CHAPITRE XLI
Consultation de grands médecins, — Le Hameau Boulainvilliers.
— Le Théâtre des Amis réunis. — Béranger. — Le docteur Bretonneau. — Harmant. — Représentations à Tours et à Orléans.
— Une ovation charmante. — Je deviens propriétaire.
Je ne perdis pourtant pas courage ; j'espérais que la Faculté trouverait le moyen, sinon de me guérir, du moins de me soulager pour quelque temps. J'appelai donc en consultation MM. Margolin, Boyer, Arnal et Chomel ; leurs prescriptions, suivies pendant plus d'une année, ne me firent éprouver aucune amélioration. Ces princes de la science, ne sachant plus quels médicaments m'administrer, me conseillèrent, avec unanimité, d'aller demeurer à la campagne. C'est alors que nous vînmes habiter le hameau Boulainvilliers, à Passy (1851).
Nous choisîmes cet endroit parce que nous savions y retrouver quelques-uns de nos bons amis : Davesne, d'abord, qui y possédait une petite maison ; il en occupait une partie avec sa famille, et louait le surplus à ma fille aînée, mariée au fils de mon vieil ami Ha-
quette ; — puis Ghollet, M"^ Provost, Montaubry et M. Benoît, organiste de l'Opéra.
Ces excellents voisins, en me voyant accablé, résolurent de chasser les idées noires qui envahissaient toutes mes facultés. Ils imaginèrent, à cet effet, de construire un théâtre portatif dans un des salons du hameau, et organisèrent en même temps une troupe de comédiens amateurs, recrutés dans notre voisinage. Le théâtre fut naturellement appelé Théâtre des Amis réunis.
Ce titre, en lettres d'or, resplendissait au-dessus du rideau d'avant-scène, car il y avait un rideau, un vrai rideau^ et qui se relevait, comme dans un vrai théâtre.
Les sociétaires me nommèrent directeur à l'unanimité ; Davesne conserva son titre de directeur de la scène, poste qu'il occupait, comme on sait, à la Comédie-Française ; Ghollet fut acclamé régisseur général ; Benoit, chargé de composer l'orchestre à lui tout seul, s'en acquitta à la satisfaction générale, en jouant du piano comme il jouait de l'orgue, c'est-à-dire avec un grand talent.
La cotisation de chacun des vingt-cinq membres de la société était de dix francs par mois.
Les deux premiers mois de cette cotisation servirent à nous monter un matériel. Tout le monde mit la main à l'œuvre ; les dames cousaient les toiles et confectionnaient les costumes ; les hommes faisaient la menuiserie et la peinture. Le 10 juin 1852 eut lieu l'inauguration de notre scène. Le spectacle se composait de :
Un a-propos, en vers, de M. Davesne, la première représentation [à ce théâtre) de : Les Fureurs de
l'amour, tragédie burlesque en un acte et en vers. — La première représentation [à ce théâtre) de : La Dot d'Auvergne, vaudeville en un acte. — La première rejirésentation [à ce théâtre) de : Le Caprice, comédie en un acte.
La peinture des décors, les répétitions, la mise en scène, m'occupaient et me faisaient, sinon oublier, du moins supporter mes souffrances.
On jouait tous les quinze jours, et l'on répétait tous les soirs en famille. Ces répétitions étaient très amusantes, surtout pour ceux des sociétaires qui, n'ayant aucune vocation pour l'art dramatique, se contentaient de faire partie du public.
On voulut absolument me faire jouer; c'était me prendre par mon faible. Comme mon litre de directeur me donnait le droit de distribuer les rôles, je m'attribuai celui de Bonardin, créé par Potier d'une façon si originale, dans les Frères féroces ou les haines de famille infiniment trop prolongées.
Je jouai ensuite Dasnière, dans le Sourd ou l'Aicherge pleine, et, la troisième et dernière fois, l'Essoufflé, rôle où Potier est resté inimitable, dans la charmante pièce du Bénéficiaire.
Dans cette même pièce, Victorine, ma fille aînée, remplissait le rôle de M™'' l'Essoufflé, avec le comique et le naturel d'une véritable artiste. Elle eût fort bien joué la comédie, mais tin rôle qu'elle joue mieux encore, depuis plus de vingt-cinq ans, est celui d'une excellente mère de famille, applaudie par un mari et quatre enfants qui la chérissent : ce rôle en vaut bien un autre.
