CHAPITRE PREMIER
Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. — Mon acte de naissance. — Les grands artistes dramatiques. — Un gros mot de Voltaire. — Tiercelin. — Vernet. — Le théâtre de carton. — Un féroce régisseur. — La prédiction de mon camarade Klein.
J'avais eu le courage de résister jusqu'à. ce jour aux conseils de quelques amis qui, après m'avoir entendu raconter plusieurs anecdotes de ma vie, m'engageaient à écrire mes « souvenirs ».
Je leur faisais remarquer que « raconter n'est pas écrire » de même que <( souffler n'est pas yoMer»; qu'il est très-difficile, très-délicat d'ailleurs d'écrire sur son compte ; qu'on peut s'attendre d'avance à une crili(|ue sévère, a passer pour un vaniteux, qui, voyant qu'on ne s'occupe plus de lui, trouve bon d'emboucher la trompette de la réclame à son profit.
J'espérais, je croyais que ces excellentes raisons les avaient convaincus ; je me trompais, car, en me voyant
vieillir, ils revinrent à la charge, et, cette fois, ils touchèrent la corde sensible en me disant : « Si vous aimez vos enfants, vous devez comprendre combien ils seront heureux et fiers de posséder un jour les (c souvenirs )) de leur père, souvenirs qu'ils conserveront comme une précieuse relique. »
A ce dernier argument, je me déclarai vaincu, et, malgré tout ce que le mot de « relique » pouvait avoir d'exagéré, je me décidai, puisqu'ils le désiraient tant, à me mettre à l'œuvre.
Je commence sans autre préambule. Je vous assure pourtant que les premières lignes ne me sont pas très agréables à écrire, attendu que j'ai là, sous les yeux, mon vieux bavard d'acte de naissance, qui s'entête à me prouver que je suis né le « vingt fructidor de l'an
huit de la République française, une et indivisible »
ce qui veut dire, en bon français, le 4 septembre 1800. Me voilà donc à la porte entre-bàillée de mes soixantedix-neuf ans, car nous sommes aujourd'hui le 27 juillet 1879. Il y a des moments où je me sens plein de force et décourage; mais, hélas! ces velléités de jeunesse passent comme un éclair, et je me vois bientôt forcé d'avouer à Tindiscret papier qu'il a raison... J'ai beau le cacher dans un tiroir, je n'en suis pas plu& jeune pour cela...
Je fus pour ainsi dire bercé sur les banquettes du théâtre. Mon père et ma mère, passionnés pour le spectacle, m'emportaient dans les théâtres qu'ils affectionnaient le plus. A dix ans, j'avais déjà vu vingt mélo-
drames, trente vaudevilles, un assez grand nombre d'opéras-comiques, de comédies, et même quelques
tragédies. Oui, des tragédies que j'eus le bonheur
de voir jouer, à làge de raison, par Talma, Saint-Prix, Lafon, Duchesnois, Raucourt, Georges, etc.; les comédies, par Michaut, Baptiste aîné, Baptiste cadet, Fleury, Firmin, Michelot, Mars, etc. — Et Potier donc, ce roi des comiques! Et Brunet, la vérité, la bonhomie en personne! Le comédien en herbe était
à bonne école; il n'eut qu'à s'inspirer, plus tard, du souvenir de ces grands artistes pour conquérir, lui aussi, sa place au soleil.
Je n'oublierai pas Tiercelin, que je vis dans une grande partie de ses rôles. Cet artiste qui, à la ville, était d'une distinction remarquable, représentait presque toujours des types populaires, tantôt un savetier, tantôt un rempailleur ou un portier; tout cela d'une vérité, d'un comi(|ue adorables ! C'était la nature prise sur le vif, mais en quelque sorte poétisée par un artiste délicat : du Callot sous d'autres costumes. Enfin, il n'allait pas prendre ses modèles dans le ruisseau, ainsi que le font aujourd'hui certains soidisant comiques qui dégradent l'homme et l'artiste, car je soutiens qu'on peut être vrai dans le personnage le plus vulgaire, sans être ignoble ! Mais j'ai vu pousser cette vérité jusqu'à cracher devant le public (oubliant le respect qu'on lui doit). Cela est dans la nature, sans doute, mais il y a un mot de Voltaire dont ces messieurs devraient bien profiter. Ce mot est assez brutal, et je ne sais trop comment le rappeler ici, mais il est si juste, il est si bien la critique de ce qui
se passe tous les jours sur nos théâtres, que j'ose espérer trouver grâce devant mes lecteurs.
