MES S 0 U V E N 1 U S
alors prince royal. Il fit avec ce dernier une excursion pendant laquelle l'absence de tout cuisinier se fit cruellement sentir. Un certain jour, le duc de Brabant en fut réduit à ne manger à son dîner que du rai-in sec. Plus tard, devenu roi et ayant M. de Lesseps à sa table, dans son palais de Laëken, il lui fit en souvenir de son voyage servir comme premier plat du raisin sec.
Ce fut, comme on le sait, vers la fin de 1809 que les travaux de percement terminés permirent aux eaux de la mer Rouge et de la Méditerranée de se mêler. Cette fusion s’opéra sans cataclysme et prouva que M. de Lesseps avait eu raison de rire des savants qui avaient signalé une différence de niveau considérable.
Le 19 novembre 1869, M. de Lesseps livra le canal de Suez à la circulation, et dans cette première journée quatre-vingts navires défilèrent sous ses yeux. Jamais grand amiral n’eut autant que lui le droit d’être salué par sa flotte. Après avoir présidé les fêtes de l’inauguration, il partit et revint en France. Mais, de temps en temps, il s’en va inspecter sa grande œuvre et constater par lui-même qu’il a su pleinement résoudre son gigantesque programme.
Il ne faudrait pas le chercher à Paris: il est probablement, ce pourfendeur d’istbmes, à Panama,
J’en reviens à la politique.
Les discussions du Corps législatif furent, en 1869, très orageuses. L’empereur, loin de s’en émouvoir, y puisa des enseignements. En ce temps-là, il lisait avec un redoublement de curiosité le Mémorial de Sainte- Hélène, et un passage, surtout, l’avait beaucoup frappé. C’est celui dans lequel le captif de Saint- Hélène semble s’adresser à son successeur et lui conseiller de donner aux Français autant de liberté que lui, Napoléon Ier, leur adonné d’égalité. Il prit bien vite un parti et résolut de modifier la Constitution de 1852. Il voulait en arriver à ce qu’on avait appelé le couronnement de l’édifice, c’est-à-dire à l’empire libéral. M. de Morny, en mourant, lui avait parlé de M. Émile Ollivier; il s’en souvenait, et, le 2 janvier 1870, le choisissait comme premier ministre et le chargeait d’aller au Sénat présenter les modifications qu’il était d’avis d’apporter à la Constitution et de résumer ce que l’on appelait les points plébiscitaires. Il fallait, comme on sait, que ces points plébiscitaires fussent approuvés d’abord par un sénatusconsulte, et ensuite ratifiés par un plébiscite.
Il fallait, pour aller soutenir cette grave discussion au Sénat, être tout à la fois orateur et jurisconsulte. M. Ollivier était l’homme qu’ii fallait pour cela. Les divers discours qu’il prononça mirent le comble à sa
réputation et le classèrent parmi les grands orateurs. Il fît, là, preuve d'un incontestable talent, et on fut unanime pour admirer la clarté, la logique et la force de son argumentation.
Le plébiscite eut lieu, et pour la quatrième fois le suffrage universel accordait à Napoléon III plus de six millions de suffrages. Qu’étaient-ils devenus, le 4 septembre suivant, ceux qui avaient apporté ces suffrages?
Dès les premiers jours, l’année 1870 fut troublée par des événements regrettables... je veux parler de l’affaire du prince Pierre Bonaparte qui tua, dans sa maison d’Auteuil, Victor Noir, qui, prétendait-on, était venu le provoquer et le menacer chez lui. On profita des funérailles de Victor Noir pour organiser une manifestation à la tête de laquelle se trouvait Rochefort, député de Paris, qui avait engagé les citoyens à venir protester dans la rue contre le meurtre accompli. Il avait publié dans un journal dont il était le rédacteur en chef un article d’une grande violence, qui décida le ministre de la justice à demander à la Chambre l’autorisation de le poursuivre. Ce droit fut accordé, et Rochefort fut condamné à quelques mois de prison. Il resta sous les verrous jusqu’à la révolution du 4 septembre. Ce jour-là, il fut délivré par la foule.
