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Les Burgraves revinrent à la Chambre. M. Molé, qui était fin comme l’ambre, paraissait soucieux. Jetais assez près de lui pour entendre ce qu’il disait à M. Thiers.
« Avec ce président, dit M. Molé, on n’est sûr de » rien. Est-il content ou fâché de cette loi? J’aiappro- » ché de Napoléon Ier, de Louis XVIII, de Charles X, » de Louis-Philippe; je pouvais à peu près deviner » sur leur figure le fond de leur pensée. Mais avec le » prince Louis, cela est impossible. »
Je garantis l’exactitude de cette conversation. Je la rapportai le soir à M. de Lavalelte, et je lui mis la puce à l’oreille.
M. Molé ne se trompait pas. Cette loi du 31 mai, mutilant le suffrage universel, était une poire que le président réservait pour sa soif. Il le prouva le 2 décembre au coup d’Etat, qui réussit surtout à cause de cette phrase, qui était en tête des proclamations :
« Le suffrage universel est rétabli :
« La loi du 31 mai est abolie. »
Les Burgraves, qui pensaient que cette loi avançait les affaires de la monarchie, n’avaient en réalité travaillé que pour l’empire. Tirneo Danaos et doua farentes, s’était écrié le vieux Mocquard en voj'ant-, le 31 mai, les députés monarchiques mettre tant d’empressement à apporter celte loi au président. Tout malin qu’il était, M. Thiers joua ce jour-là le rôle du renard qui a la queue coupée.
Dans la presse on jeta les hauts cris. Le Siècle se
fit saisir pour un article tout à fait ironique et violent contre cette mutilation du suffrage universel.
Ici j'ouvre une parenthèse pour parler d’un événement qui, bien que n’ayant rien de politique, n’en causa pas moins une assez vive impression parmi les journalistes et les hommes de lettres. Je veux parler du duel d’Amédée Achard et de Fiorentino, qui eut lieu le 5 juin 1851. On choisit pour prétexte à la querelle les beaux yeux d’une comédienne. L’insulte adressée par Fiorentino était grave. On se battit à la mare d’Auteuil. Après deux engagements très vifs, Achard reçut un coup d’épée dans le poumon droit. Il avait pour témoins le baron de Bazancourt et M. de Reims. Fiorentino était assisté par René de Rovigo et Gatayes, l’ami d’Alphonse Karr. Fiorentino se réfugia à Londres.
Achard, qui avait perdu connaissance, fut porté à Auteuil dans la maison de santé du docteur Spendler, et, comme j’avais assisté à la rencontre et que je l’aimais beaucoup, je fus installé à son chevet où je passai huit jours sans le quitter, tant son état était grave. Il fut soigné par le docteur Jobert de Lamballe, que j’allai deux fois chercher la nuit. Ce chirurgien célèbre demeurait, je me le rappelle, rue de la Ghaussée-d’Antin, près du boulevard. Il saigna le blessé à blanc pour éviter un épanchement. Achard se rétablit. Pendant son séjour à Auteuil, tout Paris vint le voir, tant il était aimé et estimé.
Je recevais les visiteurs. Parmi les plus assidus, il faut citer Lavalette, René de Rovigo, Siraudin, Villemessant et Balzac, qui habitait Auteuil. Je passai
deux ou trois journées avec Balzac, lui récitant ses romans, et lui demandant le secret pour pouvoir en écrire de pareils.
Il me dit que la première qualité d’un romancier était de savoir très bien vivre, qu’il devait aller le plus possible dans le grand monde et causer avec les grandes dames. La cuisine, les coulisses, tout cela se devine, disait Balzac, mais les salons ne se devinent pas, il faut y être allé pour savoir de quelle façon on y cause, et comment on doit s’y tenir. Il insistait beaucoup sur ce point, rappelant qu’il avait beaucoup vu le faubourg Saint-Germain, et qu’Eugène Sue lui-même était allé étudier et observer dans ce milieu élégant. « Faites-cela, ajoutait-il, et vous vous en trouverez bien. Une marquise spirituelle vous donnera la clef des femmes de toutes les catégories. Bien ne sera facile comme de les faire agir et parler. » Je ne pus le faire sortir de là. En cas de doute de ma part, il me renvoyait à Méry qui professait les mômes doctrines.
