E. LEGOUVÉ
15 janvier 1880.
SOUVENIRS DE BOUFFE
Voici de très aimables Souvenirs. Ecrits avec beaucoup de facilité et de gaieté, pleins d'anecdotes typiques et inconnues, ils ont un mérite plus rare encore, c'est d'être un portrait, ou, pour mieux dire, deux portraits. Vous y verrez revivre deux hommes, dont l'un est admiré de tous, et dont l'autre n'est connu de personne : c'est Bouffé et M. Bouffé. Ils se complètent singulièrement l'un l'autre, par le contraste et par la ressemblance. Au premier coup-d'œil, rien de plus différent dans Bouffé que l'artiste et l'homme ; en réalité, ils ne font qu'un. L'artiste était verveux , nerveux , électrique , agité ; l'homme est correct, rangé, sensible, honnête, patriarcal. Ne vous attendez donc pas avec lui, à des amours excentriques, à des passions désordonnées, à des folies
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comme nous en révèlent certaines biographies d'artistes contemporains ou contemporaines. Non ! il se marie à vingt ans, et il adore sa femme, il adore ses enfants, il adore ses parents, il adore sa sœur. Il perd sa première femme, et en épouse une seconde, même tendresse ! L'émotion et l'imagination abondent dans sa vie et dans ses Souvenirs, mais toute Timagination est pour l'art , et toute l'émotion pour le ménage : c'est du romanesque de famille. Où est donc le lien qui unit ces deux existences? Il est dans l'origine de M. Bouffé, dans son éducation, dans son lieu de naissance, Parisien, fils de Parisien, il nous représente toute une classe, modeste mais très particulière, de la grande société parisienne : la petite bourgeoisie ouvrière. Beaucoup d'acteurs éminents sont partis d'une boutique de marchand, d'un établi d'artisan, d'une loge de portier, d'une mansarde de domestique ; mais, tout enfants de Paris qu'ils soient, ils ne ressemblent pas à cette petite race vaillante, laborieuse, gaie, active, probe et passionnée pour le spectacle, qui revit toute entière dans Bouffé.
Son père était doreur sur bois, et, à force d'ordre et d'intelligence, avait fondé un établissement, où il était à la fois patron et ouvrier. A treize ans. Bouffé travaillait avec lui comme apprenti, et, bientôt devenu habile en son métier, il y ajoutait la réparure des cadres, il rêvait même de s'élever jusqu'à la peinture des décors ; c'était la première forme de sa passion pour le théâtre. A quinze ans, il voit son père tomber malade,
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et la raine menacer la maison. Il se met bravement avec sa mère à la tète de l'établissement, et s'y emploie avec tant d'ardeur et de sérieux, qu'on l'appelait le petit vieux. Mais le petit vieux combinait si bien son devoir et sa passion, qu'il jouait dans de petits théâtres de société, et obtenait même un engagement au Panorama-Dramatique, en restant toujours fidèle à son état. Ce fait est caractéristique, ei le récit en est trop agréable dans le livre pour que je ne laisse pas la parole à l'auteur :
« Un jour, dit-il, je me hasardai à aller demander un engagement à M. Allaux, directeur du Panorama-Dramatique. J'arrive, je sonne en tremblant, et je me trouve nez à nez avec une femme maigre, haute de cinq pieds six pouces, laide à faire peur, qui, d'une voix semblable à celle d'un factionnaire criant : « Qui vive ? » m'adressa un « Que désirez-vous? » que l'on dut entendre au bas de l'escalier. Je me dis en moi-même : « Si le proverbe : tel maître tel valet est vrai, me voilà bien. » — M. Allaux, lui répondis-je.
— Qu'est-ce que vous y voulez ?
— Lui parler.
— J' vas voir si y est.
Quelques instants après, le tambour-major femelle m'introduisait dans le cabinet de son colonel, étendu sur un canapé, le pied droit enveloppé de linges. M. Allaux s'était foulé le pied en inspectant les travaux de son théâtre.
