‹ Mes souvenirsChapitre 8 sur 10 · VINS · texte numérisé non relu

VINS

Madère retour de l'Inde. — Château d’Yquem 1847. — Moutou Rothschild 1S47. — Château-Laffitte 1848. — Romance gelée 1858. — Johauuisherg Metteruich 1837. — Tokaï 1824. — Rœderer etPommery.

Les souverains et leurs suites s’amusèrent beaucoup, et en retournant dans leurs Etals proclamèrent Paris la plus belle ville du monde. Il y eut cependant une tache noire dans ces fêtes. Je veux parler de l’attentat contre le tsar à la revue de Longchamps. Ce souverain de toutes les Uussies habitait, comme on sait, le palais de l’Elysée. Sa distraction favorite était de s’en aller tous les matins au Gours-la-Iteine voir les omnibus changer de roues au moment où ils allaient s’engager sur ce que l’on appelait alors le chemin de fer américain et à présent les tramways. Tous les matins il s’en allait voir ça.

Un seul parmi tous ces princes amenés à Paris par

l’Exposition se souvint qu’en France il y avait des hommes éminents; ce fut le prince royal de Prusse, qui eut de fréquents entretiens avec M. Renan, M. Michel Chevalier, M. Le verrier et quelques membres de l'Académie des sciences.

Au mois d’octobre 1867 il y eut une modification ministérielle. M. de’Lavalette fut remplacé au ministère de l’intérieur par M. Pinard, un avocat général qui s’était montré très éloquent. Avant de quitter le ministère M. de Lavalette, après avoir consulté son sous-secrétaire d’Etat, M. de Saint-Paul, qu’il sonnait à tout propos, ce qui l’avait fait surnommer le sonneur de Saint-Paul , crut devoir placer une sentinelle au Moniteur à côté de M. Paul Dalloz. Il y a des esprits — il est vrai que ce ne sont pas les plus forts — qui aiment à mettre une cinquième roue à un carrosse.

L’année 1868 fut assez calme. On discuta devant les Chambres deux lois importantes : la loi sur la garde mobile et la loi sur la presse. Mais bien qu’on fût tranquille en apparence, il y avait quelque chose dans l’air. L’Europe n’était plus l’Europe. Les conquêtes de la Prusse avaient changé l’axe de la politique. Et puis dans la presse on faisait au gouvernement la plus implacable et la plus vive opposition. Rochefort dans la Lanterne mettait les pieds dans le plat. On poursuivit le neuvième numéro de sa publication. Il fut condamné à un an de prison, puis ensuite à trois autres années pour le numéro treize de la susdite Lanterne. Il crut prudent de se retirer en Belgique.

C’était à la fin de l’année 1868 qu’expirait le traité

avec le Moniteur universel, qu’on était bien décidé à ne pas renouveler, car si M. de Lavaletle n’était plus au ministère, il y avait laissé ses idées. Le gouvernement mit en adjudication son organe officiel auquel il avait la prétention de conserver ce titre : le Moniteur officiel. M. Dalloz fut même contraint de l’annoncer dans les numéros du 26, 27, 28, 29 novembre et 2 décembre I8G8. Je fus chargé par lui d’aller voir M. Rouher et de le prier de nous dispenser de publier cet avis de nature à porter un très grave préjudice aux intérêts qu’il représentait. M. ltouher ne voulut rien entendre. Je me rappelle la scène. C’était le soir. Quand je me présentai, j’interrompis une partie de piquet que le ministre d’Etat faisait avec Vivier, l’artiste si spirituel que tout le monde connaît. Précisément parce que les raisons que je faisais valoir étaient excellentes, il devint presque furieux, et tapa si fortement sur la table qu’il faillit renverser la lampe Carcel qui nous éclairait. Madame Rouher, effrayée par ce bruit, entr’ouvrit la porte. La discussion s’apaisa, mais je sortis sans avoir pu rien obtenir et il nous fallut au Moniteur insérer l'avis. C’est alors que M. Paul Dalloz mit les fers au feu et assigna le gouvernement devant le tribunal de commerce de la Seine en usurpation de titre. On sait que c’est là un point sur lequel la magistrature consulaire ne badine pas à Paris. Le 28 décembre le tribunal rendit un jugement par lequel il déclarait que le titre de Moniteur était la propriété de la Société Dalloz-Pankoucke, et faisait défense au gouvernement de s’en emparer.