Nos soirées étaient vraiment charmantes, et nous firent passer un hiver fort agréable. Gela me donnait l'espoir de remonter bientôt sur un vrai théâtre, espoir trompeur, car je dus renoncer, pendant deux ans encore, au bonheur de reparaître devant ce public qui m'avait donné tant de marques de bienveillance. Ma cruelle affection nerveuse me faisait souffrir plus que jamais. Ah ! si je n'avais pas autant aimé ma femme et mes enfants, j'en aurais eu bientôt fini avec cette torture !
J'en étais là quand Béranger, notre poète immortel, que j'avais le bonheur de connaître intimement, me proposa de me donner une lettre pour le docteur Bretonneau, son ami, habitant Tours, où il avait lui-même séjourné quelque temps.
— C'est un puits de science, me dit-il, que les médef'ins de Paris appellent lorsqu'ils sont malades euxmêmes ; allez le trouver, et je me trompe fort s'il ne nous renvoie pas notre cher gamin avec toutes les ardeurs de la jeunesse et de la santé.
Béranger ne se contentait pas d'être un homme de génie; il lui fallait encore satisfaire les désirs de son excellent cœur. Il recherchait toutes les occasions du bien, et n'était jamais plus heureux que le jour où il avait pu rendre un service, ou vider sa bourse pour soulager une infortune. Et cela sans ostentation, sans le tambourinage des journaux, recommandant au contraire à l'obligé de garder le plus grand secret.
Je partis dès le lendemain, accompagné de ma femme et de notre fille Pauline. On était au mois de juin et il faisait un tenlfiS superbe.
Arrivés à Tours et à peine installés à l'hôtel, je me rendis chez le docteur; il était absent, et ne devait revenir que dans la soirée. Je reprenais le chemin de l'hôtel, assez contrarié de cette absence, quand le garçon qui m'avait conduit chez le docteur aperçut tout à coup sa voiture; sans que je lui disse un mot, il fit un signe au cocher qui arrêta son cheval. M. Bretonneau, surpris, mit la tête à la portière ; l'obligeant garçon lui dit alors, en me désignant :
-^ Voici monsieur qui a une lettre à vous remettre* Je m'approchai en excusant l'indiscrétion de mon cicérone, et présentai la lettre de Bérangerj qui avait eu la précaution d'écrire son nom sur un des coins de l'enveloppe.
Dès qu'il vit ce nom, M. Bretonneau m'invita à monter près de lui, et nous partîmes au galop. Le docteur ouvrit la lettre, et, après l'avoir parcourue, me dit *
— Mon ami Béranger me prie de vous donner mes soins, c'est une dette dont je m'acquitterai avec bonheur ; oui, monsieur, une dette, car je suis votre débiteur sans que vous vous en doutiez : je vous dois bon nombre de soirées agréables, passées au Gymnase quand j'habitais Paris. Vous voyez qu'il y va de mon honneur d'employer tous les moyens en mon pouvoir pour rendre la santé à celui qui m'a procuré tant de plaisir !
Chose bizarre, tous ces colnpliments m'étaient faits avec une certaine brusquerie.
— Je n'ai pas une minute à vous donner aujourd'hui, continua M. Bretopneau; à quelle heure puis-je me présenter chez vous demain ?
MES SOUVENIRS. 27o
— A l'heure que vous voudrez, je ne dors pas.,
— Eh bien! demain matin, à cinq heures, je serai près de vous.
Après m'avoir déposé à la porte de l'hôtel, la voiture disparut.
Le lendemain, à Theure dite, M. Bretonneau se trouvait assis près de mon lit. C'était un petit vieillard d'une soixantaine d'années, d'une vivacité extrême, dont les yeux perçants vous regardaient jusqu'au fond de l'âme. Le cher docteur était fort laid, mais d'une laideur sous laquelle rayonnait uue rare intelligence.
— Voyons, mon cher ami, fit-il, dites-moi bien tout ce que vous éprouvez.
Et, après m'avoir écouté avec la plus grande attention, en consultant le pouls pendant que je parlais :
— C'est bien, je sais à quoi m'en tenir, dit-il ; il s'agit tout simplement de calmer ces malheureux nerfs, et nous en viendrons à bout; rassurez-vous donc, il n" a rien de grave.
-^ Je souffre pourtant horriblement, jour et nuit, et j'étais venu près de vous dans l'espoir que vous voudriez bien me visiter complètement.