Voltaire assistant à la répétition d'une de ses tragédies, et ayant fait l'observation à l'un des artistes que le passage qu'il venait de réciter n'était pas dit de la façon dont lui, l'auteur, l'avait compris, que cela manquait de noblesse, de dignité, que le geste était trivial, commun, etc. — « Pourtant, répliqua l'artiste, je suis persuadé que ce que je viens de faire est naturel. —
Eh! monsieur, mon der aussi est naturel et je ne
le montre pas en public! » — Ce qui voulait dire qu'il ne faut jamais pousser le réalisme jusqu'à ses dernières limites. — Avis à MM. X... et Z...
Je me souviens encore de mon cher camarade et ami Vernet dans un rôle ,de mouleur en plâtre. On l'avait ramassé endormi, en état d'ivresse, sur la voie publique ; on l'amenait chez le commissaire qui l'interrogeait. Rien de plus plaisant, de plus drôle que cette scène jouée par Brunet et Vernet. Le mouleur, au lieu de répondre aux questions du juge, ne prononçait dans toute la scène que ces trois mots: « Commissaire, vous m' embêtez; » il avait à les dire six ou sept fois. Ils ne sont pas de la première distinction, ces trois mots? — Eh bien, Vernet trouvait le moyen de les varier d'une façon charmante. L'inflexion était tantôt gracieuse... tantôt pateline, tantôt impatiente, jamais canaille; enfin, Vernet faisait de cette scène une véritable perle, et il apportait le même tact, le même goût dans tous les rôles populaii'es qu'il jouait. Qui ne se souvient l'avoir vu dans Madame Pocket, Vhomme qui bat sa femme, Mo, femme et mon parapluie, Mathias Vinvalide et
tant d'autres? Voilà ce qu'on appelle un véritable comédien de bonne société ! Je sais bien qu'il est beaucoup plus facile de faire ce que nous voyons trop souvent sur nos théâtres, mais c'est justement parce que l'autre manière est plus difficile que cela s'appelle du talent
Je suis peut-être bien sévère, même blâmable de me permettre cette rude critique. [Mais j'aime avec tant de passion , je respecte à un tel point ce bel art du théâtre, que j'éprouve un véritable chagrin quand je le vois rabaisser jusqu'aux tréteaux ! Alors, la colère s'empare de moi et me fait dire ce que je devrais peut-être laisser penser aux autres. Mais, ma foi, si la vérité pouvait être utile à quelques-uns de ceux qui suivent cette mauvaise route, je ne me repentirais pas de l'avoir dite.
Je ne me doutais guère, lorsqu'à l'âge de treize ans j'embrassai la profession de mon père (la dorure sur bois et la décoration d'appartement), que j'écrirais un jour mes souvenirs de comédien. Je pensais plutôt à devenir peintre de décors; on voit que ms aspirations m'entraînaient déjà vers le théâtre. Et pourtant, il y avait, dans la dorure sur bois, une partie qui me plaisait infiniment, celle de répareur, qui se rapproche beaucoup de la sculpture.
J'appris ce travail difficile presqu'en jouant et sans peine. 11 est vrai que mon père occupait les premiers ouvriers en ce genre, de véritables artistes qui se faisaient un plaisir de m'aider de leurs conseils; et, comme mon ambition a toujours été de ne pas rester dans le commun des martyrs, je travaillais avec une ardeur extrême.