Au ministère on ne se tint pas pour battu. On fit appel devant la cour, à laquelle on demanda de vouloir bien suspendre ses vacances de Noël pour statuer sur ce cas urgent. Le 30 décembre les parties comparurent devant elle, et là, sans qu’on s’y attendit, le gouvernement, qui avait enfin reconnu ses torts, se désista de sa prétention, l’organe du gouvernement qu’il allait créer devant s’appeler Journal officiel de l'Empire français. C’était là ce qu’on appelle une retraite en bon ordre par laquelle le gouvernement s’épargnait un nouvel échec.

Par ce jugement et ce désistement, M. Dalloz triomphait dans la lutte engagée contre le gouvernement et ne tardait pas à apprendre que l’empereur luimême avait blâmé la façon dont on avait agi avec lui. Il trouva là toutes sortes de motifs pour persévérer dans le dessein de continuer sans l’officialilé la publication du Moniteur Universel. Il fallait, pour tenter pareille entreprise, sa belle passion pour le travail. Jeune, riche, beau garçon comme il l’était, combien en est-il qui, à sa place, n’eussent pensé qu’aux plaisirs, eussent entrepris de longs voyages, eussent fait courir des chevaux, et se fussent enfin abandonnés à toutes les distractions qui font, dit-on, le bonheur des heureux de ce monde. Il n’y songea pas un seul instant.il organisa tout de suite, pour remplacer ceux qui s’en iraient au nouvel officiel et qui le quitteraient avant que le coq n’eût chanté, une rédaction politique et littéraire très forte pour le journal absolument indépendant qu’il allait diriger. Cela fait.au Moniteur et au Petit Moniteur , qu’il possédait déjà, il ajouta trois

ou quatre autres journaux sans compter ceux qu’il se proposait de créer. Il fit tant et si bien qu’un an ou deux après, il était parvenu à grouper dix journaux dans sa main, et à fonder au quai Voltaire un centre de publicité considérable. Il passe onze mois de l’année dans cette fournaise, conversant tour à tour avec des journalistes, des hommes politiques, des hommes de lettres, des peintres, des graveurs, des dessinateurs, puis des mécaniciens, des inventeurs, et puis, hélas 1 des bavards. Les inventeurs, surtout, ont le don de le fasciner, sans doute parce qu’ils lui ont coûté cher. C'est lui qui a soutenu l’inventeur Lenoir, dont les moteurs rendent tant de services. 11 fut un des premiers à s’occuper des bronzes, des cloisonnes, des porcelaines et des étoffes de la Chine et du Japon. Depuis longtemps déjà il étudie les progrès de l’électricité. Et avec tout cela il trouve encore le temps d’écrire sur les arts et sur les découvertes, mais le soir, à sept heures, il sort de son cabinet avec une migraine, quotidienne comme la plupart de scs journaux. Il a des domestiques dont il ne se sert pas, des chevaux qu’il ne fait jamais atteler, des campagnes qu’il ne visite qu’en passant et un yacht de plaisance dont il se sert six heures par an. Quand ses amis lui reprochent de vivre de la sorte, il leur répond qu’il ne comprend pas la vie autrement. Son portrait sera achevé quand j’aurai dit qu’il est très serviable et très indulgent pour son prochain.

Les ministres en France ont toujours eu une façon bien originale de défendre les intérêts des contribuables. Quand on mit l’organe officiel en adjudi-

cation comme une fourniture de charbon de terre ou d’huile à brûler, on voulait, disait-on, réaliser des économies. Où sont-elles ces économies? Si on s’avisait demain, à la commission du budget, d’additionner ce que Y Officiel a coûté et coûte encore au gouvernement par suite d’acquisition d’immeubles, de constructions, d’achat de matériel et enfin de prix de revient de la main-d’œuvre, on serait étonné du total énorme auquel on arriverait, et on verrait que le nouvel ordre de choses créé coûte par an infiniment plus cher que l’ancien. Et si encore on avait une belle publication, un ouvrage digne du gouvernement. Mais il n’en est rien.

L 'Officiel, c’est le bulletin des lois. Il est ennuyeux, il ne contient rien en dehors des débats des Chambres et des actes du pouvoir exécutif. C’est une petite feuille qu’on est toujours prêt à confondre avec les Petites Affiches ou Y Echo des halles et marchés, Un jour, bien sûr, une commission du budget mettra le nez là-dedans.