Malgré ce point noir, on était généralement satisfait de l’ère nouvelle dans laquelle l’Empire libéral allait nous faire entrer. On vit ceux qui avaient jusque-là boudé le gouvernement revenir à lui. Aux soirées de M. Émile Ollivier, on comptait parmi les
assistants M. Guizot, le général Changarnier, Odilon Barrot. Et puis Prévost-Paradol acceptait le poste d’ambassadeur de France aux États-Unis et Weiss, son collaborateur au Courrier du dimanche et au Journal des Débals, é tait nommé sous-secrétaire d’Etat au ministère des beaux-arts. Presque par acclamation, M. Émile Ollivier était élu membre de l’Académie française en remplacement de M. de Lamartine.
Ce fut, comme on sait, M. Emile Augier, un poète charmant qui ne s’était jamais occupé de politique, qui fut chargé de recevoir M. Üllivier dont le bagage était tout politique. La réception n’eut lieu que près de deux ans après l’élection et les discours ne furent point prononcés, M. Ollivier ayant refusé d’accepter des modifications que lui demandait le bureau de l’Académie.
Que fût devenue la France avec l’Empire libéral ? Il eût été intéressant de le savoir. Par malheur, la fatalité voulut qu’on ne pût jouir des avantages de ce nouveau régime.
L’horizon qu’on croyait calme devint noir tout à coup, et une tempête effroyable éclata.
Certes, en allant prendre les eaux à Ems au mois de juin, le roi de Prusse ne se doutait pas qu’il devrait interrompre sa cure pour revenir en hâte à Berlin décrocher de sa panoplie l’épée du grand Frédéric et se mettre à la tête de ses armées pour combattre la France.
La guerre était-elle fatale, ainsi que le colonel Stoffel, notre attaché militaire à Berlin, l’avait prédit dans des lettres qu’il avait adressées à l’empereur?
Celle guerre, au contraire, pouvait-elle être évitée et n’est-elle résultée que de maladresses diplomatiques? Je n’en sais rien et je déclare que je n’ai rien compris à tout ce que j’a’i lu à ce propos.
Me bornant à raconter mes souvenirs, je me garderai bien déjuger ces tristes et graves événements. Je voyais beaucoup M. Émile Ollivier; je constate qu'il était très préoccupé, très fourvoyé, et qu’il ne voulait pas la guerre. Les événements furent plus forts que la volonté des hommes. Nos armées furent battues après des résistances héroïques, l’empereur capitula et fut fait prisonnier et, le 4 septembre, la République était proclamée à Paris. L’impératrice régente, qui ne disposait pas même d’un régiment, s’éloigna. Les Chambres furent dissoutes et les fonctionnaires disparurent. Rien de tout cela ne fût arrivé si, au lieu de se rendre, Napoléon III se fût fait tuer à Sedan.
Le gouvernement de la Défense nationale, composé des députés de Paris avec le général Trochu pour président, s’installa à l’Hôtel de Ville.
Les Prussiens, envahissant la France, avançaient à grands pas sur Paris qui se foi'tifîait, fermait ses portes et s’apprêtait à soutenir un siège. Cette défense, par la force des choses, dut être non combinée, mais improvisée. Le gouvernement resta à Paris et envoya une délégation à Tours, qui était composée de M. Crémieux, ministre de la justice, de M. Glais-Bizoin, de M. de Chaudordy, représentant le ministre des affaires étrangères, de M. l’amiral Fourichon et de M. Clément Laurier, représentant le ministre de l’intérieur.
Étant garçon, je n’avais à prendre soin ni d'une femme ni d’enfants, mais j’avais une vieille mère de quatre-vingts ans, qui habitait la Ferté-sous-Jouarre. Je m’en allai quelques jours après lo 4 septembre la prendre pour la conduire en lieu sûr. Elle n’était jamais montée en chemin de fer. Pour son début, je la conduisis à Montpellier. Ma mère était une femme du xviu° siècle. Elle en avait l’esprit, l’élégance et les grandes manières. En 1799, étant petite fille, elle avait dansé chez Barras, au palais du Luxembourg. En 1814, étant jeune femme, elle avait dû quitter la Ferté pour fuir devant les Prussiens, de la même façon qu’en 1870. Je voudrais pouvoir me rappelai les tristesses que lui inspirait cette dure nécessité.
