AVIS ET CONSEILS AUX HABITANTS D AUTEUIL
Les proje.3tiles qui, pendant le bombardement, tomberont sur la ville, sont des bombes ou des obus; il n'y a pas de moyens pratiques d'empêcher leur pénélration dans les maisons; mais il ne faut pas s'exagérer le danger, nos maisons sont construites de façon à ne pas être facilement démolies.
Il sera probablement né-iessaire, et nous conseillons aux habitants rapprochés des fortifications d'évacuer leurs maisons, surtout celles qui renferment des femmes et des en finis...
Il y avait deux grandes pages sur ce ton, mais ce que j'en avais lu suffisait pour nous décider à déménager au plus vite. Déménager, cela était facile à dire, mais où trouver un refuge pour six personnes dans un moment oii l'on voyait une foule de gens contraints à coucher, pour ainsi dire, à la belle étoile? Nous eussions peut-être été réduits à celte extrémité sans notre cousine Brinet qui vint à notre secours. Elle nous apprit que nos amis communs, M. et M""'Morel, forcés de s'absenter de Paris pour quelques mois, lui avaient confié les clefs de leur appartement, situé Cour du Commerce, dans la maison qu'elle habitait elle-même, et nous proposa de prendre possession du local vacant, ce que nous acceptâmes avec empressement.
Certains d'être à l'abri du bombardement, nous prenions notre mal en patience, et faisions des vœux pour le succès de nos armes.
Quant à moi, je regrettais que mon âge et ma mauvaise santé me privassent de prendre un fusil, mais je volilas quand môme être utile à la défense, et biènlùl
notre demeure devint une fabrique de charpie, de bandes, de compresses, enfin de tout ce qui pouvait servir au pansement de nos pauvres blessés. Toute la maison y mit la main, jeunes et vieux, voisins et voisines, et, glace à un travail incessant de jour et de nuit, car on dormait peu, je pouvais porter chaque jour un paquet présentable aux ambulances étajjlies au Théâtre-Français, à rOdéon, au Gymnase et à la Porte-Saint-Martin.
Paitoul je rencontrai* comédiens et comédiennes trauslorniés en intirmiei's ou en sœurs de charité, et tous montraient une bonté, une douceur et un dévouement sans bornes pour les martyrs de la guerre.
Les ambulances dont je parle étaient organisées avec une rare intelligence; celle du Théâtre-Français surtout se trouvait dans les conditions d'un véritable hôpital ; rien n'y manquait. On peut s'en convaincre par le tableau suivant, dû à l'obligeance de l'excellent A'^erteuii, secrétaire général de la Cnméiiii'-Fiançai-e, et dont lalVabilité est passée en proverbe :
Direcleur-admiaistraleur : }A. VA. Thierry; trésorier: M. Verteuil; économe : M. Guillard; chargé des écritures : M. Fournier.
Dames déléguées : M'^'* Madeleine Brohan, Favart, Dubois, E. Ili([uier, Jouassain, V. Lafontaine.
Docteur^ : y[yi. Goqucrel, Nélaton, Richet, Firmin, Mallet. Driot.
Infirmiers : Douze employés du théâtre.
A rOdéon, c'était notre grande artiste, Sarah Bernhardt, oubliant sa frêle santé pour s'occuper, jours et nuils, de ses malades, et secondée dans cette noble
lâche par M"^^ Lambquin et plusieurs artistes de l'Odéon, entre autres Salvator.
Au G3'mnase, même dévouement de la part de M. et M"* Prioleau, Louvel, ainsi que de toutes les dames de la troupe, M"^ Magnier en tête.
A la Porte-Saint-Martin, une grande partie du personnel était, dans un but également charitable, mis sous les ordres de M"^ Marie Laurent.
Je vois encore mes chers camarades remplir la tâche qu'ils s'étaient imposée avec une conscience, une abnégation digne de tous les éloges, et ces femmes admirables prodiguer leurs soins et même leur tendresse aux pauvres malades, qu'elles encourageaient à la résignation avec d'angéliques paroles.
Un jour je fus témoin, à l'ambulance de la Porte- Saint-Martin, dirigée par M""* Laurent, d'une scène admirable. On attendait le chirurgien qui devait amputer le bras droit d'un pauvre petit sergent de vingt-trois ans. L'enfant, résigné à son sort, suppliait sa mère (c'est ainsi que tous les pensionnaires appelaient avec raison M"'^ Laurent) .
— Vous ne me quitterez pas, disait-il; votre présence me donnera du courage, et vous verrez que je suis un homme qui sait souffrir.
— Soyez tranquille, cher enfant, je serai là, et tout ira bien, grâce à Dieu.
