron, qui aimait le vin de Musigny, en offrait au marquis du Hallays, lequel, de son côté, envoyait au docteur les morceaux les plus fins. Le vin de Bourgogne avait ses partisans, qui prétendaient que les crus les plus fins de Bordeaux n’étaient que de la tisane. La discussion s’animait, et alors Roger de Beauvoir, Romieu et le comte d’Alton-Shée intervenaient brusquement pour proclamer la supériorité du vin de Champagne, qui seul savait les mettre tous en belle humeur.
L(! docteur Ycron, qui dirigeait* alors le Constitutionnel, dînait très souvent avec Malitourne et Alfred de Musset qui lui promettait des romans qu’il n’écrivait jamais, puis avec Eugène Sue, qui lui avait donné le Juif-Errant et les Sept Péchés capitaux. En ce temps-là, Eugène Sué était très élégant, quoique un peu gros. Il était du Jockey-Club.
Bien que travaillant beaucoup, cela ne l’empêchait pas de faire deux toilettes par jour, de salir chaque soir une paire de gants blancs, de paraître à l’Opéra et d’aller ensuite dans le monde où, comme autéur des Mystères de Paris et de Mathilde, if était très fêté par les belles dames. Mais c’était un égoïste qui réservait son esprit pour ses livres. Il fallait le piquer au jeu pour lui arracher un mot de quelque valeur. Il ne se doutait pas alors qu’on ferait de lui, après la Révolution de 1848, un député socialiste. Il fut, comme on sait, député de Paris.
Pendant la campagne électorale, le comité conservateur fit tout pour le ridiculiser. On écrivait partout sur les murs cette plaisanterie d’un goût douteux : L ugene Sue des pieds. Il avait eu pour concurrent un nommé Leclère, dont la candidature fut soutenue avec un immense talent par le comte de Coëtlogon.
Une fois entré a la Chambre, Eugène Sué ne prit jamais la parole, et, juché à l’extrême gauche, il corrigeait sans cesse les épreuves de ses romans.
Quand il avait dîné au Café de Paris, Eugène Sué, resté sur les marches du perron, écoutait immobile ce qr on racontait, et ne sortait de son immobilité que pour appeler une bouquetière et mettre une Heur
à sa boutonnière; après quoi, il partait avec Gérard de Nerval ou avec Frédéric Soulié! 11 va sans dire que cela se passait pendant la belle saison.
Roger de Beauvoir et Alfred de Musset étaient alors dans tout leur éclat. Avec sa belle chevelure noire et frisée, son habit bleu à boutons d’or, son gilet de poil dechevre jaune, son pantalon gris perle, sa canne en corne de rhinocéros, Roger de Beauvoir donnait dans l’œil de toutes les femmes. 11 était d’une gaieté et d’une bonne humeur que rien ne pouvait assombrir. Il y avait dans son esprit une pointe d’ironie qui piqua souvent ses amis intimes. M. Véron fut longtemps sa victime. On sait que le docteur portait d’énormes cravates destinées à cacher certaines cicatrices fâcheuses qu’il était impossible de faire passer pour des grains de beauté.
Roger de Beauvoir l’avait surnommé le prince de Galles, et lui écrivait : A monsieur Véron, dans sa cravate, à Paris. En ce temps-là M. Véron habitait la rue Taitbout. Au rez-de-chaussée il y avait un serrurier qui n’avait pas le droit d’agiter ses marteaux avant neuf heures du matin, afin de ne pas troubler le sommeil de ce sybarite qui attendait l’aurore pour se coucher.
Alfred de Musset, aussi très beau garçon, ne ressemblait pas du tout à Roger. Il avait des cheveux blond cendré que n’eût pas dédaignés une jolie femme. Il était élancé et ressemblait un peu à un brillant officier de hussards; avec cela, des yeux bleu faïence, et myope à l’excès, ce qui donnait à son regard une fixité qui pouvait passer pour de l’imper-
tinence. Il avait très grand air, causait peu et semblait toujours plongé dans une sorte de misanthropie dédaigneuse. Mais, quand on le connaissait, il était doux, afl'able, ne parlait jamais de lui, et ne contestait le talent de personne. Il avait horreur des gros sous, et quand il achetait quelque chose, des gants ou des cigares, il laissait toujours l’appoint sur le comptoir, ce qui lui valait les remontrances de son frère Paul, qui ne put jamais le corriger de cette manie.
On comprendra qu’on ne peut donner une idée de ce monde élégant et agité qu’à bâtons rompus. Puisque je parle des brillants cavaliers de ce temps-là, je dois mettre sur cette liste le major Fraser, une des originalités du boulevard. Il était étranger, selon les uns Russe et, selon Nestor Roqueplan, Espagnol. En tout cas, c’était un Parisien. Il portait toujours un pantalon gris clair à la cosaque, une redingote courte serrée à la taille, et de longues cravates de satin noir ou de foulard à pois, formant un nœud énorme sur la poitrine.
Il était aimé et estimé de tous. Un certain mystère semblait l’envelopper. Il était garçon et on ne lui connaissait aucun parent. Il occupait un entresol situé sur le boulevard, au coin de la rue Laffitte. Un jour, le major Fraser se crut obligé d’envoyer des témoins à Léon Gozlan. Ce dernier avait, dans une comédie, introduit un major pourvu de trois croix. On lui avait donné la première parce qu’il n’en avait pas, la seconde parce qu’il n’en avait qu’une, et la troisième parce qu’il en avait deux. On choisit des témoins qui réconcilièrent le major Fraser avec Léon Gozlan, qui
déclara n’avoir jamais eu l’intention de faire allusion à ce galant homme.
Il faut citer encore Paul Daru, le comte Fernand de Montguyon, le comte de la Tour-du-Pin, spirituel autant qu’il était Breton, le comte Germain, le plus jeune de tous les pairs de France, tous habitués de ce qu'on appelait alors à l’Opéra la loge infernale. Gcs messieurs, connaisseurs et difficiles, étaient la terreur du corps de ballet.
Il ne faut pas oublier Arthur Bertrand, fils du général, qui était allé à Sainte-Hélène avec le prince de Joinville pour ra mener en France les cendres de l’empereur Napoléon Ier. Arthur Bertrand était encore plus élégant qu’il n’était beau garçon. Ce fut, sans contredit, le Parisien qui consomma le plus de gants blancs et qui acheta le plus de fleurs aux bouquetières. A Noël, alors qu’il neigeait, il envoyait galamment à ses amies des bottes de roses et des gerbes de lilas. Il était le frère cadet du comte Napoléon Bertrand. C’est Napoléon Bertrand qui, au moment de monter à l’assaut de Constantine, mit des gants blancs qu’il avait apportés de Paris tout exprès. Le comte Napoléon Bertrand était, comme on sait, d’une bravoure chevaleresque.
C’est sur la frégate la Belle-Poule , qu’il ne fallait pas laisser sans coke, ainsi que le disait le Charivari du temps, que les cendres de Napoléon revinrent en France. L’aumônier de ce bâtiment était l’abbé Coquereau, qui resta très lié avec Arthur Bertrand. Celuici parvint à amener l’abbé dîner au Café de Paris, mais il ne put jamais le décider à le suivre dans ses
équipées du soir. L’abbé Coquereau portait non une soutane, mais une redingote noire à une rangée de boutons, ce qui le faisait ressembler à un pasteur protestant. Un certain jour, après le dîner, l’abbé se promenait sur le boulevard avec Arthur et avec Alexandre Dumas. Ses compagnons l’amenèrent au théâtre des Variétés, espérant l’y faire entrer par surprise; mais l’abbé résista, et les repoussa en leur criant : Vacle rétro , Satanas. Les mauvaises langues prétendaient que l’abbé s’en était allé visiter une pénitente très belle à laquelle il avait promis de ne sauver que son âme.
Mais on n’en finirait pas si on voulait même simplement esquisser les personnalités originales qui défdaient devant le Café de Pai'is. Après l’heure du dîner, les habitués de ce restaurant se mêlaient à ceux du café Hardi et du café Riche situés à côté l’un de l’autre, sur le boulevard, entre la rue Laffitte et la rue Le Pelctier. On disait qu’il fallait être riche pour dîner au café Ilardi, et hardi pour dîner au café Iîiche,. L’un de ces restaurants a disparu, absorbé par l’autre.
Le café Hardi avait pour habitués toute la rédaction du journal le National, dont les bureaux de rédaction étaient situés rue Le Peletier. Vers sept heures, on voyait arriver Armand Marrast, le baron Rornès, tué aux journées de juin, Clément Thomas, Bastide, Gérard de Nerval, l’ingénieur Degousé, Recurt, Thibodeau, et quelquefois M. Louis Blanc.
Armand Marrast avait l’air d’un marquis et ressemblait à Barras. Bien qu’on ne fût pas en politique de
la même opinion, on n’en fraternisait pas moins pour cela. Il est vrai que cela se passait dans la rue, et qu'une fois séparés, chacun conservait ses idées.
Louis Blanc, vers 1842, habitait la maison de Tortoni. Il était alors très jeune et ressemblait à un rhétoricien. Il travaillait à son Histoire de dix ans. Bien qu’opposé au gouvernement de Juillet, il n’en était pas moins très bien vu et accueilli par MM. Guizot et Thiers.
Le matin, vers neuf heures, il descendait de son appartement et venait prendre place à une table du café Tortoni, alors tenu par M. Girardin. C’est à lui qu’on servait la première lasse de café de la journée. Celui qui écrit ces lignes se faisait servir la seconde. Louis Blanc lisait le National, je parcourais le Journal des Débats , m’intéressant peu à la politique et rêvant d’obtenir un feuilleton des théâtres me donnant le droit d’entrer dans les coulisses. Je me rappelle que Louis Blanc admirait beaucoup Fourier. Il avait un culte pour ce grand génie, et me prédisait que la génération actuelle verrait la France en République, et la statue de Fourier dressée dans toutes les grandes villes.
Il y avait, à la même époque, une autre illustration littéraire qui était un habitué de Tortoni : c’était M. de Ballanche. Il habitait rue Laffitte. Il venait à pied à Tortoni et déjeunait avec du thé dans lequel il trempait des rôties couvertes de fromage de Brie.
L’auteur de la Palingénésie était tout de noir habillé et cravaté de blanc. Après son frugal repas, il montait dans un omnibus qui le conduisait rue de
Sèvres, à l’Abbaye-au-Bois, où il passait la journée en compagnie de madame Récamier et de M. de Chateaubriand. Madame Récamier, le vicomte d’Arlincourt et lui disaient la messe en l'honneur de l’auteur du Génie du Christianisme, qui, étendu sur un canapé, acceptait avec froideur ces hommages.
On sait que Chateaubriand fut triste toute sa vie. On se demande pourquoi? Il était né noble, avec des fleurs de lis dans ses armes, il fut ministre, ambassadeur; il fut un des plus grands écrivains de son temps, adoré par les plus jolies femmes de l’Europe ; son roi le pensionna. Tout cela ne put dissiper les nuages amoncelés sur son front. Il est juste de dire que M. de Ballanche n’était pas fait pour l’égayer, pas plus que madame Récamier, qui n’était plus belle, hélas! et en était arrivée à regretter sou bras si dodu, sa jambe bien faite et le temps perdu.
Roger de Beauvoir a seul connu la cause de la tristesse de Chateaubriand. Selon lui, il pleura toujours son roi, et ne sut bénir que ce qui tombait. Lorsque Alexandre Dumas épousa mademoiselle Ida Férier, il eut pour témoins Chateaubriand et Roger de Beauvoir. A la cérémonie nuptiale, qui eut lieu dans la chapelle de la Chambre des pairs, il bénit la mariée qui avait des choses considérables à mettre dans son corset. « Voyez, dit-il à Roger, ma destinée ne » change pas, et en ce moment encore, tout ce que » je bénis tombe. »
Toujours, vers cette année 1845, il se passait bien des choses sur le boulevard des Italiens. On sait que Méry était très joueur et qu’il restait souvent la nuit
dans un cercle pour jouer à la bouillotte. Il ne rentrait chez lui que vers quatre ou cinq heures du matin. En passant devant le Café de Paris, il lui arriva trois jours de suite d’y rencontrer Balzac, vêtu d’un pantalon à pieds et d’une redingote à revers de velours. Le troisième jour, il demanda à Balzac pourquoi il le trouvait toujours à cette place à une heure aussi matinale. Balzac fouilla dans sa poche et lui fît voir un almanach constatant que le soleil ne se levait qu’à quatre heures cinquante-cinq.
— Je suis traqué, dit Balzac, parles gardes du commerce, et forcé de me cacher pendant le jour ; mais à cette heure je suis libre, je me promène, on ne peut pas m’arrêter : le soleil n’est pas levé.
— Moi, répondit Méry, quand pareil désagrément m’arrive, je ne me cache pas, je vais en Allemagne.
Gela dit, ils se serrèrent la main et s’éloignèrent.
J’ai dit qu’en ce temps-là lord Seymour savait égayer le carnaval. C’est lui qui conduisait la descente de la Courtille, le mercredi des Cendres, après le bal de l’Opéra. 11 avait pour compagnons, dans ces folles équipées, le comte d'Alton-Shée, pair de France de par l’hérédité; puis Romieu, qui avait, comme on sait, infiniment d’esprit.
Ils partaient en voiture découverte et, une fois arrivés à la Courtille, ils s’installaient dans un cabaret et jetaient par les fenêtres, aux masques qui grouillaient dans la rue, des bonbons et de l’argent roulés dans de la pâte frite. Ces messieurs faisaient bien les choses, et se mêlaient sans façon aux pierrots, aux arlequins, aux débardeurs, aux paillasses, aux laitières crottées
et aux marquises salies, vomis par tous les bastringues de Paris.
Vers dix heures du matin, lord Seymour et les autres libertins, ses compagnons, brisés parleurs travaux, rentraient chez eux; et, le soir, on les voyait reparaître en habit noir et en gants blancs au Café de Caris.
On sait que plus tard le comte d’Alton-Shée et Romieu jouèrent un rêle politique et réalisèrent celte prophétie du vieux Royer-Collard, qui avait dit : « Laissez faire ces jeunes bambocheurs, ils seront un jour l’espoir de la France. » Il en est beaucoup d’autres, que je ne nommerai pas, qui firent également partie de cette bande de jeunes bambocheurs. Il y en a parmi eux qui sont devenus ministres et ambassadeurs. Il faut que jeunesse se passe, et si à présent nous sommes moins gais que nos pères, si nous sommes devenus poseurs, c’est parce que jeunesse ne s’est pas passée.
Les années pendant lesquelles se passait ce que je raconte se distinguaient surtout par la gaieté. On semblait être heureux de vivre, et on ne se montrait ni tendre, ni attentif pour les utilitaires et les réformateurs. Alexandre Dumas, Méry, Théophile Gautier publiaient des choses charmantes. Un feuilleton réussi était un événement. C’est ainsi qu’on écrivait de province à la grave rédaction du Journal des Débats pour connaître d’avance le dénouement de Monte-Cristo.
Alexandre Dumas, installé à Saint-Germain dans son palais de Monte-Cristo, ne cessait de travailler
que pour faire des mots, et venir, à titre de congé, flâner un peu sur le boulevard. Un matin, à Monte- Cristo, il vit deux matelots frapper à sa porte et lui demander l'aumône. Us avaient fait naufrage. Dumas leur donna dix francs, en leur rappelant que les naufrages étaient les pourboires des matelots.