Après l’avoir installée à Montpellier, chez son fils, je revins à Paris, mais déjà la Capitale était investie.
Il me fut impossible de rentrer, même par la ligne de l’Ouest. Ce que voyant, je m’en allai à Tours, auprès de la Délégation, où je retrouvai M. Dalloz parlementant avec Clément Laurier qui lui demandait de mettre le Moniteur au service de la Délégation. Il importait, pour transmettre les nouvelles et les ordres, que le gouvernement eût un organe. Cet organe, M. Dalloz l’avait, car il avait eu le soin d'emporter toutes les listes de ses abonnements. Comme imprimerie et comme machines, il pouvait disposer de l’établissement de son parent, M. Marne, qui est, comme on sait, un des premiers imprimeurs du monde.
Séance tenante, on rédigea un contrat aux termes duquel M. Dalloz mettait le Grand Moniteur et le Petit
Moniteur à la disposition de la Délégation, et s’engageait à publier les lois, décrets, ordonnances et règlements du Pouvoir exécutif. Dans cette partie officielle le gouvernement pouvait publier et dire tout ce qu'il voudrait. Ensuite venait la partie non-officielle dans laquelle M. Dalloz se réservait le droit de discuter librement. Cette convention étant signée, la Délégation fut aussitôt pourvue non seulement d’un journal à deux éditions quotidiennes, l’une le matin, l’autre le soir, mais d’adresses toutes faites indiquant à la poste là où il fallait porter les journaux.
Ce que je raconte se passait vers les premiers jours d’octobre de cette terrible année 1870. Paris était investi et assiégé, il y avait quarante départements envahis, le nord de la France ne pouvait plus communiquer avec le Midi que par mer, il s’agissait de lever des hommes et d’improviser des armées. C’est à peine si Turenne et Carnot eussent suffi à la tâche, et nous avions pour ministre de la guerre par intérim M. Crémieux, avocat presque octogénaire, doublé de M. Glais-Bizoin qui, en redingote verte et en chapeau blanc à longs poils, passait en revue les rares soldats formant l’armée de la Loire. Jamais une grande nation n’en était arrivée à une détresse comparable.
Aussi ce fut avec une joie réelle que l’on vit arriver Gambetta à Tours. Quand je le revis, je pensai à ce bon garçon, gai, insouciant, du café Riche, et je me refusais à croire qu’il était ministre de l’intérieur et ministre de la guerre, et chargé d’une aussi lourde responsabilité. Je l’ai vu à l’œuvre à Tours d’abord, à
Bordeaux ensuite, et je puis parler de l'ardeur patriotique avec laquelle, aidé de M. de Freycinet qui le seconda beaucoup, il se mit à lever des soldats et à les armer avec ce qu'il trouva dans nos arsenaux. C’est par centaines de mille qu il faut compter les gardes mobiles qu’il envoya à l’armée de la Loire. Par malheur on n’improvise pas de soldats. Ces enfants, arrachés brusquement à leurs travaux, firent tout ce qu’ils purent. Gambetta ne désespéra jamais ; il n’eut, dans l’accomplissement de sa mission patriotique, ni découragement ni défaillance, et conserva jusqu’à la fin ses illusions généreuses.
A Tours et à Bordeaux il déploya une activité prodigieuse. Il visitait sans cesse les chefs de corps et passait presque tout son temps avec eux sous la tente, les encourageant et prêchant à tous la discipline et la foi dans la victoire.
Quand il n était pas en inspection, il travaillait nuit et jour. Il rendait justice à toutes les bonnes volontés, on pourrait dire à tous les héroïsmes. Je me rappelle encore que ce fut avec des larmes dans les yeux qu il reçut la duchesse de Luynes, à laquelle il était charge* d’apprendre que le duc de Luynes, son fils, avait été tué la veille à la bataille de Patay, et son second fils, le duc de Chaulnes, blessé très grièvement. Il remit à la duchesse éplorée la croix de la Légion d honneur qu’il avait décernée au duc de Chaulnes.