Les élections générales des membres du Corps législatif eurent lieu le 20 mai 1869. Le gouvernement perdit quelques sièges. Gambetta, le défenseur de Delescluze dans l’affaire de la souscription Baudin, fut élu à Belleville grâce à son programme qui s’appela le programme de Belleville. Il fut élu aussi à Marseille. Il opta pour les Bouches-du-Rhûne, et ce fut, aux élections supplémentaires, Rochefort, ayant accepté le programme de Gambetta, qui fut élu à Belleville à sa place. M. deForcade, ministre del’intérieur, le laissa rentrer et ne l’inquiéta pas. Il importe de

rendre cette justice au ministre, il se montra très conciliant.

Je lisais la Lanterne de Rochefort et je la trouvais, peut-être à tort, plus spirituelle que méchante. Rochefort, par ses audaces et ses familiarités, parvenait à mettre les rieurs de son côté, et non à se faire des partisans, ce qui est bien différent. Je remarquais surtout que son pamphlet était lu bien plus aux Tuileries, au Sénat, au Corps législatif, dans les ambassades et dans les ministères que dans les faubourgs. Paris trouvait en lui son Aristophane. Je demeurai convaincu qu’il y avait moyen de combattre ce succès de la Lanterne, et je fis part de mon idée à M. de Persigny. Je croyais le moment venu d’écrire une biographie de Napoléon III, qui serait imprimée sur du beau papier et répandue à profusion dans toute la France, vendue à ceux qui pouvaient la payer et donnée pour rien aux autres.

Je m’expliquai longuement avec M. de Persigny et je lui demandai toute liberté pour écrire cette biographie lelleque jela comprenais. Rien ne prêtait en effet plus que l’existence agitée de Napoléon au récit que je rêvais. Il était né sur les marches du trône, puis emporté en exil. En Italie, il se faisait carbonaro et attaquait l’Autriche à la tête de quelques conspirateurs. Il servait dans l’armée suisse, conspirait à Strasbourg, s’en allait en exil en Amérique, revenait conspirer à Boulogne, était condamné à mort, puis retenu prisonnier six ans à la citadelle de Ham, s’évadait de sa prison, s’en allait parcourir l’Italie, puis se fixait à Londres, où il vivait en débauché et en mauvais

sujet jusqu’à ce que la révolution de 1848 lui permît de rentrer en France. Enfin il était élu président de la République, tordait le cou à cette République et se faisait empereur.

J’étais convaincu qu’en racontant cette existence qui tenait de la légende, sans flatterie, avec même une pointe d’ironie, on pouvait rendre plus populaire qu’il ne l’était celui qui avait passé tant de fois de la prospérité à la misère. M. de Persigny parut être de mon avis et me ménagea une entrevue avec l’empereur, dans laquelle, cela avait été convenu, je pourrais parler en toute liberté.

Je fus reçu par l’empereur, en 1869, le jour du vendredi saint au palais des Tuileries. L’empereur m’accueillit avec une grande bienveillance et me dit :

«Persigny m’a fait part de ce que vous désirez me dire, parlez en toute liberté, je verrai ensuite si nous pouvons nous entendre. »

Je m’inclinai.

En cet instant le petit prince impérial entra. Il embrassa son père et lui dit qu’il s’en allait, avec son précepteur, faire ses dévotions à l’église Saint-Gcrmain-l’Auxerrois.

J’exposai mon plan à l’empereur qui m’écouta sans rien dire, tordant sa moustache droite, ce qui était son geste habituel. Quand j’eus finis, il me dit:

« J’approuve votre projet, racontez ma vie, ne cachez ni mes misères ni mes défauts, dites que j’ai été

malheureux, fugitif, sans ressources et couvert de dettes. Je puis bien l’avouer maintenant que j’ai pu réparer tous mes torts, et surtout épargnez-moi ces flagorneries que pour me plaire on me décerne dans des journaux très dévoués, je le sais, mais qui me nuisent auprès de ceux qui ne sont pas pour moi. »

Puis il ajouta :

«Je fais des livres, moi aussi, et je sais ce qu’il en coûte. Votre livre sera édité âmes frais; vous voudrez bien m’en faire voir les épreuves, n’est-ce pas?»

Je m’inclinai de nouveau, et je repris :

« Il y a, Sire, dans votre existence une période sur laquelle je ne puis trouver de renseignements. Elle se rapporte au voyage que Votre Majesté a fait en Amérique après l’affaire de Strasbourg. »

« Vous voulez dire, reprit-il, au voyage que le gouvernement de Juillet m’a fait faire ?