La noble femme accomplit sa promesse ; elle tint entre ses mains la tète du patient, qu'elle couvrit de baisers pendant la cruelle opération, et ne quitta cette posture que lorsque tout fut terminé. Cette sublime créature ne mcrite-t-elle pas l'admiration de tous, et le?'"
succès qu'elle obtient chaque jour au théâtre? Oh! gloire à vous, madame !
J'ai plus tard revu le petit sergent en parfaite santé et plein de reconnaissance pour sa bonne inère Laurent, dont il ne parlait que les larmes dans les yeux.
Mais retournons à la cour du Commerce. Nous vivions là (cela pouvait-il s'appeler vivre?) enfin, nous vivions tant bien que mal, depuis près de quatre mois, dans le local dont j'ai parlé.
Mais^ un beau jour, les obus vinrent nous relancer jusque dans notre passage. 11 en tombait de divers côtés, carrefour de l'Odéon, place Saint-Sulpice, enfin tout le quartier était menacé. Que faire? où aller? on ne trouvait plus un coin nulle part; c'était au point, je le répète, qu'un grand nombre de réfugiés logeaient sous des tentes. Il fallait donc se résigner en se confiant à la Providence.
Un soir, notre ami Jules Lebouvier, qui tenait un hôtel meublé place Favart, vint nous proposer de nous emmener chez lui, à l'instant même. Dix heures venaient de sonner, le temps était horrible; la neige, les grêlons, le verglas, couvraient le pavé de la rue. Ce fut par le plus grand des hasards que nous pûmes nous procurer une voiture pour conduire à l'hôtel ma fille Pauline et sa mère, toutes deux malades.
Nous ne quittâmes ce refuge que le 26 février 1871, pour retourner à notre maison d'Auteuil, La paix, signée le 28 de ce même mois, nous donna l'idée de faire revenir notre mobilier, dont la pension de 80 francs par mois courait depuis bien longtemps. Nous pouvions espérer, après tous nos malheur*, retrouver le calme
et la tranquillité dont nous avions grand besoin ^ messieurs de la Commune se chargèrent bientôt de nous désabuser. Dès le 18 mars, ils envahirent notre quartier et y construisirent d'énormes barricades, enfermant ainsi nos maisons dans une enceinte fortifiée.
Il fallut donc nous résoudre à fuir encore une fois, mais en laissant derrière nous le mobilier qui avait été réinstallé dans notre maison, et qu'il était impossible d'emporter à travers tant d'obstacles.
Nous savions heureusement où trouver asile. L'armistice conclu le 28 février entre les armées française et prussienne, ayant rouvert les portes de Paris , mon parent et ami Auguste Blanchard, un de nos graveurs les plus distingués, était immédiatement partt avec sa famille pour la maison de campagne qu'il possédait à Luzarches ; ils y restèrent naturellement pendant le joli règne de la Commune. L'appartement qu'ils habitaient l'hiver à Paris, rue de la Victoire, AI, se trouvait donc a notre disposition. Mais le problème consistait à découvrir une voiture qui voulût bien nous transporter ; je ne trouvai que la charrette de notre brave marchand de légumes, qui consentit à nous mener rue de la Victoire.
Je ne raconterai pas les péripéties de ce voyage ; il suffira, pour en donner une idée, de dire que les obus sifflaient à chaque minute sur nos têtes et que nous traversâmes plus de vingt bariicades, dont les aimables gardiens nous gratifiaient dépithètes peu parlementaires, accompagnées de ge^tes menaçants. iPartis d'Auteuil à midi, nous n'arrivâmes qu'à trois heures rue de la Victoh'C. Gela se passait, le IG mai, le jour même
OÙ la colonne Vendôme fut brisée par une poignée de misérables, à la grande joie des Prussiens, témoins de cet acte de vandalisme.
Nous étions installés depuis six jours dans l'appartement de nos amis Blanchard, ignorant ce qui se passait dans les autres quartiers, bloqués que nous étions par des barricades, quand nous vîmes arriver deux bataillons qui nous apprirent que nos libérateurs étaient entrés la veille dans Paris.
Le lendemain 23, vers deux heures, une voiture s'arrêtait à notre porte ; c'était notre cher gendrej Théodore Haquette, qui arrivait de Sèvres, où il remplissait les fonctions de garde général à la Manufacture de porcelaines, qui lui doit de posséder encore son admirable musée, qu'il préserva des griffes des Prussiens, au péril de sa vie.
Ce cher ami venait nous chercher pour nous reconduire à Auteuil.
En traversant le rond-point des Champs-Elysées, nous fûmes salués par la chute d'un arbre énorme qu'un obus vint briser à quelques pas de notre voiture : nous venions de l'échapper belle !