Gambetta fut aussi beaucoup touché de l’attitude du marquis de Charette lorsque celui-ci, venant de Borne à la tête de ses zouaves pontificaux, accourut pour servir dans l’armée de la Loire et prier le
ministre de la guerre de lui indiquer le poste de combat le plus proche. Ces souvenirs restèrent gravés dans sa mémoire. Aussi deux mois plus tard, en résiliant ses fonctions de ministre de la guerre, il rendit hommage, dans une proclamation qui restera comme pièce historique, au courage et au patriotisme du parti royaliste.
Nul récit ne saurait donner une idée delà joie qu’il ressentit lorsqu’il apprit, par une dépêche qu’apportait un ballon, que la garnison de Paris avait fait une sortie victorieuse et refoulé l’ennemi jusqu’à Épinay.
Ce n’était, hélas! qu’une illusion. 11 n’y avait pas eu de sortie.
Le plan de campagne, vers la fin du mois d’octobre 1870, consistait à concentrer nos forces militaires sur la Loire, à repousser l’ennemi qui était, aux portes d’Orléans, et par une marche rapide à venir débloquer Paris. On conçut quelqueespoir de réussir le jour où nos troupes, commandées par le général d’Aurelles de Paladine gagnèrent la bataille de Coulmiers qui devrait en réalité s’appeler la bataille d’Orléans. L’ennemi fut repoussé et essuya de grandes pertes.
Mais cet espoir fut de courte durée. Sur ces entrefaites Metz ayant capitulé permettait à l’armée du prince Frédéric-Charles de venir se joindre aux Bavarois postés entre Orléans et Paris.
Gambetta mobilisait tous les départements du Midi, de façon à grossir autant que cela était possible l’armée de la Loire. Du lit où le retenait la blessure qu'il avait reçue près de Sedan le maréchal Mac Mahon écrivit àGambetta pour lui signaler le général Chanzy
qui était en Afrique et l’engager à lui confier le commandement en chef de l’armée de la Loire. Il le nomma tout de suite à ce poste important.
En même temps il confiait au général Bourbaki, qui était venu à Tours se mettre à sa disposition, le commandement d'un corps d’armée qui devait faire une pointe dans l’Est. Gambetta avait foi dans ces deux généraux plus que dans Garibaldi qui avait cru devoir accourir au secours de la France. On le reçut à Tours sans enthousiasme. Il partit un soir de la préfecture où il avait passé deux jours lires de Gambetta. Il était accompagné de son aide de camp Bordone. Quand il monta en voiture il n’y avait autour de son carrosse de louage que deux témoins, M. Paul Dalloz et moi. On sait quels furent ses exploits.
Bien que j’aie présents à la mémoire tous les faits qui s’accomplirent pendant ces tristes jours, je ne puis les raconter en détail. Ma mémoire s’évapore quand j’y fais appel, et je dirais volontiers avec Virgile :
Animus meminisse horret luctuque refuc/ït.
Tours, malgré la présence de la Délégation et d’une partie du corps diplomatique, malgré les nombreux étrangers qui s’y étaient installés, présentait unaspect lugubre. On était inquiet et assailli par le pressentiment d’apprendre une mauvaise nouvelle. On voyait errer dans la grande rue de Tours de braves gens chassés de chez eux par le danger et obligés de fuir
pour mettre en sûreté des vieillards, des femmes et des enfants. Je raconterai donc d’une façon très laconique ces deux affreuses haltes à Tours et à Bordeaux.
Le mois d’octobre avait été beau, mais dès le mois de novembre il y eut des pluies torrentielles. Les soldats de l’armée de la Loire étaient campés dans la boue. La terre était détrempée à ce point, qu'il fallait à tout instant changer le campement des régiments de cavalerie.
Il y eut, comme on sait, un retour offensif de l’ennemi qui parvint à reprendre Orléans. A partir de cet instant Tours était menacé, et la Délégation devait songer à se transporter ailleurs. On hésitait entre trois villes, Brest, Clermont-Ferrand ou Bordeaux, Tous les matins ceux qui s’étaient réfugiés à Tours se réunissaient, comme les hirondelles à l’automne alors qu’elles songent à partir. On interrogeait ceux qui approchaient Gambetta et les autres membres du gouvernement. Selon les uns, on restait encore; selon les autres on allait s’éloigner.