Balzac était déjà malade à cette époque, et, moins heureux qu’Achard, ne devait pas guérir. Il mourut peu de temps après, à cinquante ans, tué par le travail. On se demande, quand on lit sa Comédie humaine, comment il a pu, en si peu d’années, produire tant de chefs-d’œuvre.
J’en reviens à l’Assemblée.
Dans l'Assemblée, dont je suivais assidûment toutes les séances, on devenait plus susceptible de part et d’autre, on s’apostrophait à tout propos. Ainsi, un jour, M. Molé, parlant sur le mode de recrutement des ingénieurs et des officiers d’artillerie auquel MM. Charras et Latrade voulaient qu’on apportât des modifications, se permit de dire qu’en 1814 l’empereur de Russie avait prié Napoléon Ior de lui faire présent de trois ou quatre ingénieurs. Ce faire présent révolta la gauche, qui interrompit M- Molé et lui fit observer qu’on pouvait faire présent de choses, mais qu’on ne pouvait faire présent de citoyens. Tous les jours on voyait surgir de semblables incidents, que le président Dupin avait beaucoup de mal à calmer.
Dans cette même année 1850, l’Assemblée fit deux lois qui causèrent une certaine émotion dans le monde des journalistes et des romanciers.
Je veux parler de la loi dite Laboulaye-Tinguy. Par cette loi, on obligeait les journalistes à signer leurs articles toutes les fois qu’ils traiteraient de matières politiques, sociales, philosophiques ou religieuses. Etait-ce un bien? était-ce un mal? je ne saurais le dire. En tout cas, c’était illusoire, car un polémiste qui ne voulait pas se nommer avait toujours la ressource de faire signer ses articles par un prêtenom. Cette loi, qui n’a pas été abrogée, est tombée en
désuétude. On peut sans crainte se dispenser de l’observer. M. de Tinguy, un de ses auteurs, était un marquis breton très aimable et animé des meilleures intentions.
Quant à moi, la loi Tinguy , comme on l’a appelée, me comblait de joie. Je dus signer mes articles dans le Courrier français et dans le Moniteur du soir. Non seulement je voyais mon nom, mais je le voyais aussi dans les journaux qui me reproduisaient.
Dans les premiers temps, on abusa de la signature. On la mettait là où la loi n’exigeait pas qu’elle fût mise, comme au bas des faits divers. On la mettait même au-dessous de deux lignes annonçant qu’il y avait un spectacle piquant aux Variétés.
Bientôt après vint la loi Riancey. M. de Riancey était un journaliste légitimiste de talent, qui prétendait que les romans publiés en feuilletons avaient beaucoup contribué à démoraliser les esprits. Les lecteurs, selon lui, puisaient dans ces lectures ce qu’il appelait un poison subtil qui s’était infiltré partout. Toujours selon lui, les Mystères de Paris, le Juif- Errant et les Sept péchés capitaux, d’Eugène Sue, avaient été des lectures dangereuses, etl ajournai des Débats et le Constitutionnel, deux journaux dévoués à l’ordre, avaient eu tort de les publier. Il se livra à ce propos, sur l'influence que les livres peuvent avoir, à une de ces sorties aussi violentes qu’inutiles qui firent beaucoup rire. Malgré cela la loi passa, et il fut décidé que tout journal contenant un roman-feuilleton serait frappé d’un timbre exceptionnel d’un centime par numéro.
Eugène Suc, qui siégeait à la Chambre, laissa persécuter le roman-feuilleton, qui avait refait sa fortune, sans intervenir et sans dire un seul mot. Celte attitude scandalisa les romanciers. J'étais du nombre des scandalisés, et je crus devoir publier une brochure intitulée : le Timbre Ricincey, dans laquelle, m’adressant à l’auteur du Juif-Errant, je lui reprochais dans les termes les plus ironiques qu’il me fut possible de trouver, d’avoir quitté la société des Muses pour faire partie des commissions, et déserté les sommets du Parnasse pour le mamelon de la tribune. Eugène Sue, déjà fatigué, blasé et sans enthousiasme, me dit que j’avais bien fait de l’attaquer, mais qu’étant donné l’esprit de l'Assemblée, il n’y avait eu rien à faire. « Tout le monde, ajouta-t-il, croit au poison subtil découvert par M. deRiancey. »
Les journaux qui avaient un grand tirage comprirent tout de suite qu'ils réalisaient une sérieuse économie en supprimant le roman-feuilleton ou en n’en donnant pas tous les jours. C’est alors qu’on vit les romans remplacés par des voyages pittoresques, fantaisistes, humoristiques.