— Que me voulez-vous? dit-il d'un ton brusque. Je lui exposai le motif de ma visite,
— Et quel genre de rôles comptez-vous jouer ?
— Jusqu'à présent, monsieur, je n'ai joué que pour mon plaisir; je ne me suis jamais essayé dans des rôles dramatiques, je ne sais donc pas comment je m'en tirerais, mais j'ai joué plusieurs personnages qui me font croire que l'emploi de comique me conviendrait.
— Ah! les comiques? Attendez!... Alors, prenant vivement sa canne-béquille placée près de lui, il m'indiqua un grand tableau
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peint en noir, semblable à ceux que Ton trouve dans les écoles.
— Puisque vous jouez les comiques, me dit-il, placez-vous là, BOUS le n» 7.
Cela me parut si singulier que je me dis à part moi : « Il y a sans doute aussi des balances pour savoir le poids des artistes que cet original engagerait à son théâtre. »
Voici à peu près le plan de la toise'artistique de IM. Allaux, et je n'invente rien, sur l'honneur !
U-'-riiles.
Jeunes premiers.
A™»""^- 3-. rôles.
Premiers fomi(|nes.
Deuxièmes" comiques.
lias comiques jçrimes.
No 5
J'obéis; cette mise en scène me rappelait le jour oii j'avais tiré au sort; mais à peine étais-je placé sous cette nouvelle épée de Damoclès, que le directeur s'écria :« J'en étais sur, vous êtes trop petit! »
Je n'ai pas grandi d'une ligne depuis ce jour-là, ce qui ne veut pas dire que je sois grand, — cinq pieds à peine. — mais j'avais la vanité de me croire d'une taille suffisante pour jouer l'emploi que l'on appelle, je ne sais trop pourquoi; les bas comiques. J'osai en faire l'observation.
— Je vous dis que vous êtes trop petit, s'écria mon juge avec emportement, je m'y connais aussi bien que vous, peut-être ?
J'étais cloué devant lui, tournant mon chapeau entre mes mains, et ne sachant plus si je devais rester ou m'en aller. Au moment où je me décidais à partir, la porte s'ouvrit, et un gros monsieur de bonne mine entra avec le sans-façon d'un homme qui se trouve chez lui :
— Bonjour, Allaux, comment vas- tu?
— Je souffre comme un démon; mais tu arrives (à propos. Tiens, Solomé, regarde ce jbune homme; n'est-il pas trop petit pour se présenter sur un théâtre ?
— Dame, c'est selon l'emploi qu'il veut jouer ?
— Les comiques, mon cher.
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— Les ba$ comiques, dis-je timidement, dans l'espoir de gagner ma cause.
— Bas comiques ou autres, je vous répète que vous êtes trop petit !
Je ne sais si mou air candide et triste intéressa M. Solomé en ma faveur; mais, se tournant vers moi : « Voyons, jeune homme, fit-il d'un air de bonté, pouvez-vous dire quelque chose?
— Bien volontiers.
Et, tout en tremblant de peur, je répétai une scène du rôle d'Albert des Folies Amoureuses, et une de Frontin, des Intrigants.
Ce bon Solomé, après m'avoir entendu : — « Voyons, mon cher Allaux, dit-il, il faut engager ce garcon-là pour jouer de petits rôles, je t'assure qu'il est intelligent, qu'il a des qualités, et qu'avec des conseils, nous en ferons un comédien agréable.
— Il est bien petit ! Enfin, puisque tu le veux, je l'engage pour les grandes utilités à trois cents francs par an!... »
Trois cents francs par an, c'était vingt-cinq francs par mois, les gages d'une cuisinière de second ou de troisième ordre ! Mais enfin j'étais artiste ! »
Voilà la première partie du récit; écoutez la seconde :
« J'avais beau ménager mes vingt-cinq francs par mois, ils ne pouvaient suffire à mes /"oZ/^s dépenses. 11 m' arrivait quelquefois de manquer de réparure pour les doreurs sur bois; mais j'avais heureusement appris à réparer le moulage en plâtre pour les sculpteurs, et, en me levant de grand matin, en travaillant jusqu'à l'heure de ma répétition (mon rôle devant moi sur mon établi), et en rentrant après le spectacle me remettre à l'ouvrage jusqu'à deux ou trois heures du matin, je trouvai le moyen de vivre à peu près bien et de soigner ma modeste toilette comme un artiste doit le faire.