Les heures les plus tristes de la vie sont parfois traversées par des éclairs de gaieté. Un matin le bruit était généralement accrédité que la Délégation allait partir pour s’installer à Bordeaux, et chacun alors songeait à faire ses malles; mais, vers onze heures, une hravemère de famille vint démentir la nouvelle : « On ne part pas encore, affirma-t-elle. — Et qu’en savez-vous? lui cria-t-on de toutes parts. — On ne part pas dit-elle, parce^ que madame l’amirale Fourichon vient de donner encore du linge sale à sa blanchis-
seuse. » En effet, on ne partit que quinze jours plus lard.
M. Crémieux avait habité l’archevêché de Tours et fait très bon ménage avec MEr Guibert, aujourd’hui archevêque de Paris. Il avait passé son temps à nommer des avocats généraux comme s’il n’y avait pas eu un seul Prussien en France. Il prit congé de l’archevêque.
Clément Laurier était à Londres pour négocier un emprunt.
Gambetta s’en était allé à Bourges installer le général Bourbaki dans son commandement. C’est de là qu’il se rendit à Bordeaux. Il habita la préfecture.
M. Dalloz à peine arrivé à Bordeaux et aidé de Camille Debans, de Léo Joubert et de Peÿ, ses collaborateurs, prit possession de l’imprimerie de M. Crugy, rédacteur en chef du Courrier de la Gironde , qui voulut bien la mettre à sa disposition et y fit monter des presses, puis installer des ateliers de clichage, prévoyant déjà qu’après la paix il y aurait des élections pour nommer une Assemblée qui viendrait siéger à Bordeaux. Il voulait tout de suite se mettre en état de pouvoir publier les débats de cette Assemblée, si, comme il le supposait, cette tâche était audessus des forces de ceux qui à Paris étaient chargés du Journal officiel.
Ce fut vers les premiers jours de décembre que la Délégation vint à Bordeaux. Il faisait un froid tel que la Gironde était prise, ce qui ne s’était pas vu depuis quarante ans. On sait que l’hiver de 1870 à 1871 fut très rigoureux.
Bordeaux, malgré son animation, était aussi morne d aspect que Tours. Les nouvelles de la guerre étaient désastreuses, puis on savait par les dépêches arrivées de Paris par pigeons que les Parisiens souffraient cruellement du froid et un peu aussi de la faim, tanl la nourriture était mauvaise. Par contre, les marchés et les halles de Bordeaux regorgeaient de victuailles, de poissons, de gibier, de truffes et de fruits de toute espèce qu’on ne pouvait partager avec eux. On se faisait scrupule de savourer toutes ces bonnes choses quand on songeait que ceux que nous aimions et qui étaient enfermés dans Paris en étaient réduits à manger des chevaux de fiacre et les animaux du Jardin des plantes.
A Bordeaux Gambetta était plus visible qu’à Tours. Presque tous les soirs, pour les besoins du Moniteur, nous allions, M. Dalloz et moi, le voir à la préfecture. Il nous donnait des nouvelles de nos divers corps d’armée et rendait pleine justice à la tactique du général Chanzy, qui pour tenir tête à l’armée était obligé de se battre presque tous les jours. Malgré nos revers il demeurait plein d’espoir, et se montrait déjà le partisan de la guerre à outrance.
Il avait pour lieutenants M. Spuller, son ami, un journaliste de talent et fort instruit, qui partageait toutes ses illusions; M. Isambert, qui devint rédacteur en chef de la République française; puisJVL B,anc, investi des fonctions de directeur de la"sûreté générale, qu’il sut remplir avec une très grande habileté. II faisait avec un flair parfait et une énergie prodigieuse la guerre aux espions dont nous étions infestés à
Tours et à Bordeaux et sut en prendre quelques-uns la main dans le sac. Il rendit de véritables services. Je l’approuve moins lorsqu’il se transporta à l’armée de la Loire pour inviter le prince de Joinville, qui servait comme un simple soldat, à se retirer, alors que lant d’autres se dispensaient de ce devoir sacré. 11 chercha infructueusement le duc de Chartres qui, sous le nom de Robert le Fort, était dans les rangs de l’armée du général Chanzy.