Puis se mettant à sourire il ajouta :

«Je l’approuve, il ne devait pas agir autrement. Eh bien! pendant ce voyage, je suis resté presque tout le temps à New-York. J’avais pour compagnon mon cousin Pierre Bonaparte qui est plus jeune que moi, et le marquis deGricourt qui est aujourd’hui sénateur. Adressez-vous à Gricourt. G’est avec lui que j’étais

dans une des plus belles avenues de New-York, errant et m’ennuyant, lorsque j’aperçus écrit en anglais sur l'enseigne d’un changeur: « On demande des napoléons » pour des souverains. «Cela, dis-je à Gricourt, m'irait parfaitement. Oui, demandez des notes à Gricourt, et rien surtoutà mes ministresquineme connaissent pas. C’est entendu; travaillez, je parlerai à Persigny. »

Après un instant de silence, l’empereur ajouta : « Si le général Fleury était ici, vous pourriez le consulter. Il m’aime celui-là et il me connaît bien.»

Je saluai l’empereur après l’avoir remercié d’avoir bien voulu m’entendre, et je me retirai.

Hélas! je me suis mis à l’œuvre; mais absorbé par les journaux dans lesquels j’écrivais, je ne pus travailler que fort lentement. L’année 1870 arriva. L’Empire fut emporté et je brûlai mes notes, car je n’en étais encore qu’à réunir des notes.

Dès le 1er janvier 1869, M. Dalloz avait reconstitué la rédaction de son journal qui reprenait son titre de Moniteur universel, Gazette nationale fondée en 1789. En compulsant cette intéressante collection qui restera comme le document le plus précieux pour ceux qui voudront écrire l’histoire du dernier siècle, on trouve tous les emblèmes. D’abord ce sont les fleurs de lys de la monarchie de Louis XYI, puis les faisceaux de la République de 1792, l’aigle du premier Empire, les fleurs de lys de la Restauration, le coq gaulois du gouvernement de Juillet, et enfin l’aigle du second Empire.

Cette rédaction se composait, pour la partie politique, de M. Jules Valfrey, un polémiste de premier ordre, très instruit et très ferré en matières diplomatiques, de M. Jules Amigues, de M. Léo Joubert, de M. Alexandre Pey et de M. Eugène Asse.

Dans la partie littéraire se trouvait M. Sainte-Beuve qui restait, ayant refusé d’écrire dans le Journal officiel. Par malheur, M. Dalloz avait un associé trop prompt à l’alarmer. Or cet associé n’ayant pas approuvé un article de M. Sainte-Beuve, celui-ci passa au journal le Temps, qui le guettait depuis longtemps. M. Dalloz se hâta de se débarrasser de cet associé gênant qui lui faisait perdre un des atouts de son jeu. Venaient ensuite M. Paul de Saint-Victor, M. Mérimée, M. Edouard Thierry, M. Amédée Achard.

Le Moniteur fit au gouvernement une opposition modérée. Il voulait l’Empire libéral, une politique extérieure mieux dirigée. Il soutenait M. Emile Ollivier qui grandissait et dans lequel les esprits libéraux voyaient un futur premier ministre.

Dans ce temps-là, M. Jules Amigues était presque républicain. On devait au Moniteur contenir ses impatiences poussées à ce point, de vouloir déclarer dans ses articles qu’il n’était pas sujet de l’empereur. Il fit même des démarches pour obtenir l’autorisation de fonder un journal intitulé la République. Plus tard, alors que la France était en république, il devint bonapartiste militant et projeta de créer un journal intitulé l’Empire. M. Amigues était poète et auteur dramatique. C’est lui qui fit représentera la Comédie

française Maurice de Saxe, un drame en vers dans lequel il y avait cet étrange alexandrin :

« Messieurs les accoucheurs, de la gloire à vos fers. »

Grâce à cet ensemble de talents, le Moniteur conserva ses abonnés. Il conserva surtout intact ce bataillon de collectionneurs qui, de père en fds, recevaient cette intéressante publication.

Il se passa, dans cette année 1869, un fait qui mérite d’être signalé, tant il a d’importance et tant surtout il est glorieux pour la France: je veux parler de l’inauguration du canal de Suez, cette œuvre gigantesque accomplie par ce Français extraordinaire qui s’appelle M. Ferdinand de Lesseps.

On a pu rencontrer sur les boulevards un homme à la tournure élégante, personnifiant ce type du Parisien distingué, qui menace de disparaître. L’extrême simplicité de la tenue semble faire ressortir davantage son grand air. Un je ne sais quoi dit qu’il est là chez lui. En l’observant, on est porté à croire qu’il se rend à son cercle pour apprendre les bruits du jour, faire une partie de wisth et tuer le temps en attendant le dîner. Il n’en est rien.