Mes camararles s'en étonnaient, ignorant que le petit comédien à quinze sous par jour, au lieu de passer le temps dont il pouvait disposer au café ou à la promenade, remontait dans son trou gratter du plâtre. »
Le double portrait que je tâche de tracer de M. Bouffé, se dessine nettement; on voit bien appa-
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raître en lui l'artisan-artiste. Un dernier trait achèvera la ressemblance.
Presque tous les grands comédiens ont rencontré, dans leur carrière, un rôle où leurs qualités principales se plaçaient si naturellement, que ce personnage de théâtre est devenu comme l'image de leur talent. Tel a été pour Potier, le Ci-devant jeune homm'e ; pour ¥réà.ér\.ck.-'Lexndlive,Rohert-Macaire; pourM. Geoffroy, M. Perrichon, pour Bouffé, îe Gamin de Paris.
Certes, il a compté bien d'autres créations éclatanteSj'il s'est transformé en une foule de personnages bien différents, mais son nom reste attaché au Gamin de Paris. Quand on a fait sa statuette, on l'a représenté sous les traits du Gamin de Paris; Bouffé et le Gamin de Paris ne font qu'un ; comment en serait-il autrement, puisque le Gamin de Paris , c'est Bouffé. Cette jolie pièce porte deux noms sur l'affiche, Bayard et Vanderburch ; ee n'est cependant ni à Bayard ni à Vanderburch qu'en appartient l'idée première, c'est à Bouffé. Tous les éléments de ce rôle étaient si vivants dans sa personne, que ce personnage sortit naturellement de sa tête ; que lui qui n'a jamais, que je sache, travaillé à aucune comédie, il apporta à Vanderburch le titre, la pensée, le scénario, plusieurs scènes tout écrites de l'ouvrage. Enfin les conseils que, dans ses Souvenirs, il donne aux jeunes comédiens sur la façon de jouer Joseph, achèvent son identification avec ce rôle :
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« Ce titre du Gamin de Paris a égaré presque tous ceux qui ont interprété le personnage. Ils ont confondu l'enfant de Paris, léger, joueur, espiègle, mais plein de cœur, adorant sa famille et respectant la mémoire de son père, mort capitaine, avec le gavroche, le voyou, Vouvreur de portières I... Ils n'ont pas réfléchi que Joseph, apprenti imprimeur, est continuellement en relations avec le prote, le compositeur; qu'il porte les épreuves à corriger chez l'auteur d'un livre; que c'est encore lui qui est chargé de soumettre, tous les soirs, ralfiehe des théâtres aux régisseurs. Ce garçon coudoie donc, en général, des gens instruits et souvent distingués.
A la façon dont le rôle est écrit, on voit que l'auteur a voulu faire de son gamin une nature très intelligente, pleine de sentiment, de modestie et d'esprit naturel, une nature enfin comme tant d'autres, sorties du peuple pour devenir l'honneur et la gloire de notre pays.
Il est très important pour l'acteur d'étudier avec soin toutes les situations de la pièce, il acquerra de la sorte la certitudd qu'il ne doit pas être voyou un seul instant, même dans les yamineries. Qu'on n'oublie pas que Joseph devient homme à la fin du premier acte, quand il apprend que sa sœur a été indignement trompée par celui qu'elle aime; cette transformation subite deviendrait impossible et anti-naturelle si l'artiste avait poussé la gaminerie jusqu'à l'excentricité. »
Pour le coup, le portrait est complet, puisque c'est le modèle lui-même qui l'a terminé.
Cependant, si éclatante qu'ait été cette création du Gamin de Paris, il serait souverainement injuste d'v enfermer le talent de Bouffé; ce serait méconnaître une des qualités principales de cette charmante nature d'artiste.