Lorsqu'il publiait la Reine Margot, dans la Presse, c’est-à-dire vers 1843, Dumas dînait souvent chez Emile de Girardin. Les honneurs du salon étaient faits par madame Delphine de Girardin, qui fut, comme on sait, une charmeuse. Un soir un convive se fit beaucoup attendre. On n’osait point se mettre à table, car ce convive était M. Viennet, pair de France et membre de l’Académie française. Enfin il arriva, et s’excusa auprès de madame de Girardin, en lui disant qu’il avait oublié l'heure en travaillant à la Franciade, poème épique, qui devait avoir près de trente mille vers. « Alors, dit Alexandre Dumas, il faudra » au moins quinze mille hommes pour le lire. »
Madame de Girardin publiait alors, dans la Presse, ses courriers de Paris, sous le pseudonyme du vicomte Charles de Launay. Elle y traitait tous les sujets avec une élégance, un esprit et un tact qui étaient cause qu’on comptait avec elle. Encore aujourd’hui sès courriers sont charmants. Il y en a sur le maréchal Soult, qui sont dans toutes les mémoires. Selon madame de Girardin, quand le maréchal Soult n’était pas au pouvoir, le National admettait qu’il avait gagné la bataille de Toulouse; mais dès qu’il était ministre, il cessait d’avoir gagné cette bataille.
Ses descriptions du bal de l’Opéra fourmillent de
mots exquis. Elle trouvait qu’à ces bals on était trop pressé et que les masques manquaient d’esprit. « Aussi, s’écriait-elle, on n’a jamais vu tant de chocs » et si peu d’étincelles ! »
Les courriers de Paris de madame de Girardin faisaient un tort immense à ceux par trop naïfs qu’un homme d’esprit pourtant, Eugène Guinot, écrivait dans le Siècle. Nos chroniqueurs effrontés d’à présent doivent bien rire s’il leur arrive de jeter les yeux sur les berquinades inoffensives de Guinot. Avec lui, c’était toujours la même petite histoire scandaleuse, c’est-à-dire la petite baronne de X... en loge grillée avec le comte de B..., alors que le baron de X.. se trouve lui-même dans la salle, dans une loge également grillée, avec la petite Tata, à laquelle le comte de B... veut du bien.
Pendant dix ou quinze ans Pari? se contenta de cela, pour toute chronique scandaleuse.
On est bien plus exigeant par ce temps d’indiscrétions qui court, et les courriéristes doivent dépenser bien plus de talent.
Mais à cette époque, tout était facile. M. de Girardin était, comme on sait, député de Bourganeuf ; c’était son bourg pourri. Il y avait dans ce bourgcent vingt-neuf électeurs. Un de ses amis, un garçon charmant, M. F... de La..., amenait par séries ces bons électeurs à Paris. On déjeunait, on allait au spectacle, et, au jour de l’élection, on trouvait sur cent vingt-neuf bulletins le nom de M. Girardin. Il faut avouer que le suffrage universel donne à présent plus de fil à retordre aux candidats.
Parmi tonies les originalités de cette époque, il en est une sur laquelle il importe d’insister. Je veux parler de Nestor Roqueplan, qui fut proclamé le plus Parisien de tous les Parisiens. Auber seul pouvait lui contester ce titre. Mais ils n’étaient pas jaloux l’un de l’autre, et s’entendaient au contraire à merveille.
Après avoir dépensé beaucoup d’esprit dans les journaux, Roqueplan se fit directeur de théâtres. II. fut, comme on sait, successivement directeur des Variétés, de l’Opéra, de l’Opéra-Comique et du Châtelet. A cette époque, il était aux Variétés. Pour frapper un grand coup, il voulut réunir les artistes les plus aimés du public. Il prit Bouffé au Gymnase et Eéjazet au Palais-Royal. Il mit le théâtre des Variétés à la mode et y attira comme habitués tous ses amis du boulevard et du Café de Paris. En ce temps-là, l’orchestre des Variétés était aussi élégant que celui de l’Opéra.
Roqueplan était, comme on sait, l’homme des paradoxes, mais avec lui le paradoxe n’était très souvent qu’une vérité exagérée. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire Parisine.
Ce livre, parsemé, je le reconnais, de fantaisies abracadabrantes , déborde de bon sens. Il avait quelques idées fixes, au succès et au triomphe desquelles il travailla toute sa vie. Il détestait la nature, et en art il exécrait tout ce qui n’était pas supérieur. Que de fois, au Cufé de Paris en compagnie d’Alphonse Royer, de Théophile Gautier et de Romieu, n’a-t-il pas plaisanté ceux qui s’en allaient à la campagne ou qui en revenaient minés par l’ennui? Il soutenait qu’il
faisait plus frais par la canicule, près du bassin du Palais-Royal ou dans le passage Choiseul, que dans toutes les forêts du monde, où, selon lui, il fallait se défendre des coups de soleil, des rhumes, des reptiles et des insectes. C’était une douce folie. Bien que parlant souvent sur ce sujet, il ne se répétait jamais, et savait toujours trouver quelque chose de nouveau.
Quant à ce qu’il appelait l’art inférieur, il lui fit, comme on sait, la guerre aux dépens de sa bourse. Lorsqu’il était directeur de l'Opéra-Comique, que de parti pris il conduisit fort mal, il jubilait d’entendre les ouvrages médiocres interprétés par les doublures auxquelles il les confiait. Il entrait furtivement à l’orchestre, et il devenait tout joyeux quand un ténor poussif et une chanteuse éreintée avaient bien massacré un duo. Il ne s’était fait directeur de celte scène que pour dégoûter ses compatriotes du genre de l’Opéra-Comique qui, selon lui, était en musique l’équivalent de ce qu’est, en fait de forces militaires, la garde nationale. Ce paradoxe lui coûta cher, ainsi qu’à ses amis.
Rien n’était amusant comme d’observer . Nestor Roqucplaii assis dans son faute 01 de directeur et recevant ceux qui avaient à lui parler. Un jour, on lui passa la carte cPun monsieur qu’il ne connaissait pas et qui s’était déjà présenté vingt fois. Désai’mé par tant de patience, il dit à son huissier de faire entrer.
D’un ton un peu embarrassé, cejeune homme venait lui demander ses entrées. II croyait y avoir droit, parce que son grand-père avait fait jouer un opéra
comique en un acte en 1803. Roqueplan regarda le solliciteur, et le pria de lui fredonner un air de la partition de son grand-père. Cela lui fut impossible. « Eh bien, monsieur, dit lloqueplan, j’ignore encore plus que vous la musique de votre aïeul. Vous voyez que votre demande est excessive. » Mais, je m’arrête, ceci s’étant passé bien après l’époque dont je m’occupe.
En ce temps-là comme à présent, Pai’is se laissait surprendre par des aventuriers, et surtout par des aventurières. Il en est une qui vint un jour tourner les têtes de ces viveurs difficiles du boulevard. Je veux parler de Lola Montés. C’était une étrange personne. Elle avait vingt-deux ans lorsqu’en 1841 elle vint danser à Paris.
Lola Montés était une charmeuse. Il y avait dans sa personne un je ne sais quoi de provocant et de voluptueux qui attirait. Elle avait la peau blanche, des cheveux ondoyants comme des pousses de chèvrefeuille, des yeux indomptés et sauvages et une bouche qu’on aurait pu comparer alors à une grenade en bouton. Ajoutez à cela une taille lancinante, des pieds charmants et une grâce parfaite. Par malheur elle n’avait, comme danseuse, aucun talent.
Elle avait été mariée fort jeune à un officier anglais qui l’avait emmenée à Calcutta. Comme elle s’ennuyait, elle se sauva, revint en Angleterre, passa en Espagne, et, après maintes fredaines, vint à Paris, guidée par son étoile, qui lui disait qu’elle y ferait fortune. Elle fut engagée à la Portc-Saint-Martin. Elle dansait la cachutcha. La foule allait la voir, non
pour son talent, mais pour sa beauté très originale.
Elle menait grand train, et comme elle avait beaucoup d’amis dans le grand monde et dans la presse, il était fort question d’elle dans les chroniques. Elle se montrait à la ville dans les toilettes les plus excentriques, qu’elle savait porter avec une crânerie particulière. Ce n’était pas la première venue.
Vers 1845, celui qui écrit ces lignes la voyait beaucoup. Elle lui proposa d’écrire ses mémoires et lui donna des notes. J’ai oublié de dire qu’elle avait beaucoup d’esprit ; au xviue siècle, cette aventurière, comme on l’appelle, eût joué un rôle.
Elle était née à Séville, en 1823, avait pour parrain un officier français et pour marraine, ainsi que cela se voit en Espagne, la ville de Séville. Elle avait consigné sur un carnet toutes les aventures de sa vie. Elle me racontait qu’étant au bal à Calcutta, elle avait refusé de valser avec un monsieur enrichi de diamants comme une tabatière. Ce monsieur demandant la cause de ce refus : « Je ne puis danser avec vous, parce que ce matin vous m’avez fait mal au pied. » C’était son pédicure. — En cherchant bien dans les vieilles collections de journaux, je retrouverais les fragments de ces mémoires, qui furent interrompus tout de suite.
On sait de quelle brusque façon elle quitta Paris pour aller tourner la tête du roi de Bavière, se faire créer comtesse de Lansfelds et renverser le ministère bavarois. Elle fut la cause d’une révolution. Elle monta à cheval, tint tête à l’émeute, et cravacha les gendarmes. A la fin, la raison l’emporta, et le roi fil
prendre le chemin de la frontière à celte trop fougueuse Espagnole»
Elle fut mêlée, comme on le sait, au duel malheureux dans lequel Dujarrier, l’un des gérants du journal la Presse, fut tué. Ce duel eut lieu le H mars 1843. Dujarrier, qui se battait avec M. de Beauvallon, reçut une balle dans la figure et mourut quelques heures après. Quand on le ramena chez lui, rue Laffitte, n° 30, une femme se jeta sur son cadavre et le couvrit de baisers. C’était Lola Montés.
Ses obsèques eurent lieu à Notre-Dame-de-Lorctle. Les coins du drap étaient tenus par Balzac, Alexandre Dumas, Méry et Emile de Girardin. Ce dernier prononça sur sa tombe un discours catholique, apostolique et romain.
Le soir de la mort de Dujarrier, M. de Girardin se rendit au journal la Presse et se fit apporter les épreuves. Seul de tous ses collaborateurs, il avait pensé à substituer le nom d’un nouveau gérant à celui du défunt, qu’on y avait laissé.
Je n’ai pas la prétention de faire connaître la cause exacte de ce duel. On a dit qu’il avait été motivé par une contestation de jeu qui s’était élevée entre Dujarrier et Beauvallon, après un souper au restaurant des Frères Provençaux, présidé par mademoiselle Liéven, actrice du Vaudeville, souper auquel assistaient madame Alice O..., mademoiselle AtalaB..., Roger de Beauvoir, Saint- Agnan et quelques autres personnes. La cause était très futile; malgré cela, le comte de Fiers, le vicomte d’Ecquevilly, témoins de Beauvallon, Arthur Bertrand et Charles de
Boigne, témoins de Dujarrier, ne purent arranger l’a liai re.
On trouva sur le secrétaire de Dujarrier un testament où il disait : « Au moment de me battre pour la cause la plus futile et la plus absurde, je lègue, etc., etc. » Parmi ces legs, il y en avait un de dix-huit actions du théâtre du Palais-Royal à Lola Montés.
Ce duel donna lieu à un procès. On avait prétendu que les pistolets dont on s’était servi avaient été essayés. L’affaire se termina devant la cour d’assises de Rouen. Presque tous les personnages qui figuraient à ce procès appartenaient au monde du boulevard.
Ce fut Berryer qui défendit Beauvallon, et Léon Buval plaida pour la mère et la sœur de Dujarrier. II y eut condamnation.
Parmi les témoins entendus se trouvaient Alexandre Dumas et Lola Montés. Celle-ci comparut en toilette de grand deuil. Ses beaux yeux parurent aux juges encore plus noirs que ses dentelles. Sa déposition fut insignifiante et n’apprit rien à la justice.
C'est pendant cet interrogatoire qu’Alexandre Dumas répondit au président, qui lui demandait sa profession : « Auteur dramatique, si je n’étais pas dans la patrie de Corneille. » A quoi le président répondit : « Il y a des degrés. » Si je rapporte ces paroles, c’est parce qu’on les a beaucoup commentées. Mon avis est qu’Alexandre Dumas fit preuve de modestie en s’exprimant ainsi, et que le président en lui répondant oublia d’être spirituel.
Il me faut dire quelques mots de Marie Duplessis,
qui brillait aussi vers ce temps-là et qui eut des rapports très intimes avec les habitués du Café de Paris.
Marie Duplessis était Normande. Elle vint à Paris à dix-sept ans. Elle était remarquablement belle et gaspilla ses premiers printemps avec d’indignes vauriens. Mais sa distinction, sa grâce et ses charmes devaient fatalement faire d’elle une étoile dans le monde de la galanterie. Après avoir erré longtemps et traversé les milieux les plus suspects, elle rencontra sur son chemin un gentleman qui conçut pour elle une grande passion. Il lui donna des diamants et le reste.
Marie Duplessis était mince, pâle, et avait de magnifiques cheveux qui tombaient jusqu’à terre. Sa beauté délicate, sa peau fine, sillonnée par de petites veines bleues, indiquaient qu’elle était phtisique et devait mourir jeune. Elle en avait le pressentiment. Aussi ses gaietés nerveuses étaient-elles toujours apaisées par des tristesses soudaines. Elle était fantasque, capricieuse et folle, adorant aujourd’hui ce qu’elle avait détesté la veille, et vice versa.
Elle possédait au plus haut degré l’art de s’habiller. C’est bien de Marie Duplessis qu’on aurait pu dire quelle avait du particulier. Nulle ne cherchait à pasticher son inimitable originalité. Tant que les fleuristes pouvaient lui en fournir, elle portait des bouquets de camélias blancs. Trois jours par mois les camélias blancs étaient remplacés par des camélias rouges. La couleur de son bouquet indiquait que, bien que ne suivant pas Moïse, elle passait aussi la
mer Rouge. On ne saurait parler plus clairement le langage des fleurs.
Elle n’avait reçu aucune éducation première, mais elle s’était formée, ou déformée, comme on voudra, en lisant de mauvais livres.
Manon Lescaut l’avait beaucoup frappée. On trouva chez elle, après sa mort, un exemplaire du roman de l’abbé Prévost, avec des notes et des observations écrites de sa main sur les marges du volume. Elle avait la manie de mentir, je dis la manie et non le défaut, parce que ses mensonges étaient presque toujours inoffensifs. Un jour qu’on lui demandait pourquoi elle mentait, elle répondit : « Le mensonge blanchit les dents. » C’est, on en conviendra, un bien joli mot de courtisane.
Si elle ne fut qu’une fille de joie, comme disent les moralistes, et qu'une fille de tristesse, comme le dit Michelet en parlant de ses pareilles, elle fut faite martyre par la mort. Elle eut une agonie lente et douloureuse pendant laquelle elle se repentit et demanda pardon au ciel d’avoir aimé le plaisir. Hélas! qu’aurait-elle pu aimer, belle, jeune et abandonnée comme elle était, sans préceptes dans l’esprit et sans verrous à sa porte? L’Evangile à la main, elle est absoute. C’est bien à celle-là que Jésus eût dit : «< Allez, et ne péchez plus. »
Elle mourut vers 1843 ou 4844, dans un entresol du boulevard de la Madeleine, situé alors près du manège Dufaut. Après sa mort, les Parisiennes s’en allèrent en pèlerinage visiter son appartement, estimer ses bijoux et ses objets d’art, compter ses
chemises de dentelle, ses robes de velours et ses souliers de satin.
Alexandre Dumas fils, qui sortait à peine du collège à cette époque, fut très frappé de cette mort. Il voulut la chanter, et en fit l’héroïne de son roman la Dame aux Camélias, qui parut, vers la fin de 1845, en volumes cabinet de lecture.
Plus tard il fit avec son roman un drame qui eut cet immense succès qui dure encore.
Tous les auteurs voulurent refaire la pièce à leur façon, mais il en a été de la pièce comme de Marie Duplessis elle-même : il ne fut possible d’imiter ni l’une ni l’autre. La Dame aux Camélias restera un type comme Manon, Clarisse, Charlotte et Dorothée. Dans le drame elle s’appelait Marguerite Gautier. Ce fut madame Doche qui créa ce rôle avec un grand talent. Tout Paris allait la voir mourir.