Au Courrier français j’apportai un Voyage de Tans à Pontoise dans lequel, après avoir décrit Saint-Denis, Enghien, la vallée de Montmorency, je racontais une légende remontant à saint Louis. Il y avait un couronnement de rosière qui n’en finissait pas.
J’en étais au sixième feuilleton lorsqu’un agent du fisc vint signifier au directeur du Courrier français que mon Voyage à Pontoise n’était en réalité qu’un roman. Le directeur s’inclina et m’informa qu’on
allait cesser dès le lendemain ma publication. J’en fus désolé. Je murmurai contre le fisc auquel je refusai toute compétence littéraire. A la place du Voyage à Pontoise on publia Un voyage de Paris à Athènes, de Ponson du Terrail. Je reprochai à mon rival de vouloir refaire le Voyage du jeune Anacharsis. Huit jours après j’étais calmé, et au mieux avec Ponson du Terrail. Nous ne nous quittions plus.
Ponson du Terrail avait déjà commencé à cette époque dans le journal la Patrie, qui appartenait à M. Delamarre, les Drames de Paris qui devaient durer dix ans et qui s’appelèrent ensuite le Club des V alets-de-C œur , la Revanche de Baccarat, les Exploits de Rocambole, la Mort de Rocarnbole et la Résurrection de Rocambole. Ces aventures macaroniques, que Mérimée lisait à la campagne, passèrent de la Patrie au Petit Journal, puis à la Petite Presse.
Il s’est passé, à propos de ce feuilleton, quelque chose d’assez curieux. Je le raconte, bien qu’anticipant sur les événements. C’est dans le Petit Journal, fondé plus tard par M. Millaud, que parut la Mort de Rocambole. M. Millaud, auquel ce roman avait valu beaucoup de lecteurs, regrettait amèrement que Ponson du Terrail eût tué Rocambole. Selon lui, c’était un filon qui n’était pas épuisé. Le jour où le dernier feuilleton annonçait la mort de ce personnage, il vint au journal et brisa sur la forme, de façon à la rendre illisible, la phrase qui terminait le roman. L’auteur pouvait donc reprendre son récit, puisqu’il ne lui avait pas donné de dénouement. Mais cette ruse ne lui profita pas. Ponson du Terrail écrivit la Résurrection de
Rocambole, qui lui avait été achetée parM. Paul Dalloz, directeur du Moniteur universel, qui le publia dans la Petite Presse. Rocambole etleprocès Tropmann firent le succès de ce journal.
Cette année 1850 fut pour l’Assemblée une année sans fin, pour les députés du Midi surtout, qui ne savaient plus ce qui se passait chez eux. Beaucoup parmi eux, n’ayant pas de relations à Paris, s’y trouvaient tout désœuvrés et sans intérieur. Ils en étaient réduits à vivre à l’hôtel et au restaurant, ce qui faisait tout à la fois mal à leur bourse et à leur estomac. Ils s’étaient fractionnés par petit groupes.
L’un de ces groupes avait été surnommé le parti Pestel, parce que les dix ou douze députés qui en dépendaient prenaient leurs repas au restaurant Pestel, situé rue Saint-Honoré. La maison a été démolie. On plaisantait beaucoup dans le Charivari le parti Pestel qui, s’il ne disait jamais rien à la Chambre, votait et servait d’appoint dans les cas douteux.
Enfin, le 9 août 1850, l’Assemblée prit des vacances, après avoir nommé une commission de permanence chargée de veiller au salut de la République et d’empêcher les partis de l’escamoter. Les vacances durèrent jusqu’au 11 novembre suivant.
A sa rentrée on lui donna connaissance du message que lui adressait le président de la République. Mais ce message vrai avait été défloré par un message faux, publié dans la Presse par M. de Girardin avec la signature de Louis-Napoléon. Il y exposait une politique diamétralement opposée à celle adoptée par les ministres.
Bien des gens furent dupes de cette mystification. Le ministère se fâcha et ce faux message fut poursuivi. M. Nefftzer, le journaliste de talent qui était le bras droit de M. de Girardin, encourut une condamnation très sévère.