— Ah ! je comprends ! Vous désirez que je vous palpe des pieds à la tète, que je vous frappe dans le dos et que je colle mon oreille sur votre poitrine, pour vous dire ensuite que vous êtes attaqué d'une grave maladie ? Il n'en est rien. Dieu merci, mais, quand cela serait, me croyez-vous assez bête pour vous le dire? Si cependant vous y tenez absolument, nous allons exécuter cette petite comédie, bonne tout au plus à employer avec le commun des martyrs. Quand on a affaire à un
homme intelligent, il est superflu de recourir à ces mômeries... Voyons, avez-vous confiance en moi? Eh bien! à part un calmant que je vais vous préparer moimême, car les drogues vous seraient plutôt nuisibles que favorables, savez-vous le seul remède possible à l'affection nerveuse 'qui vous tourmente? c'est la distraclion, la préoccupation du théâtre. Il faut nous donner quelques représentations; il y a ici un directeur qui ne fait pas salle comble tous les jours et qui vous recevra à bras ouverts.
— Mais, docteur, je ne me sens pas la force de remonter sur un théâtre?
— Essayez toujours, vous n'en mourrez pas, que diable I D'ailleurs, ne suis-je pas là?
— Mais, je n'ai pas de costumes.
— Vous les ferez venir de Paris, ce n'est pas si loin... Allons, c'est convenu, je passe au théâtre, et vous envoie le directeur. Croyez-moi, les applaudissements qui vous attendent sont un remède plus certain que les cataplasmes et les emplâtres de tous les apothicaires.
Ma femme et ma fille entraient à ce moment.
— Savez-vous, mesdames, poursuivit M. Bretonneau, le régime que je viens d'ordonner à notre cher malade? Tous les trois ou quatre jours, il faut qu'il se gargarise d'une décoction, soit du Gamin de Paris, soit de Michel Perrin, en un mot qu'il rejoue' la comédie, je ne vois pas d'autre remède à sa guérison.
Tout en se dirigeant vers la porte, le docteur aperçut une bouteille placée sur la table.
— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il. — ^ De l'è*âu de Vichy.
— Pourquoi faire?
— Les médecins me l'ont ordonnée pour faciliter la digestion.
— Ah! Eb bien, lavez vos bottes avec, ça vous fera le même effet. Allons, décidément, ils ne sont pas forts là-bas !
Et il sortit sur ce sarcasme. Ce petit vieillard, vif comme la poudre, avec son grand regard satanique, sa voix cuivrée, son sourire sardonique, semblait réellement un être surnaturel.
Je ne fus pas peu surpris de retrouver, dans le directeur du théâtre de Tours, Harmant avec qui je m'étais trouvé en relations amicales quelques années auparavant.
— J'ai appris ce matin par le docteur Brelonneau, me dit-il, que vous étiez arrivé à Tours; je suis heureux de vous revoir, de vous serrer la main et de pouvoir vous être utile en quelque chose, c'est, du moins, l'avis du docteur, qui est persuadé que le remède efficace à votre maladie nerveuse serait la préoccupation du théâtre. Je viens donc de sa part, comme pharmacien dramatique, vous proposer le médicament que porte son ordonnance, en mettant à votre disposition ma personne, mon laboratoire et mes préparateurs qui se feront un véritable plaisir de vous aider à vous gargariser selon la formule.
— Je suis très reconnaissant, mon cher Harmant, répondis-je, de votre offre tout aimable, mais j'ai peur de vous mettre dans l'embarras.
— Ne craignez rien, répétons d'abord; si vous ne pouvez jdiiër; ce qui n'arrivera pas, jen suis certain,
Yous ne vous en lourmenterez en aucune façon ; j'aurai un spectacle tout prêt pour parer à l'événement. Nous répéterons après-demain. Au revoir, et bonne santé.
Huit jours plus tard, je jouai le Gamin de Paris, et je peux dire que je n'ai jamais rencontré plusde bon vouloir, plus de dévouement, plus d'égards que dans cette troupe de comédiens, bientôt devenus mes amis.
M. Bretonneau, qui assistait à la représentation, vint me voir dans ma loge après la pièce, et, de son air diabolique :
— Vous dites que vous êtes malade ! s'écria-t-il, c'est pour rire et vous moquer des médecins, n'est-ce pas ? car vous venez d'être leste et pimpant comme si vous n*aviez que vingt ans.
Ce cher docteur ne pouvait se douter des efforts surhumains qu'il m'avait fallu faire pour arriver à ce qu'il venait de voir et d'entendre. Devant le public, j'étais comme le soldat blessé, qui cache sa souffrance jusqu'à la fin du combat, quitte à tomber après, ce qui m'arriva trop souvent, hélas !