Nous arrivâmes chez nous sans autre accident. Nos maisons étaient restées debout, mais elles avaient reçu des blessures qui nécessitèrent quatre mille cinq cents francs de réparations. Les dépenses extraordinaires que nous avaient occasionnées trois déménagements successifs, les besoins de la vie de six personnes, dont deux malades, pendant un hiver rigoureux, où les rares • denrées qu'on pouvait]encore se procurer étaient cotées à des prix fabuleux, tout avait mis à sec notre caisse.
J'espérais, malgré mes soixante et onze ans, pouvoir donner de temps en temps quelques représentations, ce qui m'eût permis de combler une partie du déficit que nous venions d'éprouver; mais ce ne fut qu'en 1875 que je pus réaliser cette espérance, en jouant dans les matinées que M. Montigny venait d'organiser au Gymnase, en quelque sorte malgré lui, et dont les résultats dépassèrent toutes les prévisions,
La première de ces matinées eut lieu le dimanche gras, 7 février 1875, je n'y jouai pas^ la seconde, donnée le" lundi 8 février, se composait ainsi : le CanO' lier, Pauvre Jacques et le Mariage de raison. Ces représentations diurnes n'avaient lieu que les dimanches et les jours de fête ; j'en jouai quatorze dans l'espace de^trois mois et demi, moyennant un jeton de cent francs, y compris les répétitions; mais, malheureusement, il ne me fut possible d'en donner que dix en 1876. J'avais donc gagné la somme de deux mille quatre cents francs dans l'espace de deux années!
Je retombai malade, et, depuis cette époque, je ne reparus que deux fois en public. La première, le jour de la représentation au bénéfice de Laurent, que j'amenai sur la scène en compagnie de Laferrière, représentation organisée par nos camarades Dumaine et Gouget, deux cœurs d'or que l'on est toujours certain de rencontrer quand il s'agit d'une bonne action ; la seconde et dernière, le 10 janvier 1878, dans une matinée donnée à mon bénéfice, au théâtre de l'Opéra- Comique, sous le patronage de la Comédie-Française, et organisée par les soins de mes amis Got et Delaunav.
Je parle de cette représentation pour remercier encore une fois tous les camarades qui m'ont honoré du concours de leur talent. C'est avec bonheur et reconnaissance que je retrace ici leurs noms. C'étaient :
M-"^^ Sarah Bernhardt, Favart, Croizette, Reichemberg, Bianca, Martin, Girard, Marie Laurent, Thérésa, Macé-Montrouge, Alexis ;
MM. Got, Delaunay, Goquelin aîné, Coquelin cadet, Febvre, Thiron, Mounet-Sully, Prudhon, Delannoy, Salvini (tragédien italien), Capoul, Gaillard, Saint-Germain, Paulin Ménier, George, Derval , Lenormand, Gorbin, Simon Max, Nathan, Ponchard.
Si quelque artiste était oublié dans cette nomenclature, qu'il me le pardonne, car l'omission serait tout à fait involontaire.
Voici le couplet d'adieux composé par mon ami Got, et que j'adressai au public à la fin de cette représentation, dans laquelle je jouai une scène de la Fille de V Avare, avec Got, qui avait gracieusement appris le rôle de Menu pour me donner la réplique, preuve nouvelle de l'excellent cœur du grand artiste et de sa sincère amitié pour le vieux comédien :
Air : Muse des bois.
L'âge et le sort, en dépit de mon zèle, A la retraite, hélas! m'avaient réduit; J'étais vaincu, mais l'amitié tidèle Vient pour un jour me tirer de ma nuit. Témoin passé, compagnon de ma vie, Public ami, qui de tout me tint lieu, Faut-il pleurer quand je vous remercie?... Faut-il sourire en vous disant adieu ?
Après ce couplet, mes deux chers amis, Delannoy et M"^ Alexis, m'offrirent une splendide couronne, hommage de mes bons camarades du Yaudeville; Delannoy accompagna ce présent précieux de quelques paroles pleines de cœur, qui me touchèrent jusqu'aux larmes, et que je n'oublierai jamais, non plus que celui qui les a prononcées.
Mais je ne dois pas oublier mon cher petit-fils Maurice Haquette, qui ne s'était jamais montré plus dévoué qu'en cette circonstance. Secondant notre ami Got dans ses démarches, et s^occupant de tous les détails de cette fête arlislique, il montra une fois de plus combien il nous aime, nous qui l'aimons aussi du plus profond de nos cœurs.
Et maintenant, que le lecteur me permette de retourner en arrière pour parler de quelques-uns de mes consrés.