‹ Mes souvenirsChapitre 47 sur 69 · CHAPITRE XLÏI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLÏI

M. Marc Fournier. — Une audience du ministre Fould. — Mon ami Giraud. — La princesse Mathilde. — Pétition à Napoléon III, sa réponse. — M. Camille Doucet. — Mes représentations à la Porte-Saint-Martin. — Les frères Cogniard. -^ Apparition aux Variétés,

M. Marc Fournier, directeur de la Porte-Saint- Martin, me proposa de donner quelques représentations à son tliéâtre. Son privilège lui interdisant de jouer le vaudeville, il fallait obtenir l'autorisation du ministère. Ce fut assez difficile; je dus écrire une demande d'audience au ministre (alors M. Fould), rédiger une pétition apostillée par MM. les auteurs, enfin faire de vive voix une demande concernant particulièrement Michel Perrin, comme étant un des rôles les moins fatigants de mon répertoire.

— Ce que vous demandez là, mon cher monsieur Bouffé, me répondit M. Fould, est tout à fait impossible. Nous ne permettrons jamais la représentation de Michel Perrin sur un théâtre des boulevards ; je le regrette vivement, car je serais heureux de vous être agréable.

C'étaient là d'aimables parole?, mais une autorisa^ lion eût fait mille fois mieux mon affaire.

En quittant le ministre et passant devant le palais des Tuileries, je me souvins de ce vieux proverbe ; Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints,

— Pourquoi ne m'adresserais-je pas à l'Empereur? m'écriai-je.

Mon ami Giraud, lo charmant artiste peintre, dont l'obligeance égale le talent, faisait partie de la société intime do la princesse Mathilde ; j'allai le trouver e^ lui racontai ma démarche auprès du ministre dans le but d'obtenir l'autorisation de donner sur le théâtre do la Porte-Saint-Martin quelques représentations de pièces de mon répertoire, de Michel Perrin, entre autres, J'ajoutai que cette autorisation m'ayant été refusée, je voulais m'adresser à l'Empereur, en lui rappelant qu'il m'avait fait l'honneur de venir dans ma loge à Londres, en compagnie du comte d'Orsay, et de me témoigner sa satisfaction après avoir vu jouer précisément Michel Perrin.

— Votre idée est excellente, me répondit Giraud; je vous présenterai dès demain, si vous le désirez, à la princesse Mathilde ; elle ne refusera pas, j'en suis certain, de remettre votre supplique à Sa Majesté.

Le lendemain, à deux heures, nous étions chez la princesse qui nous reçut d'une façon charmante :

— Expliquez-moi, dit-elle, ce que je peux pour vous, et croyez bien que je me ferai un véritable plaisir de vous rendre service.

Je lui répétai ce que j'avais dit à mon ami Giraud.

— Eh bien, monsieur Bouffé, reprit la princesse.

28i MES SOUVENIUS.

rédigez une pétition à l'Empereur, rappelez- lui votre entrevue de Londres, apportez-moi cette pétition, et je vous promets qu'avant deux jours Sa Majesté en aura pris connaissance.

Deux jours plus tard, en effet, je recevais la lettre suivante :

Paris, 23 octobre 1851, Monsieur,

Son AUesse Impériale me charge de vous faire savoir que Sa Majesté l'Empereur s'est parfaitement souvenu de la visite du prince Louis à votre loge, et qu'il s'est empressé d'apostiller votre pétition. Son Altesse me charge encore de vous dire que vous recevrez avant peu de M. le Ministre l'autorisation déjouer Michel Perrin,

Agréez, etc.

Ferreng,

Secrétaire des commandements de la princesse Mathilde,

Chose étonnante, en dépit de la volonté de l'Empereur et de son ordre au ministre, je ne pus obtenir l'autorisation promise, malgré quinze jours d'attente et plus de dix visites dans les bureauîi.

Heureusement, j'avais et j'ai encore le bonheur de posséder l'amitié d'un homme, dont le nom restera dans la mémoire et dans le cœur de tous les artistes qui ont éprouvé les effets de sa bienveillance, pendant qu'il occupait le poste difficile de directeur général des théâtres. On a deviné qu'il s'agit d<' M. Camille Doucet, à qui je dois, pour ma part, une éternelle reconnaissance , cai' après tous les services qu'il m'avait déjà rendus, ce fut grâce à son obligeance que je reçus enfin le papier Igint désiré.

Mes représentations àlaPorte-Saint-Martin commencèrent le 14 décembre 1834; j'y jouai tour à tour Michel Perrin, Pauvre Jacques, le Gamin, et la Fille de VA vareAÀti Pélixse fit beaucoup remarquer en jouant avec talent le rôle principal de cette dernière pièce.

Je donnai vingt et une représentations, du 14 décembre au 23 févrierl833 (soixante-dix-huit jours); cela me permettait, comme on voit, de me reposer souvent. Et pourtant il me fut impossible de continuer — situation cruelle !

Un nouveau traitement ayant apporté un peu d'amélioration dans l'état de ma santé, je pus jouer incidemment aux Variétés, quelque temps plus tard.

Au mois de mai de la même année 1833, les frères Gogniard devinrent directeurs de ce théâtre.

Ces bons amis me faisaient l'honneur de croire qu'en inaugurant leur entreprise, je leur porterais bonheur. Ils me proposèrent même de m'engager pour une année, ce que je refusai en leur disant que je consentais à faire l'ouverture du théâtre et à jouer autant que mes forces me le permettraient, mais qu'à la seule pensée de signer un traité, que je ne pourrais peut-être pas exécuter, j'éprouvais une peur effroyable.

Us me répondirent :

(h M* ami ,

C'est Jit, ne parlons plus ^dViigagement. Viens avec nous q:ii t'aimons comme un frère. Veux-tu un mois, deux mois, sauf à continuer s'il y a bo!iheur pour tous? Donnons l'exemple d.! vieux amis qui luttant de bons procédés : sois le nouveau drapeau du théâtre des Variétés.

A toi de coiur.

Théodore et Hippolyte Cogn'ard.

14 mai 1835.

Le'17 juin, les portes des Variétés se rouvrirent au public. Le spectacle se composait d'un vaudeville, de la première représentation, à ce théâtre, des Enfants de Troupe, ei de la première de Furnished-Appartment, charmante comédie en un acte, pleine d'esprit et de situations comiques de bon goût.

Ce spectacle tint l'affiche près de deux mois, et produisit de fort belles recettes.

Je jouai ensuite le Gamin de Paris, les Vieux péchés,V Abbé Galant, Pauvre Jacques, le Père Turlututu, etc.

Je pouvais croire que cette fois j'étais sauvé, et que désormais il me serait permis de faire un service actif ; mais, de même qu'à la suite de mes représentations à la Porte-Saint-Martin, je me vis contraint d'abandonner la partie et de me confiner de nouveau dans la retraite.

Les soins empressés que me prodiguaient sans cesse ma femme ainsi que mes chers enfants m'aidèrent à supporter cette existence bien pénible pour un artiste passionné pour son art.

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