En ce temps-là, les journaux étaient peu nombreux, et l’on peut dire que la qualité remplaçait la quantité. Il y avait le Moniteur universel pour promulguer les lois et les débats des Chambres; le Journal des Débats, dirigé parle célèbre Bertin; le Constitutionnel, la Presse de M. de Girardin; le National , le Siècle, la Gazette de France, rédigée par M. de Genoude et M. de Lourdoueix. Il faut citer encore V E stafette, créée par M. Auguste Dumont, puis le Courrier français, organe libéral, rédigé par deux publicistes qui possédèrent le secret, perdu avec eux, de refaire avec succès, pendant dix ans, le même premier Paris.
Il est arrivé aux journaux de ce temps-là ce qui
arriva aux habitués du boulevard de 1840, avec cette différence, toutefois, qu’il se dépense aujourd’hui plus de talent dans la presse qu’il ne s’en dépensait autrefois, tandis que ceux qui sont à présent en possession du boulevard ne valent pas ceux qu ils ont remplacés.
Le pauvre Café de Paris, quartier général de toute cette élite, en mourut et alla rejoindre le Rocher de Cancale et les Frères Provençaux.
Avec lui ont disparu l’élégance et le confortable, et, disons-le, l’étiquette, le savoir-vivre et la courtoisie qui y étaient observés.
Partout le service fut négligé. On introduisit le gaz dans les salons; les garçons, alors silencieux, devinrent effarés et bruyants, et entre-choquèrent les assiettes et les couverts.
Puis, ils inaugurèrent l’argot, parlèrent nègre et proposèrent aux dîneurs une douzaine, une chablis première, une côte nature, un verre de vieille, etc., au lieu de dire une douzaine d’huîtres, du vin de Chablis première qualité, une côte de mouton au naturel, un verre de bonne eau-de-vie. Au Café de Paris, il n’était pas permis de dire : Voyez au cinq. On disait : Allez à la table n° 5. On ne disait pas davantage Moniteur pendule pour indiquer que ce journal était demandé par la personne placée sous la pendule Un filet était un filet et non un chateaubriand, et un haricot de mouton ne s’appelait pas un navarin
On servait des poires de crassane, de doyenné, de Saint-Germain, et non pas ces insupportables poires de duchesse ou de doyenné d'hiver, sans saveur, et
qui ressemblent, comme le dit si bien Roqueplan, dans Parisine, à du coton humide, recouvert de gant de peau de Suède. Enfin les garçons ne frottaient pas vos assiettes avec cette horrible serviette dont ils se sont servis depuis le matin pour s’essuyer le cou et la figure, ou pour chasser les chiens.
On ignorait aussi, au Café de Paris, ces cabinets de toilette où maintenant les belles-petites vont se laver, se peigner, mettre de la poudre de riz et fumer des cigarettes.
Le grand service du Café de Paris n’existe plus aujourd’hui, si ce n’est au Café Anglais, qui a su conserver quelques-unes des traditions culinaires; puis à la Maison-d’ Or et au café Riche. Il faut dire que ce sont les étrangers qui ont beaucoup contribué à le faire disparaître, parce qu’ils n’en comprenaient pas le raffinement.
Du jour ou des habitants venus d’ailleurs que d’Europe se sont mis à manger du melon au dessert avec du sucre, et à tenir embrochée à une fourchette la poire qu’ils pelaient, alors que les femmes les plus élégantes poissaient leurs doigts au jus de cette poire, c’en a été fait du grand service, et tous les restaurants sont devenus de simples buffets de chemin de fer.
Mais il ne faut pas insister davantage ni entasser des regrets superflus.
Les descendants de ceux qui ont animé le boulevard à l’époque dont je parle existent. Ils vivent séparés, mais quand ils se rassemblent, ils retrouvent la gaieté et l’esprit de leurs pères. Je tiens à le constater
et à le reconnaître, car je ne voudrais à aucun prix qu’on vît en moi un de ces Jérémies en chambre, qui nous fatiguent avec leurs injustes lamentations.
Les souvenirs que j’évoquais exigeaient que je parlasse du sybaritisme et des élégances des hommes de ce temps-là.
La physionomie du ooulevard méritait cette description spéciale. Je n’ai pu m’empêcher d’anticiper sur les événements. Aussi il me faut revenir sur mes pas.
J’avais comme étudiant en droit, en 1840 et 1842, des habitudes particulières. Si le matin j’étais à mes cours et à mes examens, si je flânais dans les cafés du quartier Latin, le soir j’étais sur le boulevard ou au théâtre que j’aimais avec passion, rêvant toujours d’écrire et n’écrivant pas, et ne voyant passer au journal la Presse que les faits divers découpés avec des ciseaux, ce qui m’humiliait profondément.
A mes examens de droit je fus interrogé par de savants professeurs dont le souvenir est resté gravé ans ma mémoire. Je citerai M. Rossi, alors pair de France et professeur de droit constitutionnel. 11 n’était pas aimé, non parce qu’on doutait de sa valeur, mais parce qu’il avait été nommé professeur par ordonnance.
On lui reprochait aussi de n’êlre pas né Français.
M. Kossi était un sectaire qui allait droit devant lui. Il était très bon et très indulgent aux examens. Il était toujours très bien mis, chaussé coquettement, et nous montrait à son cours les dents superbes qu'il avait achetées chez Désirabode. Il quitta la France peu de temps après, devint premier ministre du pape, et fut assassiné à Rome en sortant du Vatican.
Il me faut aussi parler de M. Valette, avec lequel je restai lié et que je vis jusqu’à sa mort. M. Valette avait un rhume chronique. L’été, alors que par une chaleur torride il faisait passer des examens, il s’échappait, et, paré de sa robe rouge garnie d’hermine, il fumait philosophiquement sa pipe dans la cour de l’École. Ce fut un des plus grands jurisconsultes de ce siècle. Il fut député. C’était aussi un érudit qui savait par cœur tous les classiques. Quand il n’était pas retenu à l’École, il se promenait volontiers dans Paris, mais rentrait à la brune à cause de son rhume. Selon son désir, on l’ensevelit dans son cercueil, enveloppé dans sa robe rouge de professeur.
M. Pellat, qui fut doyen de l’École, avait une tête de vieille femme. Il ressemblait au Voltaire d’Houdon. S’il y a des gens qui vivent à la campagne, lui vécut dans le Digeste pendant quarante ans, sans en sortir. Cet esprit grave, qui ne riait jamais, adorait le théâtre des Variétés. Il y allait tous les dimanches. C’était la seule orgie qu’il se permît. Un jour, je m’avisai de le saluer. Il devint furieux et me recommanda de ne dire à personne que je l’avais rencontré là. C’était le secret de polichinelle. Tous les étudiants connaissaient cette fredaine.
Après trois ans d’études, après avoir passé quatre examens, je devrais dire subi , et soutenu une thèse écrite en latin de cuisine, j’obtins le grade de licencié en droit. Heureusement pour les coupables qui auraient pu s’adresser à moi, je n’eus jamais l’idée de plaider. J’aurais échangé les lauriers de Berryer contre l’obscurité du plus inconnu des romanciers ou des journalistes.
Délivré du droit, je me jetai dans les théâtres et je devins un des piliers de la Comédie française, où mademoiselle Rachel, par son génie, venait de remettre la tragédie à la mode. Pendant dix ans j’assistai à toutes ses représentations. Il y avait quatre ans qu’elle régnait dans la maison de Molière. J’avais eu, ainsi que je l’ai dit, l’honneur de la rencontrer dans le salon de M. deGirardin. Je connaissais Raphaël Félix, son frère, et par lui il me devint possible de la voir chez elle et dans sa loge à la Comédie française.
Ce fut le 11 juin 1838 que parut mademoiselle Rachel, qui, par son grand talent d’abord, et par son génie ensuite, vint remettre la tragédie classique à la mode et cicatriser les blessures que l’école romantique lui avait faites.
Elle débuta dans Camille des Horaces, puis aborda ensuite Emilie de Cinna et Iphigénie. C’était en été; on ne croyait plus à la tragédie, ce qui explique pourquoi les recettes ne dépassèrent d’abord pas raille francs. Mais la presse ayant parlé de l’immense talent de la jeune tragédienne, tout changea bientôt, et, dès le mois d’octobre de la même année, les recettes dépassèrent toujours six mille francs.
Mademoiselle Rachel joua ensuite Hermione, puis Phèdre , création qui vint mettre le comble à sa réputation.
Selon l’avis des abonnés de la Comédie française, mademoiselle Rachel fut la plus grande tragédienne qui ait jamais paru dans la maison de Molière. Dans Phèdre, elle était irrésistible de langueur et de passion. Quand elle jouait Emilie de Cinna, il y avait un passage de la tragédie où son succès était tel, que la représentation était interrompue pendant un quart d’heure. Voici ce passage. Elle est devant Auguste et lui dit :
Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas
Qui de vos favoris font d’illustres ingrats.
Tranchez mes tristes jours pour épargner les vôtres.
Si j'ai séduit Cinna, j’en séduirai bien d’autres!
A ce dernier vers, elle regardait la salle et séduisait par sa beauté et sa fierté incomparables tous ceux qui l’entouraient. En cet instant, les spectateurs se sentaient tous épris d’amour pour elle, et prêts à tomber à ses pieds. On était remué, on frissonnait, on applaudissait et on la suppliait de redire ce passage. Jamais on ne vit au théâtre enthousiasme et succès comparables. C’était du délire. On sentait qu’on avait perdu son âme et que cette enchanteresse s’en était emparée. Rachel n’était pas jolie, mais en cet instant elle se transfigurait, et la beauté la plus parfaite eût pâli à côté d’elle.
Tout est facile au génie. Un jour, à une représen-
tation àl’Odéon, Raehel voulut jouer le rôle de Duriue dans Tartufe. Elle y fut excellente, et, oubliant la majesté de Phèdre et les superbes violences d’IIermione, elle échangea sa tunique et sa couronne de reine contre la cornette d’une servante, et se montra forte en gueule de façon à déconcerter les goujats.
A la scène, elle était une grande tragédienne; à la ville, une grande dame. On l’eût prise pour une marquise endormie comme la Belle au bois dormant dans un boudoir de Trianon, et se réveillant pour nous montrer les élégances d’autrefois. La nature l’avait faite pour briller, pour éblouir, pour faire à ses amis les honneurs d’un palais, et pour donner la réplique aux plus beaux esprits de France. Sa voix était une musique. Quand elle désirait quelque chose, elle était irrésistible, tant elle savait demander avec grâce. Elle excellait à se faire humble, mais aussitôt celui devant lequel elle s’inclinait se sentait dominé par une charmeuse à laquelle il ne fallait point songer à résister. Comme il est regrettable qu'elle n’ait pu réciter devant La Fontaine sa fable des Deux Pigeons qu’elle savait si bien dire !
Raehel a créé plusieurs pièces modernes, mais son talent, emprisonné dans des vers et de la prose médiocres, ne pouvait ni prendre son essor, ni déployer ses ailes. 11 fallait à celte grande artiste les chefsd’œuvre de l'ancien répertoire. De nos jours Victor Hugo, Alexandre Dumas et Augier auraient pu seuls écrire pour elle. Raehel jouant une mauvaise pièce, c’était le Titien peignant des contrevents.
La Comédie française comptait à cette époque des
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arLisles du plus grand mérite. Il faut citer Firmin, Michelet, Samson, Monrose, Provost, Ligier, Menjaud, Régnier, Jeofl'roy, puis mademoiselle Mars, mademoiselle Mente, mademoiselle Plessis, mademoiselle Noblet, mademoiselle Anaïs Auber, mademoiselle Favart, et bien d’autres que j’oublie.
Pendant cette période de 1840 à 1848 tous les théâtres étaient brillants. A l’Opéra-Comique on jouait les œuvres d’Auber, alors dans toute la force de son talent. A l’Opéra le grand répertoire était interprété par les plus grands artistes. Duprez, Levassor, Baroilliet, madame Yiardot, madame Stolz chantaient tous les soirs les Huguenots, Robert le Diable, Guillaume Tell, le Comte Ory, la Favorite. Aux Italiens, il y avait Lablache, Rubini, Tamburini, la Grisi, la Persiani, et bien d’autres.
Il en était de même des petits théâtres. La troupe du Vaudeville était excellente. Elle se composait d’Arnal, le plus fin comique de son époque ; de Lafont, le comédien distingué; de Lepeintre aîné, de Lepeintre jeune, de Taigny, d’Amant, et de mesdames Fargueil, Eugénie Doche, Louise Mayer, Guillemain, la duègne si amusante; puis venaient Félix et Ravel.
Il en était de même au Palais-Royal, dont le répertoire, alimenté par Bayard, Dumanoir, Duvert et Labiche, était très varié. On y entendait Déjazet qui avait le diable au corps et qui disait le couplet d’une façon ravissante; Aline Duval, alors mince comme un roseau; Scriwaneck; puis, comme comiques, Achard, Levassor, Alcide Tousez, Hyacinthe, Sainville, Grassot, Lhérilier.
Ce théâtre était très suivi. Au premier rang de l’orchestre il y avait deux nez qui faisaient concurrence à celui d’Hyacinthe : c’était d’abord celui de M. d’Argoul, gouverneur de la Banque de France, que le Charivari plaisantait impitoyablement; puis celui de M. Adrien de Jussieu, directeur du Jardin des plantes. L’un venait là se reposer des chiffres, et l’autre oublier les tiges et les racines des plantes que, comme botaniste, il étudiait au microscope. Je connaissais beaucoup M. Adrien de Jussieu. Nous étions du même pays et il venait très souvent chez mon père. Après le spectacle, je le reconduisais du I'alais- Royal au boulevard. Au coin de la rue Montmartre il prenait un omnibus qui le ramenait à la porte du Jardin des plantes. M. de Jussieu était d’une myopie désolante. Il ne parut jamais jeune. Etant allé à l’âge de quarante ans à un congrès scientifique à Bonn, on le prit pour son père, qui avait quatre-vingts ans passés. Comme seule distraction à ses graves travaux, il allait rire au Palais-Royal. Ce grand savant s'y amusait autant qu’un écolier échappé du collège.
Dan> la [tresse, deux critiques dépensaient beaucoup de talent. Jules Janin dans le Journal des Débats et Théophile Gautier dans la Presse écrivaient des merveilles. Gautier n’était pas dans ce temps-là tendre pour tout le monde. S’il soutenait Rachel, bien qu’il fut archiromantique en littérature et en peinture, il ne pouvait pardonner à mademoiselle Mars de persister à représenter les jeunes filles à la scène. Il lui reprochait d’avoir consenti à créer le rôle de Mademoiselle de Belle-Isle, d’Alexandre Dumas. C’est à ce
propos qu’il écrivait : « Cette ingénue est vraiment étonnante, elle marche encore sans canne. » Ces épigrammes chagrinaient beaucoup mademoiselle Mars, qui se sentait éclipsée par Rachel.
C’est à cette même époque que Gautier, dans des articles qu'on a eu bien raison de réunir en volume, défendait Delacroix et Decamps, dont les perruques de l’Institut contestaient la valeur.
Je reviendrai à Théophile Gautier, dont je devais plus tard devenir le collaborateur et la doublure au Moniteur universel. Il en sera de même pour certaines autres physionomies que je retrouverai plus tard.
Je l’ai déjà dit, et je ne saurais trop le répéter, dans ce temps-là on était" heureux, on se laissait vivre et on n’appréciait pas assez la valeur du gouvernement sage, honnête et paternel du roi Louis-Philippe. L’armée, le clergé, les lettres, les arts étaient honores et respectés. Le roi admirait le grand Arago malgré l’opposition qu’il lui faisait à la Chambre. Quant à Victor Hugo, il le faisait pair de France : il l’eût choisi pour ministre s’il y avait tenu. Les mécontents disaient très haut que l’empereur de Russie boudait un peu Louis-Philippe. Il s’en consolait, et la France aussi. Il était l’ami de la reine d’Angleterre, qui venait le visiter, et le plus jeune de ses fils, le duc de Montpensier, épousait une infante d’Espagne, mariage
qui valut à M. Guizot, alors président du conseil, le collier de la Toison d’or.