J'eus le bonheur de pouvoir jouer trois fois à Tours, Les tout 2^Gti(s, petits médicaments que m'administrait M. Bretonneau me procuraient un peu de calme et de sommeil; je l'en remerciai du fond du cœur, et nous lui témoignâmes toute notre reconnaissance en lui faisant nos adieux. Je crus qu'il allait me battre lorsque je lui parlai d'honoraires.
— Écrivez-moi de Paris que vous êtes moins souffrant et je serai trop payé, me dit-il ; allez, portez-vous bien et moi aussi.
Le privilège d'Harmant oomportait l'exploitation des
théâtres de Tours, Orléans et Blois. Nous nous dirigeâmes sur Blois, où je devais jouer les mêmes pièces que l'on venait de donner à Tours.
Mais je ne pus paraître qu'une fois, m'étant trouvé gravement indisposé pendant huit jours, au bout desquels nous nous rendîmes à Orléans.
En arrivant dans cette ville, nous eûmes le plaisir d'y rencontrer mon ami Vanderburch, qui nous attendait à l'hôtel et qui voulut absolument nous emmener passer quelques jours à son château du Gamin de Paris^ dont j'ai déjà parlé.
Cette charmante propriété était située à La Chapelle- Saint-Mesmin, petit village à peu de distance d'Orléans, et où l'on se rendait en moins d'une heure, au moyen d'une grande guimbarde, appelée omnibus, faisant ce trajet quatre fois par jour, et. moyennant vingt-cinq centimes.
Nous acceptâmes l'aimable invitation de Vanderburch, mais à condition que nous payerions pension. Ce cher Vander n'était pas dans une position qui lui permît d'héberger trois personnes pendant, plusieurs jours, et d'ailleurs cet arrangement nous mettait à l'aise les uns et les autres.
Vanderburch avait fait l'acquisition du petit domaine avec armes et bagages, c'est-à-dire avec toutes ses dépendances, et même un mobilier très curieux datant du siècle de Louis XV ainsi que la maison, ce qui donnait aux appartements un petit air patriarcal plein de charme pour un amateur de bucoliques.
Harmant, toujours rempli d'égard pour l'artiste souffreteux, vint, avec sa troupe, répéter quatre fois chez
Vanderburch afin dq m'éviter la fatigue du voyage de La Chapelle à Orléans où je jouai trois soirées.
Mes excellents camarades voulant me donner un témoignage éclatant de leur sympathie, choisirent pour cela le jour de ma dernière représentation. Je jouais Michel Perrin; au moment où, après avoir chanté le couplet au public, je me retirais en saluant, je me trouvai tout à coup entouré par les artistes de la troupe qui m'offrirent de charmants bouquets tandis que l'un de ces messieurs m'adressait les vers que voici :
Contre les maux de cette triste vie, Arme-toi mieux, nous t'en faisons la loi, Suis les leçons de la philosophie, Si bon pour tous, deviens-le donc pour toi ! Pardonne-moi cette froide sentence, Lorsque le corps par l'âme est dominé.
L'on ressent moins ses douleurs, sa souffrance : Autant que nous, sois l'ami de Bouffé.
Des cris de vive Bouffé! retentirent et le public, se mettant de la partie, couronna cette petite fête par ses applaudissements. Profondément touché de leur ovation spontanée, je voulus, avant notre départ d'Orléans, remercier mes chers camarades, et les priai d'accepter chacun un souvenir du Gamiii de Paris.
De retour à Passy, nous trouvâmes une lettre dans laquelle notre propriétaire nous témoignait ses regrets de ne pouvoir nous continuer la location de sa maison, qu'il se voyait obligé de vendre. Nous allions donc être forcés d'abandonner cette demeure, voisine de celle de notre fille Victorine, de son mari et de ses enfants, que
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nous avions le plaisir de voir à chaque instant du jour. Il ne nous restait qu'un moyen d'éviter ce nouveau chagrin, c'était d'acheter la maison. J'hésitais à faire cette acquisition, et pourtant l'état de ma santé no me permettait pas de hraver les fatigues d'un déménagement. Enfin, pressé par les conseils de nos amis et les prières de nos enfants, je me Irouvai, huit jours plus tard, classé parmi <' ces gueiix de propriétaires.»
Ce titre hrillant ne me rendit malheureusement pas la santé ; je ne pus qu'en 1854 tenter de reparaître eu public.