Bouffé a paru au milieu d'une pléiade admirable d'acteurs de genre: Potier, Arnal, Numa, Geoffroy. Il a été leur égal à tous, parce qu'il n'a ressemblé à aucun. La finesse exquise de Potier était inimitable; la justesse de diction d'Arnal émerveillait les connaisseurs; la fantaisie
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humoristiqu"fe de Numa faisait de lui un artiste à part ; Geoffroy a une largeur d'exécution, une puissance de naturel, une franchise de comique dont aucun de ses camarades n'a approché; mais il est un point par où Bouffé leur est supérieur à tous, c'est par la diversité des types qu'il a créés; aucun comédien n'a produit sur le théâtre plus de physionomies variées et vivantes. Il s'indigne dans ces Souvenirs que quelques critiques lui aient reproché de se ressembler souvent à lui-même; il a raison, il ne se ressemblait jamais : visage, costume, gestes, allure, coiffure, tout chez lui se renouvelait à chaque création nouvelle. Michel Perrin et Joseph, Le Père Grandet et le danseur des Vieux Péchés, Pauvre Jacques et Trim, sont autant d'êtres absolument distincts, personnels, inoubliables. Du reste, co don de transformation lui était si naturel, qu'à vingt ans il joua, dans la même soirée et avec le même succès, au Cirque, un petit paysan et un vieil invalide.
Ce dernier rôle donna lieu à une jolie scène, fort bien racontée dans les Souvenirs.
A la première représentation assistait un centenaire, le plus vieux pensionnaire de l'hôtel des Invalides ; il était convaincu que c'était un de ses camarades qui avait figuré dans la pièce, et, quand on lui apprit que c'était un acteur.
— Un acteur, dit-il, je voudrais bien le voir.
Bouffé, le lendemain, arrive à l'hôtel des Invalides, demande le centenaire, et le trouve dans son petit jardin, faisant sa partie de piquet.
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Je laisse la parole à l'auteur :
« — Père, lui dit mon conducteur, voici un petit monsieur qui veut vous parler.
— A moi ?
— A vous.
Alors, déposant son jeu sur la table, et fixant sur moi son regard comme s'il cherchait à me reconnaître :
— Je ne me souviens pas vous avoir jamais vu, me dit-il en souriant, mais ça ne fait rien; qu'est-ce que vous désirez, jeune homme ? j'ouvre mes vieilles oreilles.
— Voici : on m'a dit que vous aviez témoigné le désir de voir de près l'acteur qui a joué hier soir au Cirque Franconi, où vous étiez, le rôle d'un invalide.
— C'est très vrai, je l'ai dit et je le dis encore.
— Eh bien, lui aussi a voulu vous voir et vous serrer la main, si vous le permettez ; — c'est moi qui jouais ce rôle hier soir.
— Allons donc, laissez-moi donc tranquille! faut pas croire, parce que j'ai cent deux ans, que je n'ai pas de bons yeux? le camarade d'hier soir avait la soixantaine et le pouce avec, je m'y connais.
— Je vous remercie du compliment, car c'en est un que vous me faites, sans. vous en douter.
— Qu'est-ce que vous venez me chanter là? Profitant de la réplique qu'il venait de me donner :
— Justement, dis-je, je viens vous chanter le couplet que vous avez entendu hier soir.
Et, prenant la voix de vieillard dont je m'étais servi pour jouer mon rôle, je lui chantai les huit vers qui l'avaient si fortimpresionné.
— Ah! oui, c'est vous, s'écria-t-il, je vous reconnais maintenant.
Et, se levant tout à coup, comme s'il n'avait eu que trente ans :
— Voulez-vous me permettre de vous embrasser? dit-il en me tendant les bras.
— De tout mon cœur; je suis venu pour cela.
— Mais comment diable faites- vous pour paraître vieux comme vous l'étiez hier soir?
— Ah ! dame, cher monsieur, nous autres comédiens, nous avons nos petits secrets pour changer de figure à volonté.