Le duc d’Aumale avait conquis tous ses grades en Afrique, où il avait passé plusieurs années. 11 poursuivait, avec Lamoricière et le général Bugeaud, Abdel-Kader dans ses derniers retranchements.
Après la bataille d’Isly, cet émir redoutable, à la suite d’une résistance de quinze ans, était fait prisonnier et amené en France. Ce beau fait d’armes mettait fin pour quelque temps à ces guerres coûteuses de l’Algérie.
Mais il y avait à la Chambre des députés une opposition qui ne tenait compte d’aucun de ces bienfaits, et (jui se montrait implacable dans ses revendications. Elle était dirigée par des hommes qui, comparés à nos tribuns du jour, ne seraient plus que des réactionnaires. Les principaux s’appelaient Thiers, Odilon Barrot, Arago et Ledru-Rollin.
On inventa la question de la réforme électorale, et on proposa d’adjoindre aux électeurs censitaires, qui seuls avaient le droit de voter, ce qu’on appelait les capacités. Il y avait de bonnes âmes qui feignaient de bondir d’indignation en songeant que les pharmaciens, qui possédaient des bocaux couverts de mots grecs et latins, n’avaient pas le droit de voter.
Il se pourrait, parce temps de suffrage universel qui règne, qu’on trouvât mon appréciation excessive. Oui, je reconnais qu’elle l’est aujourd’hui, mais elle l’était bien moins en 1847, alors que se passaient ces choses. Il faut se reporter au temps. Je vais revenir d’ailleurs dans ce qui suit sur le suffrage universel.
Cette campagne de la réforme électorale aboutit, comme on sait, à la révolution du 24 février 1848. En trois jours le roi Louis-Philippe fut renversé, forcé de fuir, et proclamé tyran par une foule de tribuns improvisés dont quelques-uns avaient accepté ses bienfaits.
Je ne dirai rien de cette révolution, d’abord parce que de plus habiles que moi l’ont déjà racontée, puis parce que je tiens à ce que mon travail ne soit politique à aucun degré et reste, ainsi que cela est mon intention formelle, purement anecdotique.
Cependant je dois faire remarquer que j’entre dans une période où il n’était question que de politique. La gravité des événements en faisait la préoccupation unique de tout le monde, même de ceux qui ne voulaient point s’en occuper et qui n’y jouaient aucun rôle. J’étais de ce nombre, mais étant donnée ma résolution bien arrêtée d’entrer dans le journalisme, je dus essayer de me mêler aux événements et de me faufiler au milieu des hommes qui les dirigeaient. Je jouai donc de mon mieux mon rôle de cinquième roue à un carrosse, et je ne négligeai rien pour saisir l’occasion, me rappelant qu’elle est chevelue par devant et chauve par derrière, ainsi que l’a dit Rabelais.
On se battait encore dans les rues lorsque M. de Girardin, près duquel je me trouvais, publia dans la Presse son fameux article commençant par ces mots : Confiance! confiance! Ce fut M. de Lamartine, qui faisait, comme on sait, partie du gouvernement provisoire, qui le lui demanda. M. de Lamartine m’a
raconté plus tard qu’en effet il avait prié son ami de faire cet article ; mais cette confiance dura peu de temps, et, une fois l’Assemblée nationale élue, M. de Girardin attaqua avec autant de courage que de talent la république naissante. Il commença le feu le jour où son excellence M. Flocon, ancien rédacteur en chef de la Réforme, devenu ministre de je ne sais plus quoi, alla s’installer au pavillon de Breteuil.
Vers cette époque, c’est-à-dire en mars 1848, je rencontrai Louis Blanc, qui avait, comme on sait, proclamé le droit au travail , et que [le gouvernement provisoire avait chargé de faire des conférences au Luxembourg aux ouvriers faisant partie des ateliers nationaux. Il me serra la main, et me dit : « Où est le temps où (ainsi que je l’ai rapporté dans ce qui précède) je prenais tranquillement du café le matin à Tortoni en travaillant à mon Histoire de dix ans! » Je lui répondis : « Tu l’as voulu, Georges Dandin ! » Avec Molière il y a réponse à tout. Il se mit à sourire. A cette époque Louis Blanc aurait pu passer pour un écolier, tant il paraissait jeune. Les ans, l’exil et les déceptions n’avaient point encore ridé son front.
Le gouvernement provisoire fit tout de suite procéder à des élections générales pour nommer une assemblée constituante. On sait ce que Ledru-Rollin, qui était ministre de l'intérieur avec M. Jules Favre pour sous-secrétaire d’État, fit partout en France pour faire élire des députés républicains. Il faisait sonner bien haut que le gouvernement provisoire avait émancipé tout le monde en décrétant le suffrage universel. Ce fut M. de Cormenin qui conseilla d’accorder ce
droit exorbitant qui sacrifiait l’élite, laquelle seule devrait gouverner les Etats, à la foule et au nombre. En proclamant ce suffrage universel on soumettait la tète intelligente, qui est une, aux pieds bêtes, qui sont deux. M. Thiers, M. Arago, M. Ledru-Rollin, M. de Lamartine ne devaient pas plus compter désormais que le savetier du coin qui battait sa femme et cassait sa vaisselle.
Je ne suis point l’ennemi du suffrage universel, mais je le voudrais pondéré et contenu. Je voudrais qu’on ne comptât plus les suffrages, mais qu’on les pesât, qu’on conservât le droit de voter au savetier et au pauvre à bâton, mais que leurs voix respectives ne valussent qu’im dans l’urne, tandis que celle d’un grand esprit, d’un grand propriétaire ou d’un grand industriel valût deux, trois ou quatre suffrages. De cette façon, sans violer en rien l’égalité, qui n’est en réalité qu’un mot, on en reviendrait à l’équité et h la justice, qui n’existent plus avec le suffrage universel aveugle et brutal qui nous régit.
Avec mon système on ne le mutilerait pas comme devait le faire plus tard la célèbre loi du 31 mai puisqu’on le conserverait pour tout le monde, mais chaque électeur l’exercerait dans la mesure de son mérite et de son importance. On m’accordera bien que tous les citoyens n'ont pas la même valeur et que par conséquent ils ne peuvent tous jouir d’un même droit. 11 y a tels citoyens dont la vie est plus précieuse que la vie de certains autres.
Pendant le.siège de 1870, alors qu’au montValériin furent tués Henri Régnault le peintre et un ouvrier
charron, la France perdit deux citoyens. Oserait-on prétendre que la perte d’Henri Régnault n’appauvrit pas plus la France que celle de l’ouvrier charron? Veut-on d’autres exemples? L’été, des couvreurs travaillent sur la coupole de l’Institut, tandis que les académiciens sont assemblés sous cette coupole. Un orage survient, le tonnerre tombe sur le palais. Le hasard peut faire qu’il tue les quarante couvreurs sur le toit ou les quarante académiciens abrités sous ce toit. Oserait-on prétendre que celte perte des académiciens n’appauvrirait pas plus la France que celle des quarante couvreurs? Les uns comme les autres sont des citoyens français, entre lesquels le suffrage universel, qui est absurde, ne fait pas de différence, mais entre lesquels la raison et le bon sens, qui doivent prévaloir, en font une. J’ai eu occasion d’opposer ces arguments aux partisans effrénés du vote universel. Aucun d’eux n’a pu me répondre. Je puis ajouter qu’on ne me réfutera jamais. M. Louis Blanc, avec lequel il m’arriva souvent de discuter sur ce sujet, dans le salon de Victor Hugo, ne savait que me dire, et perdait son latin et son temps à chercher le moyen impossible de faire représenter les minorités. Il y a en Angleterre et en Suisse des esprits très sérieux qui en sont encore à chercher la solution de cette quadrature du cercle d’un autre genre.
L’Assemblée constituante élue en avril 1848 fut une assemblée d’élite. Le suffrage universel y amena des hommes nouveaux, c’est-à-dire les plus fous et les plus utopistes parmi les républicains; mais il y ramena en même temps presque tous les hommes de réelle
valeur de la Chambre des pairs et de celle des députés, ce qui fit compensation. Aussi vit-on cette Assemblée, après quelque hésitation, se lever résolument pour défendre les principes sans lesquels il n’y aurait pas de. société possible. La lutte fut chaude et vive. De part et d’autre on prouva beaucoup de courage et de talent.
Il était heureux qu’il en fût ainsi, car le désordre régnait en maître dans tous les esprits, et aussi un peu dans les rues, ce qui avait réduit Caussidière, alors préfet de police, à faire, comme il le disait, de l’ordre avec du désordre. Tout était à peu près désorganisé. Les esprits les mieux pondérés ne savaient plus bien où ils en étaient, après qu’ils avaient lu les journaux insensés, les brochures et les pamphlets qui se publiaient partout. Ce trouble général faisait dire à M. Guizot que l’esprit public avait besoin d’être sauvé.
Paris était traversé toute la journée par des députations et des corporations sortant on ne sait d’où, portant des bannières sur lesquelles les vœux les plus grotesques, les revendications les plus absurdesétaient inscrits. Ces députations s’en allaient frapper à la porte de l’Assemblée et à celles des ministères. Il fallait que les ministres sortissent pour adresser des proclamations et calmer tous ces enragés. M. de Lamartine et M. Arago eux-mêmes, tandis qu’ils siégeaient à l’Hôtel de Ville, furent souvent soumis à ces dures épreuves. Ces foules n’étaientpas toujours rassurantes ; aussi Lamartine demandait-il souvent à Arago, qui était un grand mathématicien, de lui dire combien il
y avait de chances pour que leurs têtes restassent sur leurs épaules. Je tiens ce detail de M. de Lamartine. Au 24 février le gouvernement provisoire resta en permanence soixante-douze heures, sans se reposer. C’est pendant ces heures-là que Lamartine rédigea son magnifique manifeste à l’Europe.
Le journal le National , des bureaux duquel était partie la révolution du 24 février et dont tous les rédacteurs étaient au pouvoir, fut dépassé par la Réforme et par d’autres journaux, comme le Peuple et le Peuple constituant , créés par Proudhon et par l’abbé de Lamennais. Je ne dirai rien de certains autres petits journaux violents sans conséquence, qui paraissaient trois jours puis disparaissaient ensuite, tels que la Queue de Robespierre , le Père Duchène, etc., etc., etc.
Le parti conservateur était défendu par le Journal des Débats , le Constitutionnel , la Presse, où M. de Girardin se montrait très violent ; un peu par le Siècle, qui se modelait sur le National; par le Courrier français, puis par les journaux légitimistes. N’oublions pas la Démocratie pacifique, organe des socialistes. qui déjà sous le règne de Louis-Philippe avait essayé de propager les doctrines de Fourier. Elle était rédigée par Victor Considérant, Doërty, Victor Callan, un socialiste catholique; Toussenel, auteur des Juifs rois de l'époque et de la Zoologie passionnelle, et par M. Cantagrel, qui est aujourd’hui député.
Jamais les presses ne gémirent autant qu’à cette époque de l’année 184S comprise entre l’arrivée de
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l'Assemblée constituante et les journées de Juin. Les imprimeries étaient encombrées de journalistes, de pamphlétaires et de publicistes qui écrivaient tous, ne se lisaient pas et renouvelaient ce qui s’était passé au pied de la tour de Babel.
Pris moi-même d’impatience, j’entrai, un peu à la façon d’un âne dans un vieux moulin, au Courrier français, qui avait pour rédacteur en chef Léon Faucher, ancien député de Reims et futur ministre de la République. Il me permit d’écrire, non qu'il eût confiance en moi, mais parce qu’il savait qu’à ce momentlà il se débitait énormément de bêtises dans la presse et qu’une de plus ou de moins ne pouvait rien faire. Je me vis imprimé, mais je m’aperçus que je criais dans le désert et que personne au monde n’avait remarqué ce que j’avais écrit. Ne pouvant voir Léon Faucher, je consultai dans ma naïveté de publiciste débutant le correcteur, un brave homme fort instruit qui s’appelait Chassis-Paulet. Cet homme, entré avec Châtelain au Courrier français à sa fondation en 1816 ou 1817, y resta jusqu’en 1854, époque à laquelle ce journal, ayant perdu ses abonnés, disparut pour toujours. Chassis-Paulet avait donc lu, absorbé et avalé tout ce qui avait paru pendant plus de trente-quatre ans dans le susdit journal, qu’il revoyait depuis le premier-Paris jusqu’à la signature du gérant, en passant par les faits divers, la cote de la Bourse, les halles et marchés et les déclarations de faillite. Voici une créature du bon Dieu qui a bien souffert sur cette terre et bui a sûrement droit à une bonne place au paradis. Qu’est-il devenu ? Je n’en sais rien. Où qu’il soit, je
le remercierai d’avoir bien voulu guider mes premiers pas el corriger mes premières épreuves.
Il ne me suffisait pas d’écrire dans les journaux, il fallait que je fisse des brochures dont j’ai oublié jusqu’aux litres. C’est en en corrigeant une dans une imprimerie du passage du Caire que je rencontrai Proudhon, qui travaillait à son journal le Peuple. Il était affable, et bien que je ne partageasse pas ses idées, il me reçut avec bienveillance, me disant que le gouvernement faisait fausse route. « Moi-même, ajouta-t-il, je fais un journal qui va gagner de l’argent grâce à mon nom, mais je ne suis déjà plus libre; des capitalistes l’ont accaparé, et ne veulent point que je risque de le faire saisir. » Puis, me prenant le bras, il me dit: « Souvenez-vous que tout journal qui vaut cent francs est perdu pour son parti. »
Proudhon se peignait tout entier dans cette phrase. Il eût sacrifié sa bourse et sa chemise au triomphe d'une de ses idées, voulant peut-être ajouter l’exemple à la parole et bien prouver que la propriété c'est le vol, formule qui le rendit tout de suite célèbre.
On devinait en le voyant une nature rude et fort prédestinée à la lutte. On l’eût dit taillé à la serpe dans un de ces blocs du Jura, son pays natal ; mais avec cela bon, indulgent et doux.
Dès les premières séances il fut facile de prévoir les orages parlementaires qui devaient éclater dans celte Assemblée constituante. Bûchez fut élu président. Il était républicain austère et convaincu, et auteur d’une histoire de la Convention qui ne fut jamais beaucoup lue. Il n’avait pas l’énergie qu’il
fallait pour dominer les gens ardents de la droite et de la gauche.
La première tempête fut soulevée par Barbés et Jules de Lasleyrie. Barbés s’étant écrié de son banc de gauche: « Silence aux royal istes ! » Lastcyrie lui répondit de son banc de droite : « Silence aux assassins! » Des amis intervinrent après la séance pour éviter un duel.
Parmi les hommes nouveaux qui siégeaient dans cette Constituante on remarquait l’abbé de Lamennais, le Père Lacordaire, deux évêques, quelques abbés, le chansonnier Béranger, Victor Considérant, Proudhon, Pierre Leroux, etc., etc.
Lamennais, triste et malade, se tint tranquille à son banc. Il siégeait à l’extrême gauche. Béranger luimême ne brilla guère. Il était déjà trop vieux pour assister à des spectacles aussi violents. Il tomba malade, et je me rappelle l’avoir reconduit plus mort que vif àPassy, où il habitait, en proie à une grande émotion. Il me disait tout ému : « J’ai souhaité la république, mais pas celle-là. » Son vieil ami Dupont cle l’Eure vint le voir.
Il y avait une grande ressemblance entre Dupont de l’Eure et Béranger. Ils portaient tous les deux des redingotes avec des collets à la Saxe et des pantalons noisette criblés de taches. Dupont de l’Eure, le plus brave, le plus honnête, et le plus incapable des hommes, était un mélange de Dieu des bonnes gens et de roi d’Yvetot chantés par Béranger. Les partis le revendiquaient, non à cause de sa valeur, mais à cause de sa probité. Il ne jurait en politique
que par Paul-Louis Courier, le pamphlétaire le plus correct, grammaticalement parlant, mais sans contredit, qu’on me pardonne le mot, le plus embêtant. Peut-on imaginer qui que ce soit de plus vulgaire et de plus prosaïque que ces vignerons de la Touraine dont il essaye dé faire des héros d’Homère?