Cet apparent désœuvré, ce faux fainéant est au contraire le travailleur le plus intrépide, le lutteur le plus tenace et le plus vigoureux de notre époque. Pour tout dire, c’est M. Ferdinand de Lesseps.

M. de Lesseps est né à Versailles au commencement de ce siècle. Sa famille est originaire de Bayonne. Il

débuta dans la diplomatie, et fut en 1829 nommé vice-consul à Alexandrie.

En arrivant à son poste, il dut faire une quarantaine qui dans ce temps-là était rigoureusement de quarante jours. Le consul français lui fit passer des livres à bord, parmi lesquels se trouvait une relation de l’expédition du général Bonaparte en Egypte. Dans cette relation, des savants se livraient à toutes sortes d'hypothèses sur le percement de l’isthme de Suez, et prétendaient que la différence des niveaux entre la mer Itouge et la Méditerranée rendait cette opération impossible. M. Ferdinand de Lesseps, en lisant ce passage, haussa les épaules, et aurait bien voulu qu’il fût permis de prouver à ces savants qu’ils se trompaient. Mais comme il était consul, il devait ne s’occuper que de nos nationaux et ne point songer à remuer les sables de l’Afrique.

Il géra fort bien son consulat et, lors d’une peste effroyable qui se déclara à Alexandrie, en 183o, il fit preuve d’un grand courage, soigna les malades, et resta à son poste tandis que tous les Européens prirent la fuite. Il fut fait, pour sa belle conduite, chevalier de la Légion d’honneur.

D’Alexandrie, il fut envoyé comme consul à Barcelonne. Là il se trouva en face d’un autre fléau, la guerre civile. Il défendit ses nationaux, et les défendit si bien qu’il contribua à aider les autorités espagnoles à vaincre l’insurrection.

En 1849, le président de la République le nomma commissaire à Rome, où triomphait la révolution ayant à sa tête Mazzini. Ce poste était périlleux et on

ne trouvait pas d’amateur pour l’occuper. Il partit avec mission d’incliner pour les idées libérales adoptées par l’Assemblée nationale. Mais bientôt il reçut de l’Elysée l'ordre de faire de la réaction. Il ne tint aucun compte de cet ordre et fut destitué. De retour à Paris il voulut être jugé. Il le fut et on désapprouva sa conduite. M. de Lesseps profita du moment pour dire un éternel adieu aux consulats. Il ne prit aucun souci de sa disgrâce, se sentant apte à faire mieux qu’à légaliser des passeports.

Les natures ardentes comme la sienne ne sauraient rester inactives. Il se souvenait de l’Égypte qu’il connaissait, qu’il avait explorée, et déjà se berçait de l’espoir de percer un jour l’isthme de Suez. Ce gigantesque projet le faisait rêver tout éveillé. Il avait dans l’esprit comme un vague souvenir d’avoir causé avec le grand Sphinx qui lui avait dit que si les Pharaons d’autrefois, aidés par des myriades d’esclaves, avaient élevé des pyramides et des obélisques tatoués de signes hiéroglyphiques, les Pharaons d’aujourd’hui devaient accomplir une tâche plus utile et non moins grande, c’est-à-dire avoir raison de cette languette de terre qui séparait l’Afrique de l’Asie, de la même façon qu’Hercule avait eu raison de celle qui soudait autrefois, à Gibraltar, l’Europe à l’Afrique. Alors M. de Lesseps s’abandonnant à son enthousiasme, que je qualifierai de sublime, puisqu’il y puisa la force de convertir sa chimère en réalité, éprouvait ces béatitudes et ces impressions délicieuses qui sont la récompense des grands esprits après qu’ils ont enfanté de grands projets. Sa vivacité naturelle et sa prompte

conception des choses aidant, il entrevoyait, comme dans line simultanéité vertigineuse, les grands et les petits côtés de son œuvre. Vasco de Gama et la Méditerranée se dressaient devant lui, mystifiés, humiliés et confus. En effet, il dispensait les Européens, qui voudraient aller dans l’Inde, de doubler le cap de Bonne-Espérance. Quant à la Méditerranée, elle,. qu’Hercule avait fait passer de la catégorie des lacs à celle des mers, il la réduisait à l’état de canal servant de trait d'union entre l’océan Atlantique et l’océan Indien. L’Afrique elle-même cessait d’être un continent et devenait la plus grande île de notre planète.