Paris, après une héroïque résistance, capitula. On dit que M. Thiers, qui s’en était allé visiter les rois de l’Europe pour nous trouver des alliés sans réussir nulle part, approuvait cette capitulation. Quant à Gambetta, il fut d’un avis contraire, c’est-à-dire pour la guerre à outrance. Mais il lui fallut céder, tous ses collègues du gouvernement de la [Défense nationale étant décidés à faire la paix. Il donna sa démission de ministre de l’intérieur et de ministre de la guerre, et s’en alla à Saint-Sébastien, non pas attendre les événements ainsi qu’on l’a prétendu, mais pour se soigner, car il était très malade : ü ne pouvait plus parler et crachait le sang à pleine cuvette. Je l’ai vu la veille de son départ, et je puis affirmer ce que j'avance.
II y eut des élections. L’Assemblée vint à Bordeaux et siégea dans le grand théâtre, converti en salle des séances. Le président était sur la scène, les représentants dans les loges, les stalles et les balcons, et la tribune sur le trou du souffleur.
Le Journal officiel n’ayant pu démarrer de Paris, ce fut M. Dalloz qui, dans le Moniteur, imprima les débats de l'Assemblée. U dut, pour accomplir une telle
besogne, réaliser des prodiges d'activité. On réquisitionna une salle de concert pour établir les ateliers de composition et les salles de départ, et c’est là que le soir les députés venaient pour corriger les épreuves de leurs discours. Victor Hugo, coiffé de son képi, y vint plusieurs fois.
M. Thiers fut nommé chef du Pouvoir exécutif et prit pour ministres : M. Jules Favre aux affaires étrangères, M. Picard à l’intérieur, M. Dufaure à la justice, M. Pouyer-Quertier, son élève, aux finances, le général Leflô à la guerre, M. Jules Simon à l’instruc- I ion publique, M. Lambrecht au commerce, M. de Larcy aux travaux publics et l’amiral Pothuau à la marine.
Ceci se passait en février 1871. Le 14 mars il fut décidé que le gouvernement retournerait à Paris et que la Chambre siégerait à Versailles.
La Chambre alla à Versailles, et le 18 mars, la Commune ayant éclaté à Paris, le gouvernement alla la rejoindre. Après, l'invasion, la guerre civile.
Je pourrais évoquer mes souvenirs se rapportant aux douze dernières années, mais je préfère m arrêter en 1870, parce que je considère comme inutile de parler d’événements et de personnages que chacun connaît aussi bien, si ce n’est mieux que moi.
Je me bornerai en quelques lignes à rappeler les noms de ceux qui depuis 1870 ont su conquérir la juste notoriété dont ils jouissent.
Avant 1870, par exemple, M. le duc de Broglie était déjà de l’Académie française, mais il n’avait pas eu l’occasion de prouver qu’il était un grand orateur et un grand homme d’État sachant illustrer encore davantage le beau nom qu’il porte.
M. Paul de Cassagnac n’était pas ce brillant et vaillant polémiste qu’il est à présent.
Dans le roman, MM. Alphonse Daudet, Ernest Daudet, Du Boisgobey, Paul Perret, Ohnet, Zola, Clarelie, Th. Benlzon, Texicret le Senne, Ludovic Halévy, Henry Itabusson, Pierre Loti, Anatole France, Albert Delpit, Guy de Maupassant, Pierre Véron et d'autres que j’oublie, n’avaient pas écrit les livres qui ont fait leur réputation.
En peinture MM. Bonnat et Henner n’étaient pas les maîtres qu’ils sont aujourd’hui.
lien était de même en architecture pour M. Garnier, qui à cette époque n’avait point achevé l’Opéra.
En sculpture, MM. Mercier, Dubois n’avaient pas exécuté les belles œuvres qui en font des artistes de premier ordre.
Dans les sciences on connaissait à peine M. Marcel Després, l’électricien.
Enfin, comme compositeur, M. Massenet ne s’etait pas encore révélé.
Je pourrais prolonger mon énumération, mais je m’arrête, et je termine mon livre avec la satisfaction d’y avoir inscrit les noms de ces puissantes individualités. En France, les vivants vont vite.
Janvier 1 8S4.