Et puisque je suis sur Béranger, je vais dire tout de suite ce que je sais de lui. Quand j’étais enfant, il venait très souvent à la Ferté-sous-Jouarre chez mon père et chez un de mes oncles. Je le vois toujours avec ses cheveux d’un blanc jaune qu’il ramenait sur son front. Il portait des lunettes d’argent rondes comme des lucarnes au fond desquelles je voyais des yeux rouges démesurément grossis. Béranger disait au dessert ses chansons et celles de Désaugiers, en savourant du café avec sensualité ; après il taquinait les enfants, parmi lesquels je me trouvais, et nous faisait pleurer. Alors on nous envoyait coucher. J'en ai toujours voulu pour cela à ce grand chansonnier populaire qui a écrit quinze odes admirables, mais c’est tout. C’était, tout bien examiné, un bourgeois égoïste, assez gourmand et sans distinction.
Allons, Babet, un peu de complaisance,
Mon lait de poule et mon bonnet de nuit.
Il est là tout entier. Ajoutons qu'il était assez mauvais coucheur. Il suffisait de discuter dix minutes avec lui pour reconnaître qu’en définitive il n’avait aucune opinion politique. Sous la Restauration il chantai! l’Empire et sous le gouvernement de Juillet il
avait des velléités républicaines. Cet Anacréon français traversa l’Assemblée constituante de 1848 sans laisser aucune trace. Il aima Lamartine, admira Victor Hugo et avait un faible pour Chateaubriand. Il faut aussi lui rendre cette justice qu’il fut très désintéressé. Quant à ses captivités, l’histoire dira qu’elles ont couvert de ridicule ceux qui les lui ont infligées. Ses persécuteurs, ainsi qu’il l'a dit dans une de ses chansons, avaient pris, pour peser une marotte, la balance de Thémis.
Je ne saurais trop rappeler que, exhumant des souvenirs, je les saisis au vol, dans l’ordre où ma mémoire me les fournit, ce qui me forcera de faire des fugues continuelles et de n'observer aucune transition. Ce manque absolu de transition sera le seul côté par lequel ce travail ressemblera aux œuvres de La Bruyère.
Le premier soin du gouvernement provisoire fut de se faire relever par l’Assemblée du poste périlleux qu’il avait accepté après la chute de la royauté. L’Assemblée, en attendant que la Constitution républicaine fût faite, remit le pouvoir exécutif à ce qu’on a Appelé le comité des Cinq, et qui se composa de MM. Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Marie et Garnier-Pagès.
Cela fait, on se mit en demeure d’élaborer une constitution; mais les temps étaient très troublés, le désordre était dans la rue, le travail national suspendu presque partout, et la Rente 5 °/0 à 55 francs.
On entend d’ici les cris de paon que poussèrent les contribuables lorsque Garnier-Pagès, ministre des finances, fit décréter le fameux impôt des 45 centimes.
Des vociférations s’élevèrent de tous les coins de la France. Garnier-Pagès restait calme et majestueux. Sa figure était déjà, à ce moment-là, encadrée dans ce faux-col gigantesque qu’il a rendu légendaire. Il était maigre, portait de longs cheveux, un habit noir, mais d’un noir passé à force d’avoir reçu des averses. Signe particulier : il portait des socques dont il ne se séparait pas pour monter à la tribune ou pour s’en aller à l’Hôtel de Ville fonder un gouvernement provisoire, ce qui lui arriva deux fois en sa vie.
Garnier-Pagès, qui devait toute sa réputation à son frère, était un bourgeois de Paris attardé. Il suffisait de l’écouter et de l’observer pour deviner qu’il aurait dû être échevin du temps de François Miron. 11 habitait un modeste appartement orné de vases grotesques, de vieilles bergères, de pendules rococo et de paravents datant de la Fronde. La batterie de cuisine elle-même devait provenir de quelque vieil hôtel de la place Royale. Cet homme, qui ne fit aucun bien à la France et qui fut aussi stérile et aussi inutile que M. Odilon Barrot, était excellent et n’aurait pas fait de mal à une mouche. Il restera comme l’incarnation la plus parfaite de la nullité. Il fut pendant longtemps un pilier de la Comédie française. C’est là que je l’ai beaucoup vu et que j’ai pu apprécier les insondables lacunes de son esprit, ainsi que l’ascendant qu’exerçait sur lui tout ce qui était niais.
Malgré tout cela, je l’aimais, et je courais à lui dès que je le voyais. Il était bon, je le répète : cela rachète bien des choses.
Dans cinquante ans d’ici, ceux qui écriront l’histoire
du xix° siècle ne manqueront pas de constater avec étonnement cet incroyable triomphe de la médiocrité dont Garnier -Pagès et Odilon Barrot auront donné le spectacle à leurs contemporains. Odilon Barrot dépassa peut-être Garnier-Pagès. Pendant quarante ans cet homme, qui ne savait pas ce qu’il voulait, qui n’a rien fait, qui n’a rien laissé, occupa la France. Il contribua, sans profit pour lui, à renverser la Restauration, puis le gouvernement de Juillet. Il fut mis à l’écart même par le second Empire, et, après une disparition de près de vingt ans, consentit à remonter sur la scène politique en 1869... Pour quoi faire? grand Dieu !
Pour s’occuper de la question de la décentralisation. Un jour, au Parlement anglais, un membre de l’opposition disait à un mauvais ministre qui appelait à son secours le patriotisme, que le patriotisme était le dernier refuge des coquins. On pourrait dire que la décentralisation est la branche à laquelle les sots se rattachent pour faire croire qu’ils ont quelque idée dans la tête. \1. Barrot ne décentralisa rien du tout et ne toucha heureusement pas à l’œuvre admirable ébauchée par la Convention et réalisée par Napoléon Ier.
Quand il mourut, au mois d’août 1873, M. Louis Veuillot le jugea ainsi dans le journal V Univers :
« Il était dépourvu de tout mérite, même de toute » méchanceté.
» Il ne ressemblait pas à M. Hugo, ni à Alfred de » Musset, ni à Napoléon Ier, ni à Robespierre, ni » à Manuel, ni au général Lamarque, ni à Benjamin
» Constant. Il était monsieur Barrot, creux au pos- » sible, sans images, mais pompeux. Il ne fumait » point, il n’a jamais ri, jamais laissé voir qu’il sût » ce qu’il voulait dire, jamais rien dit dont on se » souvînt le lendemain.
» M. Barrot a beaucoup servi M. Thiers. Il a fait » en 1848 la campagne des banquets, parce que « M. Thiers, qui ne la faisait pas, voulut qu’il la fit.
» S’il fut bien content d’avoir défait Louis-Philippe » et fait Napoléon, nul ne le peut dire, et probablev ment lui-même ne l’a pas su. 11 y a quantité de » choses que M. Barrot ne sut jamais, quoique les » ayant faites. »
Les hommes remarquables de tous les partis qui se trouvaient dans cette Assemblée constituante eussent travaillé avec plus d’ardeur à la Constitution républicaine, si on avait pu les délivrer des soucis amoncelés sur leurs fronts. La rue leur donnait des inquiétudes. Il y avait dans Paris dix Cours des miracles, sans les clubs où l’autorité chargée de maintenir l'ordre ne savait ni ce qui se passait, ni ce qui se préparait. Il y avait des fous et des impatients qui se sentaient à la tête de véritables prétoriens, tout prêts à tenter un coup. C’est ainsi que le citoyen Sobrier avait ses tourterelles qui n’obéissaient pas à la préfecture de police.
Et puis tout prétexte était bon pour faire des ras semblements, dégénérant en cortèges, qui ne rassuraient pas précisément les boutiquiers devant lesquels ils défilaient. Les uns prétendaient que l’Assemblée trahissait la République ; d’autres voulaient
aller au secours de la Pologne. Un jour qu’on était à cours de prétexte, une partie de la garde nationale fit la manifestation des bonnets à poil. C’était grotesque, mais il suffisait d’un rien pour que cela devînt tragique.
On se traîna ainsi jusqu’au 15 mai; ce jour-là l’orage éclata. La Chambre fut envahie, le président Bûchez cerné dans son fauteuil par une bande, dans laquelle se trouvait le fameux pompier du 15 mai. Le nom lui en est resté.
Louis Blanc, qui était très petit, eût été foulé aux pieds sans Arago et le marquis de la Rochejacquelein, ses collègues de l’Assemblée, qui le protégèrent. 11 eut la faiblesse de s’en aller à l’Hôtel de Ville, pour proclamer une république plus républicaine. Barbés le suivit. Sobrier, Blanqui et Raspail étaient dans le mouvement. Trois heures après, les principaux factieux étaient arrêtés, et l’ordre rétabli.
La commission des Cinq demanda à la Chambre l'autorisation de poursuivre Louis Blanc. La Chambre refusa d’abord; mais, au mois d’août suivant, revenant sur son vote, elle autorisa les poursuites. Louis Blanc se sauva en Angleterre, pour ne rentrer en France qu’en 1870, après la révolution du 4 Septembre.
Dans cette mémorable journée du 15 mai, je perdis une bottine en essayant de me dégager de la foule qui m’enveloppait.
Quant à Barbés, Blanqui, Raspail, nous les retrouverons, l’année suivante, devant la Haute-Cour de justice de Bourges.
Ce 15 mai était le prélude des journées de Juin
L’Assemblée discutait toujours la Constitution. M. Grévy, alors simple député du Jura, prit part à la discussion et fut, comme on sait, l’auteur d’un amendement par lequel il demandait qu'il n’y eût pas de président de la République. Il ne se doutait pas de tout ce qu’il y avait dans ce langage de témérité et, on pourrait dire, de dommage pour lui, qui devait être (rente ans plus tard président de la République, et toucher avec tant de plaisir les émoluments attribués à la place.
11 faudrait, pour se rendre compte de l’animation qui régnait dans l’Assemblée, suivre, le Moniteur universel à la main, les débats des séances. La commission des Cinq, qui représentait le pouvoir exécutif, n’était pas rassurée. Les rapports de police faisaient craindre une insurrection formidable, qui devait éclater le 24 juin. L’Assemblée constituante élut président M. Sénard, et le 25 juin, après s’être déclarée en permanence, elle mit Paris en état de siège et nomma le général Cavaignac chef du pouvoir exécutif.
On sait ce que furent ces horribles journées. Après trois jours d’une lutte affreuse, les insurgés furent écrasés grâce à l’élan des troupes, de la garde nationale et de lajeune garde mobile qui se conduisit héroïquement. Le baron Dornès, représentant du peuple et ancien rédacteur du National fut tué, et Bixio traversé de part en part d’une balle. Il survécut à sa blessure.
Je combattis comme garde national dans les rues
de Paris. Mon bataillon était dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, quand Msr Affre, archevêque de Paris, qui s’en était allé le crucifix, à la main pour apaiser les insurgés, fut frappé d’une balle. On le ramena mourant, rue de Grenelle-Saint-Germain, à l’hôtel de l’archevêché ; je me trouvais dans l’escorte. Le soir on nous fit camper dans le jardin des Tuileries, sous les orangers, en face le ministère des finances.
Le même soir à minuit, par suite d’un mal entendu, il y eut une fusillade très vive sur la place du Carrousel. Les soldats de la ligne et les gardes nationaux tiraient les uns sur les autres. Le général Poncelet, passant près d’une sentinelle très jeune, lui cria : « Couche-toi donc, gamin. » Cette sentinelle, c’était moi.
Une heure après, l’alerte avait cessé et on ramassait les cadavres. C’était horrible *.
1 . Je traverse un instant trop douloureux pour raconter une anecdote grivoise. C’est pour cette raison que je la sépare de mon récit, et que je la mets en note.
Après l’alerle, j’avais été placé en sentinelle devant le pavillon de Marsan, en face la place des Pyramides. Des insurgés prisonniers, étant parvenus à s’évader, fuyaient à toutes jambes sous les arcades de la rue de Rivoli. On nous ordonna de faire feu sur les fuyards. Je tirai au hasard, je n’attrapai personne, mon projectile alla briser les vitres du restaurant de la Poissonnerie anglaise, situé devant moi. Dans mon esprit, le pavillon de Marsan resta comme un lieu tragique.
Mais il était écrit que le pavillon de Flore, situé sur le quai, devait un jour m'offrir la comédie. Voici de quelle façon :
Dix ans plus tard, c’est-à-dire en 1858, par une magnifique nuit de juillet, je revenais du bal de la Chaumière en voiture découverte, avec une petite actrice sans conséquence. Elle
La répression de juin fut violente autant que la situation l’exigeait. Il s’agissait en effet de sauver l’ordre social, qui n’avait jamais couru de plus grand danger. L’état de siège permit de supprimer laliberlé de la presse et de suspendre tous les journaux hostiles. On se serait cru au 28 juillet 1830 avec les ordonnances mises en vigueur. Parmi les journaux suspendus se trouvait la Presse. M. Émile de Girardin fut arrêté et mis au secret.
Quand tout fut rentré dans l’ordre, on respira, et on fut unanime. à rendre justice à l’énergie du général Cavaignac, qui devint très populaire, et qui posait aussi sa candidature à la présidence de la République. A tort ou à raison, on se sentit rassuré, et les Français, qui avaient perdu leur gaieté, la retrouvèrent.
L’Assemblée discutait toujours la Constitution. On procéda à des élections partielles, qui furent à peu près conservatrices. A Paris on nomma Victor Hugo,
avait dansé, elle avait bu de la tisane de champagne, et se trouvait grise comme les vingt-deux cantons; ajoutons qu’elle avait une robe blanche. Elle bavardait de façon à se faire attraper par une escouade de balayeuses qui nettoyaient le quai près du pavillon de Flore. Pour toute réponse, elle leva sa jupe et fit voir aux balayeuses, qui avaient la langue aussi bien pendue que des poissardes, ce que M. Thiers montra, dit-on, entre deux chandelles, alors que, jeune encore, il assista à ce que les petites gazettes du temps ont appelé l’orgie, de Granvaux. Sans les vigoureux coups de fouet que le cocher appliqua à son cheval, je ne sais pas ce qui serait arrivé. Je demande pardon d'avoir rapproché ces deux faits d’une nature si différente, qui sont restés dans ma mémoire, l’un comme une tragédie, l’autre comme une comédie.
qui avait fait une profession de foi qui produisit une grande impression.
L’étoile . de Lamartine pâlissait. Lui qu’on avait supposé un instant devoir être président de la République, et destiné à donner au monde le beau spectacle de la Grèce nouvelle gouvernée par un nouvel Homère, perdait du terrain. Ilélas! il n'en était encore qu’au début de son impopularité.
Parmi les nouveaux députés élus se trouvait le prince Louis-Napoléon Bonaparte, l’ex-prisonnier de liant, qui avait déjà deux fois, à Strasbourg et à Boulogne, revendiqué ses droits au trône. Après avoir été nommé à Paris il fut réélu dans l'Yonne, et la Chambre valida son élection.
Le prince Louis Bonaparte avait déjà pour secrétaire M. Mocquard, qui était, comme lui, latiniste. Voici pourquoi je dis cela :
Dans la proclamation par laquelle il posait sa candidature à la présidence de la République, le prince Louis-Napoléon affectait de parler comme autrefois César à Rome avant le passage du Rubicon. César avait dit (on retrouverait ce document dans le Conciones, dans Cicéron ou dans Suétone) : Ut ab exilio redirent, me consulem fecisti. Le prince s’adressant à ses électeurs, s’exprimait ainsi : Pour me tirer de l'exil vous m'avez fait représentant. Je puis affirmer que cette tournure de phrase ne fut pas fortuite, mais calculée et préméditée. Pareille analogie se renouvela plus tard. Le prince Louis-Napoléon fut, comme on sait, un song-ecreux, enclin à la superstition, croyant à la transmutation des métaux, et se
/aissant exploiter par des alchimistes qui lui promettaient de l’or. Parler comme avait parlé César, cela devait lui porter bonheur.
