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CHAPITRE XLIV

Mon premier congé. — Rouen. — Le Théâtre des Arts. — Le parterre ilebout. — Le public rouennais. — Los artistes do la troupe. — Mon répertoire. — Adieux en eouplets.

J'avais entendu dire que le public de Rouen, celui surtout qui fréquentait le Grand Théâtre, se montrait d'une sévérité souvent injuste et même cruelle enver.'^ les débutants et les artistes en représentations. On assurait que ces messieurs jouaient, aux dominos ou à l'écar: lé, l'admission ou le renvoi d'un débutant. On disait encore, et cela est passé en proverbe dans la capitale de la Normandie, qu'un bon Rouennais ne sortait jamais sans son parapluie et son sifflet.

D'après cela, j'étais, on le comprend, peu désireux do commencer mes congés par celte ville redoutable. Rencontre singulière, la première lettre que je reçus d'un correspondant, me proposait justement d'aller à lîonen donner des représentations pendant le mois de juin 1837. Je refusai tout d'abord; mais, après réflexion, je me dis : « Au bout du compte je n'en mourrai pas, et je saurai à quoi m'en tenir: si j'ai 1p malheur d'être

sifflé par les Rouennais, je renoncerai pour toujours à jouer en province;; si, au contraire, ils m'accueillent avec bienveillance, ce sera une sorte de garantie pour les autres villes où je me rendrai par la suite. »

Je signai donc cet engagement, et partis moins que rassuré sur le sort que me réservaient les Normands.

Ma première représentation eut lieu le 4 juin.

J'y jouai mon spectacle de prédilection, Pauvre Jacques et le Gamin de Paris; il me semblait que ces deux ouvrages devaient me porter bonheur. Je ne me trompais pas ; aussi, par la suite, débutai-je par ces deux pièces dans toutes les villes où je donnai des représentations. J'opérais également, avec les mêmes rôles, ma rentrée au Gymnase, le 1" septembre de chaque année.

Au moment où je parus sur la scène du Grand Théâtre des Arts dans le costume de Pauvre Jacques, un silence profond se fi^ dans toute la salle. Gela ne me surpiit nullement, d'après ce que je savais de la sévérité de ce public; mais ce qui me frappa, au point de ne pouvoir m'en rendre compte tout d'abord, ce fut la foule compacte remplissant le parterre de cette immense salle. J'ignorais alors que les Rouennais n'avaient jamais voulu souffrir de banquettes au parterre, et qu'ils préféraient rester debout, afin de n'avoir pas l'ennui de retenir leurs places pendant les entr'actes. Ils laissaient leurs chapeaux au café, et, en rentrant, ils se faufihiient dans les rangs pressés qui, vus de la scène, faisaient absolument l'effet de flots agités. Il arrivait parfois, les jours de grandes recettes,

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que les derniers venus, voulant trouver place quand même, étaient enlevés de terre et promenés sur les têtes ou les épaules jusqu'à ce qu'il se présentât une éclaircie qui leur permît de retomber sur leurs pieds...

J'ai été souvent témoin de cette gymnastique, exécutée à la grande joie du directeur, qui préférait de beaucoup, au système des banquettes, le parterre debout qui lui donnait la possibilité de placer cent cinquante personnes de plus.

Mes succès à Rouen furent très grands ; cela tint surtout, je crois, à ce que mon physique et ma petite taille me permettaient de jouer, dans la même soirée, le Ga- 7nin de Paris et le centenaire Turlututu, ce que n'aurait pu faire aucun des artistes de la troupe rouennaise, où l'on rencontrait cependant des hommes de talent, tels que Leclère et Félix, qui se sont fait applaudir longtemps aux Variétés et au Vaudeville; Lemaire, que nous avons vu, à l'Opéra-Gomique, jouer avec succès ce qu'on appelle les Laruette ; le joyeux Hoffmann, si amusant dans plusieurs créations et surtout si spirituel dans ses chansonnettes ; M"= Louis, jouant les duègnes avec un talent qu'on pouvait comparer à celui de notre regrettée Julienne du Gymnase. La troupe, on le voit, était remarquable, et je me trouvais secondé d'une façon qui me rappelait le Gymnase et sa bonne camaraderie.

J'ai dit qu'un seul de ces artistes n'aurait pu jouer tous les personnages de mon répertoire; en voici la preuve. Le rôle de Pauvre Jacques fut créé à Rouen par Isouard Nicolo, frère du compositeur; ceux de

Grandet, de Michel Perrin, du Bouffon du Prince^ Candinot, Jacquard, par Leclère; celui de Clermont, par Félix; le Gamin de Paris, par M™^ Génot, sœur do Léontine Fay ; le Muet d' Ingouville , par un jeune danseur nommé Alexandre; les Vieux Péchés, par Leclère; les Enfants de troupe et l'Abbé galant, par un Jeune premier dont le nom m'échappe; le Père Turlutufu, par Isidore Dechière.

Si dame nature m'avait gratifié de trois ou quatre pouces de plus, d'une certaire rotondité, du masque de Grassot ou d'Odry, il m'eût été impossible de réaliser ces transformations...

Après avoir donné à Rouen douze représentations pour mon compte et une treizième (par-dessus le marché) pour les choristes, je fis mes adieux au puiilic en lui adressant les couplets suivants :

Air du rondeau de la Vieille di Suremes.

Près de m'éloigner de ces lieux.

Où plus longtemps je voudrais être, De ceux qui ne peuvent paraître Je dois vous faire les adieux.

Grandet le millionnaire, Bien qu'il chérisse son or.

Devant vous encor espère Qiielqu-e jour pleurer son tréior.

L'pauv' Gamin est tout malheureux D'voir déjà finir ses vacances, Ah! s'il avait d'plus long dispense>, r n' quitterait pjii sitôt ce^ lieux.

Pauvre Jacques, au fond de l'âme, Forme un vœu qui serait doux ; Par ma voix il le réclame, C'est un souvenif de vous.

Du malicieux fantassin,

En vain la verve s'exerce,

D'un fol espoir il se berce.

S'il croit vous quitter sans chagrin.

Bientôt, malgré son envie, Turlutntu va partir; Mais vous serez de sa vie • Lo plus heureux souvenir.

Le Bouffon, le maire danseur.

Le Muet dans son triste langage.

M'ont chargé d'offrir leur hommage; Accueillez leur ambassadeur.

Le bon curé de village Vous bénit tous par ma voix Souhaitez-lui bon voyage.

Et pensez à lui quelquefois.

C'est ainsi qu'en quittant ces lieux.

Où plus longtemps je voudrais êtra De ceux qui ne peuvent paraître J'ai dû vous faire les ailieux!

Ces couplets ne sont pas forts, et pourtant ils produisirent grand effet, furent bissés, et me valurent Jes adieux les plus chaleureux!...

J'avais donc été accepté par le public qu'on disait féroce, et qui se montra si charmant pour moi que je retournai sept fois donner des représentations dans cette ville.

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