J'avais aussi appris le toisé et je faisais les mémoires de nos travaux. Malgré toutes ces occupations, je trouvais encore le moyen d'aller assez souvent au spectacle, et même de m'essayer à jouer la comédie, car j'étais directeur d'un petit théâtre de carton qu'une de mes tantes m'avait offert pour étrennes quelques années auparavant, ce qui me permettait de me donner la comédie sans bourse délier, car mes artistes ne touchaient ni appointements ni jetons
Lorsque mes ressources pécuniaires me privaient du plaisir de prendre, au bureau, mon billet dont le prix ne variait jamais que de 80 à 90 centimes, — on était fort bien placé aux secondes galeries de l'Ambigu et de la Gaîté pour cette modique somme — j'allais rendre visite à ma bonne tante Angélique, sœur de mon père, costumière du théâtre de l'Ambigu. Son magasin de costumes se trouvait au fond d'un couloir qui longeait le dessous du théâtre. Dans ce même couloir, une porte donnait accès dans le premier dessous; je me faufilais jusqu'à la rampe et là, le nez en l'air, j'écoutais avec extase les acteurs que je ne voyais pas, cela est vrai; mais j'étais encore au spectacle, et j'y éprouvais un grand plaisir, troublé cependant par la crainte d'être surpris, car, à chaque mouvement que le souffleur faisait dans sa boîte (lisez trou) qui se trouvait près de moi, je tremblais qu'on ne vint
m'arracher à ma contemplation Un jour, Jour
néfaste ! je fus surpris par un régisseur féroce, qui me demanda d'un ton de juge d'instruction: « Que faites-vous là? qui êtes-vous? » — La peur me prit, je tremblais au point de ne pouvoir parler. Enfin,
je finis par articuler cette réponse, digne de Jocrisse : « Je suis le neveu de ma tante Angélique. » — « Nous allons bien voir, dit-il, venez avec moi. » — Je crus qu'il allait me jeter en prison; il me conduisit tout simplement auprès de ma tante que je craignais d'avoir compromise ; là, tout s'expliqua, et j'en fus quitte pour une réprimande. Toutefois, je gardai rancune à cet homme qui n'avait pas compris tout le plaisir que je pouvais éprouver à me trouver si près des acteurs, à les guetter au passage, à les suisre lorsqu'ils rentraient dans leurs loges, à les attendre à la porte de sortie pour les revoir encore et les connaître à la ville... Que de fois le bon Klein^qui depuis fut un de mes meilleurs camarades, me fit battre le cœur lorsqu'il me rencontrait dans le couloir en question où se trouvait sa loge, et qu'en me passant la main sur la tète, il disait : « Tiens, voilà encore notre petit amateur; si celui-là n'est pas un jour comédien, ce ne sera pas de sa faute. » Il ne se doutait pas, ce cher ami, que nous devions nous retrouver un jour sur le théâtre du Gymnase. — Mais retournons à mes pantins.
La petite comédie en carton fut bientôt remplacée par un beau théâtre en bois dont je fus l'architecte, le menuisier, le décorateur, le serrurier, le tapissier et même le lampiste. Le personnel d'administration ne m'entraînait pas à de grandes dépenses, car j'étais à la fois directeur, régisseur, secrétaire, contrôleur, souffleur et acteur. Ma troupe se composait de beaux bonshommes de sept à huit pouces de hauteur, tous d'un caractère charmant; jamais d'indisposition, jamais de refus de rôle, j'en faisais ce que je voulais ; enfin,
une trou[)e de comédiens unique dans son genre.
Aidé de ma bonne et chère sœur ainée qui, sous le nom de Madame Gauthier, a laissé de beaux souvenirs aux théâtres de l'Ambigu et de la Gaîté oîi elle créa plus de quarante rôles, et d'un apprenti de mon père, passionné au moins autant que moi pour le théâtre, je donnais des représentations tous les dimanches. [Le public, composé de mes autres frères et sœurs, au nombrede dix, et de quelques jeui^es voisins, applaudissait avec de petites mains qui ne faisaient pas autant de bruit que les battoirs de nos insipides c.laqueurs, mais qui touchaient bien plus agréablement mon jeune cœur d'artiste I
Je n'aurais pas donné ces soirées pour la plus belle partie de plaisir; j'étais heureux comme un enfant qui n'a pas encore connu les peines de la vie. Aussi combien de fois ai-je remercié Dieu de m'avoir accordé ces quelques années de bonheur, avant les cruelles épreuves qui m'attendaient!...