A la Constituante Louis-Napoléon parla peu. Une fois il se défendit contre les attaques dirigées contre lui dans la presse. Je 1 ai entendu un jour présentant un rapport de vingt lignes autorisant une petite commune du département de l’Yonne à surélever la taxe de son octroi. Il se ménageait et songeait déjà à la présidence.
En effet, partout en France on posait comme candidats le général Cavaignac, le prince Louis, Lamartine qui avait ses fidèles, puis Ledru-Rollin et Raspail, soutenus, mais sans aucune chance par les partis avancés.
Le général Cavaignac avait le pouvoir dans sa main, il avait sauvé la patrie et pouvait sans illusion se croire des chances. Hélas ! il avait compté sans un terrible lutteur, sans un polémiste redoutable qu’il avait fait mettre au secret. C’était Émile de Girardin, qui, une fois mis en liberté, rentrait à son journal Ici Presse comme Marius dans Rome, ne respirant que la vengeance et se souvenant des marais de Minturnes.
Pendant près de quatre mois M. de Girardin prit le général à parti, et lui décocha cent vingt articles, tous plus virulents, plus perfides, plus méchants les uns que les autres. Lui, Girardin, qui plus tard devait soutenir la thèse de la non-influence de la presse, démontra au contraire combien une telle arme était dangereuse dans les mains de celui qui savait s’en servir. Aidé par les prodigieuses ressources de son
esprit, ce polémiste en délire prouva que la presse pouvait être, non le quatrième pouvoir, mais le premier pouvoir dans l'Etat.
Il faut compulser cette longue série d’articles pour se faire une idée de ce que la passion peut suggérer d’arguments pour abattre l’homme, si fort et si honorable qu’il soit, dont on a juré la chute. De la pointe du poignard M. de Girardin passa au dard du serpent. C’est en vain qu’on chercherait dans les annales du journalisme une campagne d’opposition plus perfide et plus impitoyable que celle-là. Les lionnes du désert auxquelles on eût pris leurs lionceaux eussent, passé pour douces, comparées à ce lutteur en courroux. Le prince Louis-Napoléon eut a chance de trouver cet atout dans son jeu. M. de Girardin tua la candidature du général Cavaignac. C’était le matin de très bonne heure, après une nuit agitée, bien qu’il prétendait qu’elle avait été calme, que M. de Girardin préparait ses articles. La journée était consacrée aux recherches, car il dut fouiller partout pour découvrir des griefs.
Ainsi que je l’ai dit, dans l’Assemblée constituante aussi bien que dans la presse, il n’était question que de l'élection du futur président. Partout l’hésitation était grande. Dans l’Assemblée les royalistes, comme Thiers, Berryer, le duc de Broglie, Beugnot, Montalembert, Molé, de Rémusal, etc., tenaient pour le prince Louis-Napoléon. Selon leur expression, ils le considéraient comme un chemin de traverse devant les ramener à la route royale. Le général Cavaignac
avait pour lui toute la dynastie du National et la plupart des fonctionnaires.
Le Journal des Débats inclinait pour le général Gavaignac; Y Assemblée nationale , créée par M. Adrien de Lavalette, journal qui avait un tirage énorme, était hésitante. Le Constitutionnel était franchement pour Louis-Napoléon, qui avait subjugué M. Véron, son directeur. Le National, le Siècle soutenaient le général Cavaignac. Les journaux légitimistes plaisantaient agréablement. Quant à la Presse, elle publiait contre le général et en faveur du prince les fougueux et violents articles de M. Emile de Girardin.
Bien queresté au Courrier français qui était encore un peu à Léon Faucher, j étais entré avec M. de Lavalette au journal V Assemblée nationale. J'étais son secrétaire, je dépouillais pour lui les journaux, et j’allais voir de sa part les hommes éminents de l’Assemblée appartenant au parti conservateur. C’est ce groupe qui organisa le fameux comité de la rue de Foitiers, qui avait pour but de combattre le socialisme en général, et. Proudhon et Considérant en particulier. C’est ce même groupe qui, l’année suivante, devait composer cette fraction de la droite qu’on appelait les Burgraves, chargés cl’émonder le suffrage universel par la loi du 31 mai 18o0.
J'avais cette fois le pied dans l’étrier. Envoyé par Adrien de Lavalette, j’entrais en relations directes avec MM. Molé, Thiers, Berryer, Vatimesnil, duc Victor de Broglie, Odilon Barrot, la Rochejacquelein, de Falloux, de Larcy, etc., etc.
J’allais presque tous les jours trouver ces mes-
sieurs qui se réunissaient, rue du Bac, au restaurant Desmares. Là, on me tenait au courant de ce qu’on disait, et je venais rapporter ces bruits et ces nouvelles à M. Adrien de Lavalette, 20, rue Bergère, où se trouvait la rédaction du journal T Assemblée nationale. Il se servait de ces nouvelles pour écrire vers minuit son premier Paris. Hélas! il n’en était pas souvent mieux renseigné pour cela. En politique, dans les temps troublés, même ceux qui croient être dans le secret des dieux ne savent rien.
A partir du mois de septembre 1848, les hommes politiques s’en allaient tous les soirs visiter les uns, le général Cavaignac dans l’hôtel qu’il occupait rue de Yarennes; les autres, le prince Louis-Napoléon installé place Vendôme à l’hôtel du Rhin. J’accompagnais M. de Lavalette dans ces excursions. Le général Cavaignac avait ses fidèles qui n’allaient pas à l'hôtel du Rhin, et le prince Louis-Napoléon avait aussi les siens qui n’allaient pas à l’hôtel de la rue de Yarennes. Puis il y avait les hésitants et les curieux, comme nous, qui allaient dans les deux endroits. Le général Lamorieière et M. Dufaure, qui devaient être plus tard ministres de Louis-Napoléon, étaient assidus auprès du général Cavaignac. Quant à celui-ci, appuyé sur la cheminée, il recevait ses visiteurs avec une grâce parfaite. Le général Cavaignac avait grand air. C’était un très élégant cavalier. Il y avait dans sa physionomie un je ne sais quoi d’énergique et de doux. On nous renseignait sur les progrès que faisait sa candidature à Paris et dans les départements.
A l’hûtel du Rhin, c’était à peu près la même chose. Le prince Louis-Napoléon, en habit noir et en cravate blanche, était aussi debout devant la cheminée. Il avait près de lui une table sur laquelle étaient empilées les pétitions que lui apportaient des solliciteurs qui, le croyant déjà nommé, lui demandaient des places, depuis des bureaux de tabac jusqu’à des sous-préfectures et des recettes particulières.
Il avait près de lui M. de Persigny, qui s’appelait alors beaucoup Fialin et un peu de Persigny, puis M. Vieillard, M. Mocquard, M. Vaudray. Il n’y avait aucun des fils du général Bertrand. L’un d’eux, Henri Bertrand, qui était général, était même aide de camp du général Gavaignac.
Le prince était très affable. Il ne voyait que des visages souriants, lui affirmant qu’il serait élu président à une immense majorité. Il écoutait impassible. Ce fut, comme on sait, un flegmatique. Depuis Itoxelane, pour les femmes, le monde est, dit-on, aux nez retroussés. Depuis je ne sais quel héros, pour les hommes, le monde est aux flegmatiques.
Un soir, M. de Lavalette lui ayant demandé s’il pensait que son élection faisait du progrès, il lui répondit :
— Voyez sur cette table ces innombrables pétitions. Ce sont celles de la journée. J’en conclus que ma candidature gagne du terrain.
Ces tournées chez ces deux candidats durèrent jusqu’aux premiers jours de décembre. Il n’y avait pour ainsi dire pas d’autres salons ouverts, à Paris, que ceux de l'hôtel du Rhin et de l’hôtel de la rue de Varennes.
La droite de l’Assemblée constituante avait organisé, ainsi que je l’ai dit, le comité de la rue de Poitiers. Là on préparait des brochures qu’on faisait répandre pour rien partout,, dans les faubourgs et dans les campagnes, pour réfuter les théories socialistes de Considérant et de Proudhon. J’eus même l’honneur d’en écrire une intitulée : Entrevue de Voltaire et de Considérant dans la salle des Pas perdus du Purgatoire ; mais dans cette brochure je n’égratignais personne, pas même Considérant, qui ne m’en voulut pas. Ma brochure est introuvable, c’est dommage. Dans le temps où elle parut, on la vendait cinq sous. Je crois qu’aujourd’hui elle ferait bien prime d’au moins un sou.
M. Thiers, qui ne croyait pas à l’efficacité des petites brochures, s’enferma et écrivit son livre de la Propriété pour réfuter Proudhon. Quant à Considérant, il le somma de monter à la tribune et de vouloir bien une fois pour toutes s’expliquer. Il se montra même à cette occasion d’une perfidie excessive. Considérant se plaignait de ne pouvoir exposer ses idées, sans se voir interrompu à chaque instant. M. Thiers, d’accord avec le président de l’Assemblée, fit décider que la parole serait donnée à Considérant dès le début de la séance et qu’il pourrait parler six heures de suite, afin de donner à la question qu’il abordait tous les développements qu’elle comportait. Considérant accepta le défi. Mais, hélas! au bout de deux heures il était au bout deson rouleau, et ne se comprenait pluslui-même.
Ainsi qu’on le devine, M. Thiers ne se tenait pas de joie.
Les Français, ainsi que je l’ai dit, ayantretrouvé leur gaieté, on vit réparai Ire les caricatures contre l'Assemblée et contre la République. Dans une de ces caricatures on voyait M. Thiers,en hercule, serré dans un maillot, avec un caleçon rouge à paillettes, les poings crispés, s’élançant dans l’hémicycle de la salle des séances, et s’écriant : « Où est-il que je l’extermine? » Puis, sous une banquette, on voyait Proudhon blotti et tremblant.
Dans une autre caricature on découvrait Proudhon fixant la Rochejacquelein. La légende, composée avec des mots qui étaient les noms de représentants, disait :
Proudhon Considérant Lherbette de la Rochejacquelein.
Chain, le caricaturiste archi-spirituel, était là pour quelque chose.
Après la caricature, ce fut le tour du théâtre. Au mois de novembre 1848, le Vaudeville représenta une comédie de MR. Clairville et Cordier intitulée : La propriété, c'est le vol , folie socialiste. Les auteurs mettaient en scène madame Eve, puis le serpent qui s’était fait la tête de Proudhon. Je dois dire tout de suite que Proudhon alla voir la pièce, qui le fit beaucoup rire.
Mais tout cela a bien vieilli et est bien démodé. A présent, ces facéties n’auraient plus le succès qu'elles obtinrent alors. C’était M. Delannoy, un comédien de talent, qui était en serpent, et la belle madame Octave qui représentait Eve. Elle portait un costume qui permettait de voir ses formes opulentes. On allait exprès à l’orchestre pour la lorgner. Ses fanatiques attendaient la chute des feuilles.
so
Je ne puis résister au plaisir de citer le couplet dans lequel les auteurs de cette folie socialiste brûlaient un peu d’encens sous le nez du général Cavnignac et du prince Louis-Napoléon. Comme platitude, c’est délicieux. Le voici :
Us étaient deux, deux sur la même ligne; L’un fut choisi par l’éclat de son nom,
Et de ce nom il sut se montrer digne.
Que devint l'autre après cet abandon?
La France fut-elle ingrate? oh! non.
Car pour tous deux plein de reconnaissance. Pendant quatre ans, le peuple dans son cœur Associa le sauveur de la France A celui qui fit son bonheur.
Le général Cavaignac assistait à toutes les séances de la Constituante, assis dans un fauteuil placé au bas de la tribune. Il était en uniforme. Son attitude était toujours la même. Il avait une jambe croisée sur l’autre, et s’appuyait sur son sabre, ses gants blancs d’uniforme passés dans la poignée et serrés par la dragonne.
L’Assemblée constituante, présidée par Armand Marrast, acheva enfin la Constitution. La discussion fut longue, pénible et peu brillante. On le comprendra si on songe aux embarras que devaient éprouver les hommes éminents qui n’étaient pas républicains. Ils durent se résigner au silence et ne prendre pour ainsi dire point part aux débats. .
L’élection pour la présidence eut lieu le 10 décembre.
Le prince Louis-Napoléon olitint 3,592,834 voix
Le général Cavaignao M. Leilru-Rollin M. Raspail
Dans la séance du 20 décembre, l’Assemblée constituante, présidée par Armand Marrast, entendit le rapport fait par M. AValdeck -Rousseau sur l’élection du président.
On fit prêter au prince Louis-Napoléon le serment prescrit par la Constitution, et on le proclama président de la République française.
Après ce serment, le prince Louis se dirigea vers le banc où était placé le général Cavaignac et échangea avec lui un serrement de main. Il lui dit : « Je suis fier de succéder à un homme tel que vous. »
Le général inclina légèrement la lête et n’entr’ouvrit pas la bouche.
Le bureau de la Chambre vint prendre le président pour le conduire au palais de l'Elysée. Le soir, Louis- Napoléon avait choisi un ministère. M. Odilon Barrot était ministre de la justice et président du conseil; M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères; de Falloux, ministre de l’instruction publique et des cultes; Léon de Malleville, ministre de l’intérieur; Bixio, ministre de l’agriculture ; Léon Faucher, ministre des travaux publics; Passy, ministre des finances; le général Rullière, ministre de la guerre, et deTracy, ministre de la marine.
Le maréchal Bugeaud était nommé chef de l’armée des Alpes; le général Changarnier, chef de la première
division militaire de Paris, ainsi que des gardes nationales de la Seine, et le général Rebillot, nommé préfet de police.
Quelques jours après, il y eut une modification ministérielle. M. Léon de Malle ville s’étant retiré, M . Léon Faucher devint à sa place ministre de l’intérieur et M. Bull'et le remplaça aux travaux publics.
Je bénis pour ma part ce changement. L’intérêt que me portait M. Léon Faucher consolidait ma position de journaliste. J’obtenais mes grandes et mes petites entrées près de lui.
J’ai dit qu’on avait été rassuré lors de l’arrivée au pouvoir du général Cavaignac. On le fut bien davantage partout à l’avènement de Louis-Napoléon. La France avait enfin un gouvernement régulier, qui ne plaisait pas toutefois à tout le monde. Ce gouvernement n’était pas surtout du goût des républicains, qui le subissaient et ne l’acclamaient pas.
Mais cette installation du président fit qu’on respira et que l’insipide politique cessa d’être l’unique sujet de toutes les préoccupations. Notre gaieté, un instant perdue, reprit tous ses droits. Les arts et la littérature, un instant délaissés, refleurirent de nouveau. Les journaux eux-mêmes rendirent aux lettres la place qu’avait usurpée la politique.
La Presse publiait en feuilleton les Mémoires d’ outre- tombe de Chateaubriand, et le Corsaire la Vie de bohème de Murger.
Le Corsaire a été une pépinière de laquelle sont sortis beaucoup d’écrivains de talent. Il s’imprimait alors rue d’Enghien, et appartenait à une vieille
femme dont j’ai oublié le nom. Il comptait parmi scs rédacteurs Paul Féval, Jules Sandeau, Théodore Barrière, Murger, Théodore de Banville, Charles Monselet, Auguste Vitu, Fauchery, Privât d’Anglemont, le plus grand des bohèmes de Paris, et bien d’autres. A force d’entregent, je parvins à y faufiler des petits bouts d’articles qui avaient une autre forme que ceux d’à présent. On n’en était qu’aux petites histoires et aux faits divers, et on ignorait encore ce que plus tard on a appelé des chroniques, des échos et des nouvelles à la main.