— Ah bah ! est-ce que vous en avez aussi pour rajeunir?
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— Cela, c'est plus difficile.
— Tant pis, je vous aurais prié de me donner la recette.
J'écoutais ce brave homme, ajoute Boulle, avec un plaisir extrême ; j'observais ses gestes, sa voix, ses poses, ses moindres mouvements; je prenais enfin une excellente leçon qui ne fut pas perdue, car je m'en servis en plusieurs occasions, entre autres dans mon rôle du Père Turlutuiu. un bonhomme de « cent ans moins trois semaines. »
Quelques admirateurs de Bouffé, enthousiasmés par son triomphe dans son rôle de Grandet, pensèrent pour lui à la Comédie-Française. Fut-il hanté par cette tentation? Je ne sais. Eût-il eu raison d'y céder? Je ne le crois pas. Ce n'est ni la composition ni l'exécution qui lui eussent manqué; l'obstacle eût été pour lui dans une habitude très particulière, qui était devenue chez lui une seconde nature. Il était tourmenté d'un tel besoin de vérité, si ardent était son désir de donner à son personnage le plus de vie et de mouvement possible, qu'il ajoutait toujours au dialogue une foule de petites phrases explétives, d'incidences familières, adverbes, conjonctions, répétitions, qui donnaient beaucoup de naturel à la scène, mais qui dénaturaient singulièrement le texte. Or, on peut prendre de telles licences avec Bayard ou Vanderburch, mais non avec Molière! On peut se permettre ce petit parlage dans la prose, mais les vers s'en accommoderaient fort mal. En montant sur la scène française. Bouffé aurait-il pu réformer cette habitude? Je ne le crois pas, car elle était née de ses qualités mêmes; c'était une des formes et une des forces de son talent, c'était un de ses moyens de succès. Du reste, qu'il se console, sa part est assez belle! 11 a
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occupé un des premiers rangs parmi les artistes de genre, et son nom reste attaché à quelques-unes des plus charmantes comédies de notre temps.
Je ne veux pas quitter ces Souvenirs sans dire un mot de deux faits très touchants qui les terminent. L'un de ces faits est cruel, douloureux, poignant; l'autre est aimable, riant, gracieux; et Bouffé revit dans tous les deux.
Ce qu'il y a de plus difficile dans une pièce de théâtre, c'est le cinquième acte. Ce qu'il y a de plus difficile dans une vie du théâtre, c'est aussi le cinquième acte, c'est-à-dire la retraite, l'adieu à la profession. Il y a là, entre la mort définitive et la mort artistique, des années terribles à traverser. Ce n'est pas "sans des déchirements affreux que les comédiens renoncent à cette vie de triomphes, de déceptions, d'émotions, de désespoirs, d'ivresse. Le théâtre les poursuit jusque dans les bras de la mort. On demandait à Brunet, retiré en province, à quatre-vingt-quatre ans : —A quoi occupezvous votre solitude? — Je repasse mes rôles! — Ses rôles! des rôles de jocrisse! sur le seuil de l'éternité! en face de Dieu! Ce mot fait peur. Qu'est-ce donc quand on est arraché à son art, en plein talent, en plein triomphe et en pleine virilité? Tel fut le sort de Bouffé!
On ne lira pas sans une émotion profonde sa lutte contre l'implacable maladie nerveuse qui le minait, ses reprises fiévreuses et intermittentes de sa profession, ses apparitions passagères sur le théâtre, suivies de longues disparitions; mais heureusement, au sortir de
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ces scènes amères, on se reposera sur une peinture pleine de charme et de douceur. C'est le récit des noces cVor de Bouffé. On est en pleine idylle, c'est le Bouffé patriarcal qui reparaît; sa jeunesse et sa vieillesse se rejoignent, on croit voir le délicieux tableau deKnauss, la Cinquantaiyie , et, une fois la lecture de ces Souvenirs terminée, le livre posé sur la table, on résumera son impression en disant comme moi : « Hier, tout le monde admirait Bouffé, demain tout le monde l'aimera. »
E. LEGOUVE.