Mais, hélas! tandis que ces belles prouesses miroitaient dans la tête de M. de Lesseps, la fatalité voulait que l’Egypte fût gouvernée par un sultan indolent qui s’appelait Ahbas-Pacha, personnification complète de la nullité orientale, amolli par son harem et opposé à tout progrès. Mais il fallait vivre. Alors M. de Lesseps alla s’enterrer à la Chesnay, une propriété située dans l’Indre, qui appartenait à sa famille, et se lit agriculteur, rêvant toujours à son projet et croyant à son étoile.

Un matin, alors qu’il était monté sur le toit de In ferme pour surveiller des ouvriers couvreurs, on vint lui remettre une lettre. Elle lui apprenait que Mahomet avait fait à Abbas-Pacha la grâce de l’appeler clans son paradis. Aussitôt M. de Lesseps descendit, endossa un habit de voyage, dit adieu aux siens, et. partit pour l’Egypte passée sous le sceptre de Mohammed-Saïd qui était un aigle, comparé à son prédécesseur.

En 1855, M. de Lesseps, aidé par les ingénieurs qu’il avait appelés, entreprit l’exploration minutieuse du sol de l’Egypte depuis Péluze jusqu’à Suez, sur le bord de la mer Rouge, fit opérer des sondages et 1 dresser la topographie du sol sur lequel devait être creusé le canal projeté. Ces travaux d’exploration durèrent quatre années, jusqu’en 1859, époque à . laquelle, les études étant achevées, on pouvait, en toute sécurité et avec espoir de réussite complète, I entamer les travaux. Une souscription fut ouverte et :j la presse, avec le plus loyal empressement, prodigua ses encouragements à M. de Lesseps et contribua à lui procurer les capitaux nécessaires à sa vaste entreprise.

Il faudrait entrer dans de trop longs développe- , ments pour décrire les difficultés qu’on eut à vaincre pour creuser dans des sables le canal projeté. Ce j travail de Titan dura dix ans, c’est-à-dire jusqu’en » 1869. Pendant dix ans, M. de Lesseps fut le général en chef d’une armée de travailleurs dont le nombre s’éleva jusqu’à cinquante mille, venus de tous les pays et installés confortablement, grâce à la prudence et à l’humanité- de celui qui les commandait. Pendant dix ans, sur tout le parcours du Canal, aucun vol ne fut commis, tant ces ouvriers étaient bien disciplinés et dévoués à leur chef.

M. de Lesseps parcourait sans cesse la longue ligne des travaux, s’arrêtant là où se dressaient les obsta- [ clés, encourageant ses travailleurs, couchant sous la tente au milieu d’eux et vivant de leur vie.

Doué d’une santé de fer, qu’il doit en partie à sa

sobriété, M. de Lesseps, après avoir voyagé toute la journée, soit à cheval, soit sur un dromadaire, rentrait sous sa tente, non pour se reposer, mais pour écouter les rapports de ses chefs de service, correspondre avec Paris et avec Londres, donner des nouvelles de son entreprise et démentir les faux bruits que les sceptiques mettaient en circulation.

De 1859 à 1869, M. de Lesseps franchit trente fois l'espace qui sépare le bord de la mer Rouge de Paris et de Londres, voyageant sans bagage et vivant de pain et de fruits. Après avoir stimulé ses travailleurs, on le voyait arriver à Paris et. à Londres, pour rassurer les actionnaires qui lui avaient donné leur argent et leur rendre l’espoir qui les abandonnait. Pendant ces dix années, M. de Lesseps se prodigua sans jamais proférer une plainte ni témoigner la moindre lassitude. Comparé à lui, le Juif errant était un être sédentaire.

Quand on creusait la partie du Canal qui touche à la mer Rouge, M. de Lesseps, une Bible à la main, lisait dans le livre de Moïse et essayait de vérifier s’il y avait encore des traces de la description de ces parages. On prétend qu’il a retrouvé, enterrés assez profondément dans le sable, les pieds des palmiers sous lesquels les Hébreux passèrent au moment de traverser la mer. Ce détail prouve l’activité de ce puissant esprit, qui sait tout conduire de front.

Pendant ces dix années, M. de Lesseps reçut beaucoup de visites. Les princes vinrent les uns après les autres examiner ses chantiers. Il en fit les honneurs à M. le comte de Chambord et au roi des Belges,

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