Dans ce temps-là, Barrière, qui devait plus tard rappeler le brillant Aramis des Mousquetaires d’Alexandre Dumas, ressemblait à un séminariste. 11 écrivait déjà pour le théâtre et se préparait à tirer une comédie de la Vie de bohème de Murger. Il réalisa son projet et obtint un immense succès. La pièce fut, ainsi qu’on se le rappelle, jouée au théâtre des Variétés. L’acteur Kopp y était excellent, et mademoiselle Thuillier irrésistible dans Mirai : c’était, je crois, mademoiselle Page ou mademoiselle Alice Ozy qui créa Musette.
Le père de Barrière, un bon bourgeois, habitait rue de la Harpe. II avait autorisé son (ils à inviter de temps en temps ses amis à venir dîner chez lui. Je fus compris, ainsi que Murger, Vitu et Fauchery, parmi les invités. Après le dîner, le père de Barrière nous lisait des choses étranges. Il avait eu l’ingénieuse idée de mettre en vers les comédies en prose de Molière, et de meltre en prose ses comédies en vers; c'est ainsi qu’il nous donna lecture du Misan -
RI
thrope en prose, et du Bourgeois gentilhomme en vers. On se fait une idée de la peine que cet excellent homme avait dù se donner pour accomplir celte œuvre inutile. Vitu, qui était assidu dans la maison, prétend que le père de Barrière ne mit jamais en vers que le Legs de Marivaux.
Ce même Vitu, avec qui je me liai et que plus tard j’ai retrouvé dans plusieurs journaux, était un grand travailleur, doué d’une mémoire prodigieuse. On chercherait en vain un talent plus souple et plus complet que le sien. Vitu, avec une égale compétence, peut écrire un grand article politique, un feuilleton dramatique (le Figaro où il écrit est là pour le prouver) et une revue financière. C’est le Pic de la Mirandole de la presse. Il a fait aussi des romans, des pièces de théâtre et des recherches historiques fort curieuses. Son activité est fébrile et sa maigreur doit faire envie aux harengs eux-mêmes.
Le pauvre Fauchery s’en est allé mourir en Chine. Charles Monselet méditait à cette époque ce livre original qui s’appelle Monsieur de Cupidon, et préparait, pour la .Presse, la Franc-Maçonnerie des femmes, roman qui eut un très grand succès. Puis vinrent les Oubliés et les Dédaignés et des poésies d’une grande saveur. J’oubliais Nadar, qui appartenait à cette pléiade et qui nous étonnait tous par les fusées de son esprit. Chez lui l’écrivain était doublé d’un des plus fins caricaturistes de notre époque. Nadar a caricaturé deux ou trois fois toutes les célébrités de son époque. Il a composé son Panthéon littéraire, c’està-dire le défilé d’un bataillon composé de cinq cents
écrivains, journalistes, poètes, peintres, sculpteurs et musiciens, tous ressemblants de figure. Victor Hugo, jeune, marche en tête, avec ses grands cheveux noirs et son front pâle, à cheval sur l’hippogriffe et portant la bannière du Romantisme. Il est escorté par scs fidèles qui sont : Granier de Cassagnac, Théophile Gautier, Édouard Thierry, Paul de Saint-Victor; puis viennent Lamartine, Alfred de Musset, de Vigny, Balzac, Gozlan, Méry, Frédéric Soulié, Eugène Sue, d’Ennery, Victor Séjour, Planche, etc., etc. Ce panthéon eut un immense succès.
Nadar a reçu tous les dons. Il a écrit des livres charmants. Quand fêtais étudiant , une boutade amusante, a eu un nombre considérable d’éditions. La figure de Nadar serait gravée sur des pièces de monnaie, qu’elle ne serait pas plus connue. Il n’y a pas en France de notoriété plus grande que la sienne. Il est le plus serviable des amis. Veuillot l’adorait, tout mécréant qu’il est.
Mais le Corsaire cessa bientôt de donner dans la presse la note exclusivement gaie qui avait fait sa fortune. Il fut acheté par des hommes politiques attachés au parti légitimiste. Il fut alors dirigé par M. le comte de Coëtlogon, René de Rovigo et Bazancourt. Il se montra très violent et fit campagne avec le journal la Mode. 11 disait ce que pensaient et ne pouvaient pas dire la Gazette de France et Y Union.
Il se passa bien des choses pendant l’année 1849. La Constituante, qui avait fini son œuvre, fut dis soute pour faire place à l’Assemblée législative dans laquelle, se trouva, comme on sait, une immense majo-
SG
rite royaliste. Mais, en France, les assemblées royalistes n’amènent jamais la royauté. Celle de 1849 aboutit à l'Cmpire, comme celle de 1871 aboutit à la République. Le libre arbitre n’est décidément pas
dans les assemblées.
Partout on plaisantait agréablement la forme du gouvernement. Les théâtres se distinguèrent. Après la Propriété, c'est le vol , qui s’en prenait au socialisme, vinrent au Vaudeville, les IG janvier, 23 juin et 13 octobre 1849, les numéros de la Foire aux idées. Ces satires politiques avaient pour auteurs M. de Leuvcn et Brunswick. Il y en avait un autre, Maurice Alhoy, mais qui ne pouvait laisser mettre son nom sur l’affiche par crainte des huissiers. Alexandre Dumas attribuait à ce dernier tous les jolis C1 uplets. « Maurice Alboy, disait-il, aura eu les idées et les autres auront eu la foire. » Pardon pour le mot, je cite et je dois citer textuellement.
Ces facéties étaient jouées par l’élite de la troupe. Delaunoy, Ambroise, Léonce, brûlaient les planches. Puisa côté d’eux on applaudissait madame Octave et mademoiselle Cico qui faisaient assaut de beauté. Madame Octave était plantureuse. C’était un Rubens qui laissait voir des charmes tout à la fois considérables et délicats. Mademoise le Cico, plus élancée, incendiait l’orchestre avec ses beaux yeux scintillants comme des étoiles, et gargarisait agréablement les oreilles avec une voix qu’il faut avoir entendue, et dont on essaierait en vain de donner une idée, tant elle était suave, mordante et harmonieuse.
Pendant plus d’un an, grâce à la façon dont on
avait espacé ccs trois pièces qui n’eu faisaient qu’une, on courut au Vaudeville pour écouter les plaisanteries dirigées contre la République, contre l’ Assemblée et contre le gouvernement. Les républicains eux-mêmes venaient les écouter. En France, avec de l’esprit, on parvient à désarmer ses plus violents adversaires.
L’histoire rapporte qu’à la ville madame Octave avait des relations suivies avec les plus jeunes membres de la droite de l’Assemblée, et que les jours où il n’y avait pas séance, on se réunissait dans son salon avant l’heure du dîner. Ce salon était si lue rue Le Pelctier, tout près de la rédaction du journal le National . Si de tout temps il y a eu des rapports intimes entre le corps diplomatique et le corps de ballet de l’Opéra, de tout temps aussi il y a eu des relations entre les hommes politiques et les comédiennes. Il n’y a point de mal à cela, et les hypocrites sont les seuls à n'en pas vouloir convenir. C’était déjà comme cela à Home sous la République. Les courtisanes festoyaient avec les pères conscrits, et même avec les farouches consuls quand ils revcnaient de la guerre.
Léon Faucher, étant ministre de l’intérieur, n’eut plus aucun rapport avec le Courrier français qui passa dans le camp ennemi pour quelque temps, puis qui fuL racheté, ainsi que le Moniteur du soir, par M. de Lavaletle, rédacteur de Y Assemblée nationale. On m’y fit une position. Je devins une espèce de maître Jacques qu’on mit à toute sauce. J’allais voir J\l. Léon Faucher qui me donnait des nouvelles que je m’empressais de publier dans le Moniteur du soir , qui paraissait à quatre heures du soir; dans le Çour-
RS
rier français, qui paraissait à neuf heures, et dans
Y Assemblée nationale , qui était un journal du matin. Ces trois organes conservateurs faisaient de la politique expectante. On aimait mieux Louis-Napoléon que la République pure, mais on aimait plus encore la monarchie que le prince-président.
M. de Lavalette m’avait chargé spécialement du soin de voir les comités conservateurs à la Chambre et, le soir, au comité Desmares, rue du Bac, à la rue de Poitiers et à la rue Monthabor.
A litre d’encouragement, on voulut bien m’ouvrir les colonnes du feuilleton. Je publiai, dans le Courrier français, Marguerite, une nouvelle sentimentale, et, dans le Moniteur du soir , une Convalescence à /' hôpital, une fantaisie. Plus tard j’ai reproduit, avec quelques autres, ces deux nouvelles dans un volume ayant pour titre : Point et Virgule.
On me chargea aussi de rédiger les petits filets et les nouvelles politiques de la première page. J’étais lancé cette fois, et presque pris au sérieux. En tout cas, je travaillais énormément. J’allais rue Bergère, n° 20, à l'imprimerie Chaix où était la rédaction des trois journaux; j’arrivais à une heure. De là je m’en allais à la Chambre dans la tribune des journalistes, et le soir, après être allé aux conférences, je revenais rue Bergère résumer ce que je savais. Je n’étais jamais libre avant une ou deux heures du matin.
Ces trois rédactions étaient assez brillantes. A
Y Assemblée nationale, il y avait M. de Lavalette qui, tout de suite, par son talent et son énergie, compta parmi les premiers polémistes. M. de Girardin disait
de lui : «Ce polémiste improvisé nous dépassera tous, s’il continue. » Il était paresseux, mais doué d’une faculté d’assimilation prodigieuse. Après avoir causé un quart d’heure d’une question qu’il ignorait, avec M. Berryer, M. Thiers ou M. Mole, il en savait autant qu’eux, prenait sa plume et écrivait un article excellent. Ajoutons qu'il était brave, et toujours prêt à mettre flamberge au vent.
11 eut un duel avec le prince Pierre Bonaparte qui, alors que le régiment dont il faisait partie assiégeait Zaatcha en Afrique, occupait son banc à l’Assemblée législative. 11 le lui reprocha durement. René de Rovigo, son collaborateur, en fit autant de son côté, he prince envoya ses témoins à Lavaletteet à Rovigo. Il se battit au sabre avec Rovigo qui le blessa légèrement à la poitrine. Le lendemain, il se battit au pistolet avec Lavalette. La rencontre eut lieu dans la forêt île Saint-Germain. Avant le duel, les deux adversaires, installés dans un salon du pavillon Henri IV, causèrent politique et furent d’accord sur beaucoup de points. M. Denjoy, le député de Bordeaux, qui était l’un des témoins de Lavalette, vint les trouver. On alla dans le bois et on échangea deux balles sans résultat. M’approchant alors de Lavalette, je découvris qu’une balle avait effleuré l’épaulette de sa redingote.
Il y avait aussi au journal V Assemblée nationale M. Capefigue, l’historien, un transfuge des Débats. M. Capefigue faisait les Lettres diplomatiques signées d’un oméga. C’était un Méridional très riche. Il était garçon et très gourmet. Il se disait autoritaire, roya-
liste, catholique et ultramontain. Ces prétentions n’étonneront personne quand on aura lu ses Etudes sur l'histoire de France, dans lesquelles il fait l’apologie de Catherine de Médicis, du cardinal Fleury et de madame de Pompadour. Il va sans dire que la Saint-Barthélemy et la révocation de l'édit de Nantes ne le désolaient pas du tout.
Mais je dois ajouter que c’était un collaborateur très aimable et très indulgent pour les débutants. Il ne cessait de m’encourager et de dire du bien de moi à M. de Lavalette. Très souvent il m’emmenait dîner avec lui au Café Anglais. Personne ne pénétrait chez lui. Il avait un faible pour les petites modistes. Il payait, dit-on, leurs loyers et leur donnait des rubans. Il n’allait pas jusqu’aux bijoux.
Enfin, parmi les autres rédacteurs, il faut citer : Lacombe, un Méridional; Saint-Albin, qui rédigeait l’article consacré à la séance de la Chambre. Il passa ensuite à Y Univers avec Louis Veuillot. Un peu plus tard, le dévot Saint- Albin épousa celle jolie actrice des Variétés qui avait joué le rôle de la fille dans le Père de la débutante, pièce dans laquelle le comédien Vernet euttant de succès. Il faut encore citer Amédée Achard, Edouard Thierry, Barbey d’Aurevilly, Adolphe Adam, Bazancourt, Gozlan, Latour-Dumoulin, qui fut député sous l’Empire.
La rédaction de ces trois journaux était, ainsi que je l’ai dit, en relations quotidiennes avec tous les députés influents de la droite dont elle soutenait les doctrines. De leur côté, ces députés venaient souvent i la rédaction. Parmi les assidus, il faut citer le mar-
quis de la Rochejacquelein, le baron de Heckeren, Ilowin Tranchère, député de Bordeaux, que le Charivari avait appelé le plus spirituel et le plus enrhumé de tous les députés, Denjov, Léo de Laborde, Léon de Malleville, et bien d’autres que j’oublie.
L’Assemblée constituante ayant été dissoute, on procéda, au mois d’avril 1849, aux élections générales de la Législative. Ce fut Léon Faucher qui dirigea ces élections qui amenèrent à la Chambre autant de républicains que de monarchistes. M. Dupin aîné, qui avait sous la monarchie de Juillet présidé la Chambre des députés, fut élu président à la place d’Armand Marrast.
Il y eut tout de suite une modification ministérielle. M. Léon Faucher se retira et M. Dufaure qui, jusqu’à la veille de l’élection du 10 décembre, avait soutenu si énergiquement le général Gavai gnac, devint ministre de l’intérieur.
Lavalette me désigna pour assister, dans la tribune de la presse, à toutes les séances de l’Assemblée et pour en rendre compte dans le Courrier français. Pendant près de deux ans, j’assistai donc aux magnifiques débats de cette belle et violente Assemblée; il me fut permis de suivre les superbes luttes oratoires auxquelles prirent part MM. Thiers, Lamartine, Berryer, de Rémusat, Montalembert, Victor Hugo, de Fal- Joux, Michel de Bourges et Jules Favre. Je ne cite que les principaux. Jamais la tribune françaisenc fut aussi brillante qu’à celte époque.
Dans la discussion de la loi sur la liberté de l'enseignement, MM. de Montalembert, de Falloux et Victor
Hugo rivalisèrent d’éloquence et de talent. Il n’y a dans aucun Conciones de plus beaux discours que ceux qu’ils prononcèrent. Mais aussi, dans ce temps-là, les adversaires, quoique très acharnés les uns contre les autres, se respectaient. Il y avait encore des principes devant lesquels tous s’inclinaient. Dans ce temps-là, M. Hugo, quoique passé dans le camp de l’opposition, établissant la distinction qu’il fallait faire entre la religion et l’Eglise d’une part, et les jésuites et le parti clérical d’une autre, s’écriait : « Je couvre » de ma vénération l’Église, notre mère à tous. » (Séance du 16 mai 1850.) On parlait ainsi dans l’opposition; à présent, en 1883, le gouvernement ne parle plus de la sorte et nous avons des minisires descultes qui ne veulent plus entrer dans une église. Pourquoi consentent-ils à être ministre des cultes? Les innombrables Français qui ont des principes religieux se le demandent
De tous ces orateurs, les plus perfides dans la réplique, ceux que le marbre de la tribune semblait inspirer, étaient sans contredit Montalembert, Michel de Bourges et M. de Falloux, qui, par malheur celuilà, ne fit qu’une apparition dans la vie parlementaire. Une maladie d’abord et la bêtise du suffrage universel ensuite l’en éloignèrent pour toujours. Il devint membre de l’Académie française, et écrivit des livres remarquables. M. de Falloux est sans contredit un des hommes les plus distingués de notre époque. On peut citer comme un chef-d’œuvre de tact et d’impartialité le discours qu'il fit, en 1849, comme ministre de l’instruction publique, à la distribution solennelle
DE 1840 A 18ol
des prix à la Sorbonne. Il savait, celui-là, parler eu grand maître de l’Université et se montrer à la hauteur des Yillemain et des Cousin.