L’Assemblée reprit ses séances, qui devinrent plus orageuses que jamais. La majorité redoutait les desseins secrets de l’Elysée, et à l’Elysée on méditait vaguement de se défaire de cette Assemblée. Les discussions violentes revinrent à propos de modifications apportées dans les commandements militaires. Le général Changarnier n’avait plus la confiance du président. On le supposait avec raison tout dévoué à la la majorité. Ce fut au milieu de ces débats que M. Thiers prononça un discours très passionné. Je le vois encore le terminant par cette phrase : « Si vous ne résistez pas, l'Empire est fait ! » Après lui le général Changarnier vint lire un discours que M. Thiers avait rédigé et dans lequel il s’écriait : Mandataires de la France , délibérez en paix!
Le coup d’Etat se préparait déjà dans l’ombre et devait éclater le 2 décembre 1851.
J’abuse des souvenirs que m’a laissés cette Assemblée législative. C’est vers la fin de 1850 que le général Fabvier, qui était chevaleresque, demanda au gouvernement de tenir sa parole et de mettre en liberté Abd-el-Kader qu’on retenait prisonnier au château d’Amboise. Le général Fabvier était très âgé et très infirme. Il arrivait à la séance conduit par son domestique, et c’était soutenu par un de ses collègues qu’il se rendait de sa place à la tribune. Les farceurs, car
il y en a partout, prétendaient que le général Fabvier ne vivait plus et qu'on l’avait galvanisé. Selon eux il y avait caché sous ses habits un ressort semblable à ceux avec lesquels, à la halle, on fait remuer leurs paturons à des homards morts dès la veille. Gagnez donc des rhumatismes au dur métier de la guerre. Vous boitez, vous ôtes disgracieux, et, au lieu d’être plaint, on se moque de vous !
Le général Fabvier n’en était pas moins un esprit très vif, animé des sentiments les plus généreux. Il rappelait avec orgueil qu’il avait connu en Grèce lord Byron et la senora Guicioli qui devait plus tard épouser le marquis de Boissy, pair de France. « Lord Byron, me disait-il, faisait vendre ses domaines en Angleterre, et son intendant lui envoyait en Grèce l’argent qu’il en avait tiré. Avec cet argent le grand poète rachetait les Grecs faits prisonniers par les Turcs. C’est avec lord Byron, ajoutait-il, que j’ai visité les ruines du Panthéon. » Plus tard, en 1828, le général fit l’expédition de Morée pour affranchir la Grèce.
Il était très religieux et voulut qu’après sa mort on célébrât à perpétuité une messe pour le salut de son âme dans une des paroisses de Paris. Il mit le prix de cette messe perpétuelle en adjudication par soumission cachetée, à laquelle prirent part tous les curés de Paris. Ce fut le curé de Saint-Germain-l’Auxerrois qui fit la soumission la plus basse et qui fut déclaré adjudicataire.
Dans cette usine à journaux de la rue Bergère, je travaillais beaucoup, et aidé, ainsi que je l’ai dit, par M. de Lavalette, M. Gapefigue et M. d’Arlincourt, je fis des progrès et je sus enfin mon métier. M. de Lavalette n’hésitait plus quand il s’absentait, à me confier les journaux. Je m’étais créé de fort belles relations, grâce à mon caractère doux et conciliant, et je vivais, je puis le dire, dans les coulisses delà politique, des lettres et des théâtres. J’étais d’une activité dévorante et quand, à côté de moi, quelqu’un se disait fatigué, je ne me rendais pas compte de ce que cela voulait dire. Un bain et deux heures de sommeil étaient pour moi le baptême, la régénération. Je trouvais le moyen d’être partout, à l’Assemblée, au journal, dans les conférences, aux premières représentations et aux cérémonies.
Mais j’avais un chagrin qui me dévorait. Bien que j’eusse fait de très bonnes études, et passé pas mal d’examens, j’avais conscience de ne rien savoir et de n’avoir sur toutes choses que des notions par trop superficielles. J’avais lu, mais je n’avais plus le temps de lire.
Je fis part de mes soucis à M. de Lamartine qui me dit : « Allez-vous-en en province ; vous aurez là le temps d’étudier, parce qu’en province on s’ennuie à ce point que la pluie elle-même est une distraction. »
Je pris mon courage à deux mains, et je me décidai à quitter ce Paris que j’aimais comme on peut l’aimer à vingt-huit ans. Je passai en revue tous mes amis et je les suppliai de ne pas m’oublier. Je dois dire qu’ils m’ont tenu parole. On me proposa d’aller à Rouen et d’entrer au Mémorial, journal qui avait des attaches très intimes avec le prince de Joinville, M. Thiers et le général Changarnier.
Je partis le 1er février 1851„