Ces élections de la Législative, en 1849, avaient amené de grandes déceptions et nous ménageaient d’étranges surprises. On vit, à Paris, le suffrage universel préférer au bâton du maréchal Bugeaud les galons des sergents Boichot et Raltier, puis ne point élire M. de Girardin, qui alors passa dans l’opposition avec armes et bagages, et s’en alla solliciter les voix des électeurs les plus avancés du département du Bas- Rhin qui, hélas! était alors encore Français.
Ce fut à la fin de mai 1849 qu'eut lieu devant la Ilaute-Cour de justice de Bourges, présidée par M. Bérenger de la Drôme, le procès des insurgés qui, le 15 mai précédent, avaient envahi la Chambre. Les principaux accusés étaient Barbés, Martin, dit Albert, Blanqui, Sobrier et Raspail. Au cours des débats, il y eut une dispute entre Barbés et Blanqui qui échangèrent de très rudes reproches. Ils furent condamnés à plusieurs années de déportation, dans l’audience du 2 avril.
Paris était triste, à cette époque. Le choléra sévissait avec violence. Rien n’est, en effet, lamentable comme une épidémie. Chacun tremble pour soi et pour les siens. On redoute de figurer parmi les victimes que fait chaque iour cet assassin invisible.
Le 10 juin, le maréchal Bugeaud mourut, enlevé par l’épidémie.
C’est en plein choléra, le 13 juin suivant, qu’eut lieu l’échauffourée des Arts et Métiers. Celte insurrection
fut heureusement étouffée grâce à l’énergie du général Changarnier qui commandait à Paris. Le président de la République, à cheval, se joignit à lui pour parcourir les boulevards. L’Assemblée mit Paris en état de siège. Ledru-Rollin, qui était à la tète de cette insurrection, se sauva des Arts et Métiers en passant à travers un vasistas. On y arrêta les sergents Rattier et Boichot, et tout rentra dans l’ordre. On supprima les journaux le Peuple, la République démocratique, la Vraie République, la Réforme , la Démocratie pacifique et la Tribune des peuples.
J’ai dit que lorsqu’il s’était agi, au mois de décembre 1848, de choisir comme président de la République entre le général Cavaignac et le prince Louis- Napoléon, les notabilités monarchiques avaient opté pour ce dernier qui, selon des bruits répandus, était un homme sans valeur, c’est-à-dire ce chemin de traverse- qui devait conduire à une route royale. On dut revenir de cette erreur et reconnaître que le prince Louis était quelqu’un. C’est à partir de cet instant que la droite de l’Assemblée, tout en le soutenant, conçut des arrière-pensées. Aussi l’Assemblée législative, c’était visible, fut-elle coupée en trois. Il y avait les républicains purs, les bonapartistes et les royalistes.
Les royalistes formèrent le parti des Burgraves. C’est, dit-on, le spirituel Lireux, rédacteur au Constitutionnel et au Charivari dans lequel il fit V Assemblée nationale comique, qui leur donna ce nom. MM. Thiers, Molé, de Broglie, Rémusat, Beugnot, Montalembert, de Falloux, de Larcy, brillaient au premier rang. Ils
avaient de fréquentes réunions, en dehors des séances, dans lesquelles ils méditaient de réaliser non pas la consolidation du prince Louis-Napoléon, ni celle de la Bépublique, mais bien une restauration monarchique. Qui sait si à l’Elysée, où le président était entouré d’amis très capables et très décidés, en tête desquels se trouvait M. de Morny élu député, on ne songeait point déjà au coup d’Etat du 2 décembre?
Dans celte tribune des journalistes se trouvaient réunis des esprits de toutes les opinions. Il était facile de deviner, d’après les renseignements que chacun de nous apportait de son côté, que les membres de la Chambre devaient prochainement s’engager dans une lutte de Centaures et de Lapithes. On se montrait violent et nerveux de tous les côtés. Cette tribune était une sorte de lanterne magique dans laquelle on pouvait voir et entendre bien des choses. Il y avait là des républicains purs et des bonapartistes, des socialistes et des légitimistes, des orléanistes et des radicaux : car il y en avait déjà dans ce temps-là
Nous avions pour doyen le vénérable M. Alloury, rédacteur des Débats, qui souriait aux exagérations qu’il entendait formuler autour de lui ; M. delaGuéronnière, rédacteur de la Dresse, avec lequel M. de Girardinqui était député venait causer; le sage Boilay el le non moins sageLouisBoniface du Constitutionnel', M. Janicot, de la Gazette de France. Veuillol lui-même y faisait de rares apparitions. Puis venaient Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Charles Hugo, François- Victor Ihigo, Erdan, qui écrivaient dansl 'Evénement, journal appartenant à M. Victor Hugo et à M. de
Girardin. Il faut citer aussi Philibert Audebrand qui s’occupait alors un peu de politique, Edmond Texier du Siècle, Courcel Seneuil, Salade Y Opinion politique , Lubis de Y Union, Eugène Bareste, Hippolyte Castille, Toulgouëtde la Presse, Coquillede Y Univers, Latour- Dumoulin, et bien d’autres dont les noms m'échappent.
J’ai déjà dit combien la tribune était brillante à cette époque, et combien toutes les séances étaient intéressantes. Ce qui ne l’était pas moins, c’était la façon de présider de M. Dupin aîné, le paysan du Danube. Il y avait du sanglier, dans cet homme vif et rude; ses saillies spirituelles, ses reparties soudaines, ressemblaient à des coups de boutoir et emportaient le morceau. M. Dupin était laid. Il ramenait ses cheveux blancs sur les tempes. Il portait des lunettes d’argent. Son nez bourgeonné ressemblait à une truffe. Il avait des loupes que ses flatteurs prétendaient être les doctes protubérances de son front de penseur. Il était resté, comme tous les vieux parlementaires, fidèle à la cravate blanche et à l’habit noir. 11 portait de gros souliers ferrés que, selon le Charivari, les maîtres de forges auraient voulu mettre à l’Exposition comme un produit métallurgique.
Voilà pour ses ridicules; mais avec cela lettré, jurisconsulte de premier ordre, avocat de talent, ayant plaidé des causes célèbres, travailleur infatigable, membre de l’Académie française, où il avait succédé à Cuvier. Parmi ses écrits il en est un qui ne manquait pas d’originalité : c’était le Procès de Jésus-Christ. M. Dupin se supposait contemporain de Notre-Seigneur et chargé par lui de le défendre en cassation.
Il était spirituel, caustique, trivial, et, même sur son siège de président, ne dédaignait pas de faire des calembours. Ce qui n’empêchait pas que nul ne sût mieux que lui diriger des débats et tes empêcher de devenir confus. S’appuyant toujours sur le règlement de la Chambre qu’il savait par cœur, il y maintenait une discipline absolue. 11 fut peut-être le plus fort de tous ceux qui ont préside nos assemblées politiques.
Mais avec tout cela sans caractère, excellant à ménager la chèvre et le chou, sachant toujours tirer son épingle du jeu, et avoir sous la main la clef d’une porte de sortie. 11 était riche et avare comme Harpagon. C’est lui qui disait : « Il est bien dur d’en être réduit à n'avoir plus de traitements et à vivre de ses revenus.» Il trouva moyen d’être bien avec le roi Louis- Philippe dont il fut l'un des exécuteurs testamentaires, puis avec Napoléon III qui le refit procureur général à la Cour de cassation.
Un jour que la Montagne se montrait tumultueuse, il en rappela en masse tous les membres à l’ordre, en disant : « Je suis bien forcé d’agir ainsi avec des gens qui sont tous perdus dans leurs barbes. » Il lui répugnait d’appeler les représentants citoyens. Je le vois encore se fâchant à ce propos et disant à la Chambre : « Restons citoyens, et appelons-nous messieurs. » Victor Hugo, dans les Châtiments , a fait de M. Dupin un portrait qui ne s’effacera pas.
Mon vif désir d’apprendre et de connaître les hommes que les événements ou leurs œuvres mettaient en évidence me donnait le courage, je devrais dire l’effronterie, d’aller frapper à toutes les portes. Un
jour, muni de lettres de M. de Lavalette et de M. Lubis, de Y Union, j'allai voir le marquis de Pastoret qui était le tuteur civil de M. le comte de Chambord. Le marquis, achevai sur l’étiquete, me parla le langage de la cour. En l’écoulant, on se plaisait à penser que le Roy était là caché par un rideau. Il me parut avoir peu d'idées dans la tête et me renvoya à M. le vicomte d’Arlincourt.
L’auteur du Solitaire venait de publier deux brochures qui faisaient assez de bruit : l’une s’appelait Place au droit ; l’autre, Dieu le veut. Dans l’une et dans l’autre, on semblait dire que le roi Henri V était à Saint-Denis, et qu’il allait entrer bientôt dans sa bonne ville de Paris. Il y avait dans ces brochures beaucoup d’esprit, et quelques traits assez méchants à l’adresse du prince Louis-Napoléon. Ainsi M. d’Arlincourt disait qu’on n’avait pas tardé à constater en France « que le génie ne fait point toujours partie des succes-ions. » Cette phrase causait des extases aux douairières du faubourg Saint-Germain. Je m’empresse de dire que M. d’Arlincourt était sincère et que ses illusions étaient infiniment honorables et infiniment généreuses. Il devait, celui-là, ne jamaischanger d’opinion, et mourir dans ses croyances comme les chevaliers d’autrefois dans leur armure. J’emploie à dessein cette phrase, toute ponsive qu’elle est, parce que je l’applique à l’un des plus fervents représentants de l’ancien régime.
M. d’Arlincourt, si j’osais parler la langue verte, se gobait. Il était convaincu que son roman/e Solitaire, paru en 1822, avait eu cinquante éditions et avait été
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traduit dans dix langues. Le bruit courait que la vicomtesse d’Arlincourt, dont il était alors veuf, faisait racheter les éditions. Il parlait avec non moins d enthousiasma de ses autres romans, c est-à-dire de 1 !■ trangère, du Renégat d'Ipsiboë, puis de son poème épique la Caroléide.
Son frère, le général d’Arlincourt, me dit un jour que, dans un avis publié par la Quotidienne sous la Restauration, il avait promis mille francs à celui qui pourrait prouver que dans le Solitaire son lucre avait dit, ainsi que les mauvaises langues le prétendaient, que les forêts étaient les cathédrales de la nature. Personne ne vint réclamer les mille francs. Alors M. d’Arlincourt, coupant la parole au général, me rappela que les critiques avaient toujours été injustes envers lui, et s’étaient efforcés de le tourner en ridicule, l’appelant le clair de lune de M. de Chateaubriand. 11 en paraissait encore tout contristé.
11 était si bon, si affable, si poli, que je ne pus m’empêcher de faire chorus avec lui.
Il voulut bien lire des brochures et des articles que je lui avais apportés, et me donner une très chaude recommandation pour le vicomte Walch et pour le marquis de Foudras, qui alors dirigeaient le journal la Mode où j’eus le malheur d’écrire quelques bêtises sur madame de Sévigné, bêtises dont je me repens et dont je voudrais anéantir toute trace.
L’appartement au premier que M. d’Arlincourt occupait en 1849 et 1850 était situé rue Neuve-des- Capucines. On apercevait partout le portrait de Charles X, du comte de Chambord, puis celui du
ion
pape Grégoire XVI, auquel le vicomte avait dédié quelques-uns de ses ouvrages. Dans son cabinet de travail il y avait son portrait. Il était représenté drapé dans un large manteau noir, et se cramponnant à un arbre planté au bord d’un torrent en fureur. 11 faisait de l’orage et le vent soulevait scs longs cheveux noirs bouclés. Il regardait le ciel d’un air inspiré et semblait vouloir lire dans la nue. Sous la Restauration tous ceux qui se faisaient peindre choisissaient cette attitude de naufragé en détresse. M. de Chateaubriand lui-même a sacrifié à cette mode. Plus tard on prendra ces personnages pour Hamlet.
J’ai dit que ces deux brochures de M. d’Arlincourl, qui furent en effet beaucoup lues, avaient ravi les douairières. Madame la princesse de Ligne voulut lui prouver son admiration. Elle lui envoya un beau fauteuil en tapisserie de soie au petit point qu’elle avait fait elle-même. Sur le dos il y avait les armes du vicomte et pour devise : Place au droit, Dieu le veut ! M. d’Arlincourt était tout fier de ce cadeau. Il écrivit à la princesse de Ligne pour la remercier, et lui disait en terminant : « Je ne m’assoierai sur ce fauteuil, » madame, que quand je me sentirai content de » moi. »
Je serais un ingrat si je ne me montrais pas juste envers M. d’Arlincourt, qui, en 1849 et 1830, me protégea beaucoup.
Je ne dis pas que M. d’Arlincourt a été un grand écrivain, mais je prétends que dans la note triste il lui arriva souvent de trouver. Il se ridiculisait d’ailleurs lui-même, de parti pris, quand il écrivait, par
exemple, en prose : « Déjà du jour la sixième heure » avait, sonné, » mais ne se ridiculisait pas quand dans le Solitaire il s’écriait : « Hélas! au cœur déchiré par » la douleur et brisé par l’adversité, un ciel pur et » serein, un site riant ne semblent-ils pas une amère » dérision ! Ah ! quelques regrets que puisse laisser » ici-bas le génie éteint ou le juste disparu, le ciel » ne lui acccorde pas une larme, la terre pas un soupir. » La nature poursuit sa marche accoutumée, indiffé- » rente pour l'homme qui la croit faite pour lui. tille » ne remarqua pas plus sa naissance qu’elle ne » s’occupe de sa mort. »
Si ces lignes se trouvaient dans Lucrèce, de Nalura rerum, on les citerait à tout propos. Mais elles sont dans le Solitaire. Combien, hélas! y a-t-il en littérature d’injustices semblables? 11 y a des niais et des dindons qu’on porte aux nues, puis, à côté, il y a des esprits charmants qu’on dédaigne et qu’on oublie. Pour bien des gens la postérité c’est la loterie.
M. d’Arlincourt épousa vers 1851 ou 1852 une femme qui lui apporta une assez belle fortune et un château en Champagne. Je reçus de lui une lettre datée de la veille de sa mort. Cette missive figure parmi les quelques autographes que je possède.
J'ai parlé de l’antagonisme sourd et latent qui existait dans l’Assemblée législative entre le parti royaliste et le parti attaché sincèrement au prince Louis- Napoléon. Les royalistes en voulaient beaucoup à celui qui devait être Napoléon III de n’être pas aussi bête, il faut bien appeler les choses par leur nom, qu’on le leur avait promis. Or, puisqu’il était
l’élu du suffrage universel, il importait de modifier ce suffrage et de le restreindre. La présidence tomba dans le piège, en apparence du moins, et M. Baroche, alors ministre de l’intérieur, vint patronner un projet de loi, ainsi que le disait le Moniteur universel du •4 mai, destiné à remanier la loi électorale. MM. Benoist d’Azy, Berryer, Beugnot, dcBroglie, Buffet, Mole, Montalambert, Piscatory, Thiers, de Yatimesnil, Léon Faucber faisaient partie de cette commission.
M. Thiers, qui devait plus tard contribuer à fonder la République, fit un discours dans lequel il démontra que la vile multitude ne devait pas avoir le droit de voter. La loi passa le 31 mai 1830. Elle décidait qu’on n’inscrirait à l'avenir sur les listes électorales que les citoyens domiciliés depuis trois ans dans la même commune, ce qui laissait sur le carreau trois millions d’électeurs. J’ai dit dans ce qui précède ce que je pense du suffrage universel. Il faudrait peser et non compter les suffrages.
Les républicains de la Chambre jetèrent les hauts cris et dirent des choses très éloquentes. Mais il y avait une majorité de droite qui leur ferma la bouche.
Je me rappelle cette journée du 31 mai. Il faisait un temps radieux. Les Burgraves se rendirent à pied, vers deux heures, au palais de l’Elysée, pour porter la bonne nouvelle au président de la République. Le prince Louis-Napoléon les reçut de la façon la plus courtoise et sembla se réjouir avec eux d’une décision qui, à l’avenir, les mettait tous à l’abri des mauvais choix du suffrage universel, désormais contenu, réglementé et endigué.
DE IS'iO A 1851