CHAPITRE LUI
Mes représentations à Lille. — La catastrophe de Fampoux, — llachel. — Soirée au bénétice des pauvres familles de la ville.
— Saint-Quentin. — Laferrière et les Enfants de troupe. —
— Un double deuil de famille : Mort de mon père et folie de mon frère Gustave. — Notre fils Hippolyte malade. — Mariage de notre nièce. — Le toast du baron Taylor. — Un ménage heureux.
Le lendemain de notre arrivée à Lille, le 7 juillet 1846, une aflreuse nouvelle vint nous consterner ainsi que toute la population. Le train venant de Paris, dans lequel nous nous trouvions la veille, avait déraillé juste à l'endroit où nous avions remarqué des oscillations. On avait à déplorer un grand nombre de victimes,
La dernière représentation de Rachel était annoncée, à son bénéfice, pour le soir; ce bénéfice fut remis à un autre jour, à la demande même de Rachel, qui voulut que la représentation annoncée fût donnée au profit de»g familles nécessiteuses des victimes.
J'eus le bonheur de concourir à cette bonne œuvre ; la recette atteignit le chiflre énorme de neuf mille francs, ce qu'on n'avait jamais vu à Lille, Rachel aban-
donna tout ce qui lui revenait; elle voulut, à l'admiration de tous ceux qui l'avaient entendue, joindre les bénédictions des infortunés qu'elle venait de secourir si généreusement.
Après avoir donné huit représentations dans cette ville, nous partîmes pour Saint-Quentin, où j'étais engagé pour six soirées.
Nous y arrivâmes le jour même où Laferrière jouait sa dernière représentation, qui se composait d\iSonneur de Saint-Paul et des Enfants de troupe.
Laferrière et le directeur ne s'étaient sans doute pas rendu compte de la faute qu'ils commettaient en comprenant dans ce spectacle un des ouvrages de mon répertoire, dont j'avais envoyé la liste écrite ; ils auraient dû comprendre qu'il était fâcheux pour moi de voir jouer, à la veille de mes représentations, une des créations que j'affectionnais le plus. C'est un procédé que, pour ma part, je n'ai à me reprocher envers aucun camarade.
Caché dans un coin de la salle, j'assistai à cette représentation. Je ne me permettrai pas d'analyser ici la manière dont Laferrière joua le rôle de Trim ; je dirai seulement que cet artiste, d'un talent incontestable et surtout d'une grande distinction, apportait dans ce personnage une désinvolture et un laisser-aller frisant le mauvais goût.
J'ai remarqué, du reste, que, presque toujours, les artistes jouant les jeunes premiers, se figurent, en abordant un rôle comique, qu'ils doivent, pour arriver à produire de l'effet, appuyer sur les mois, multiplier les
gestes, mettre la distinction de côté, en un mot aller jusqu'à tomber dans la trivialité. Sans doute on ne peut ni ne doit donner à un personnage populaire les façons et les manières du grand monde, mais il y a une certaine manière de garder une distinction relative que certains comédiens oublient trop souvent.
Je ne pus jouer les Enfants de troupe à Saint- Quentin, où les spectateurs, toujours les mêmes, ne voyaient jamais une pièce deux l'ois.
Un jour, le 3 août, au moment où je me disposais à partir pour la répétition, un des garçons de l'hôtel m'apporta une lettre cachetée de noir; je reconnus l'écriture sur l'enveloppe ; elle était de ma bonne sœur aînée, M""' Gauthier.
J'ouvris celte lettre en tremblant, avec le pressentiment de quelque malheur. Je ne me trompais pas; dès les premières lignes, je fus frappé au cœur. Mon pauvre père était mort, après trois jours d'une maladie qui s'était déclarée à la suite de l'inquiétude et des fatigues que le pauvre homme avait eu à supporter, pendant quatre jours et quatre nuits employés à la recherche de mon frère Gustave, sourd et muet, qui avait disparu sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu.
Au bout de ces (juatre jours, Gustave revint, cou- Vert de boue et de poussière, les cheveux en désordre, les habits en lambeaux : il semblait avoir perdu la raison. Ce n'était, hélas ! que trop réel ; ce qu'on prit d'abord pour une suite des mauvais traitements qu'il avait dû essuyer, tourna bientôt en folie furieuse. Nous
nous vîmes contraints de le mettre dans une maison de santé, oîi il mourut en 1869, sans que jamais une lueur de raison jaillît de ce cerveau malade.
A la suite des deux coups cruels qui venaient de me frapper, je fus hors d'état de continuer mes représentations. Tout en prenant pai't à mon chagrin, le directeur, qui comptait sur le produit de ces représentations pour payer ses artistes, se désespérait. Il m'avait confié que le répertoire de Laferrière se composant en grande partie de mélodrames, genre qui ne plaisait pas au public de Sain t-Quenlin, n'avait pas réalisé les recettes auxquelles on s'était attendu, que par suite il se trouvait, lui directeur, dans une situation cruelle. Cela redoublait ma poino, et je ne vis qu'un moyen de dédommager ce brave homme de la perte que je lui occasionnais bien involontairement : je lui abandonnai les 1187 francs qui me revenaient comme partage dans les trois représentationsqueje venais de donner sur son théâtre. Cette somme le tira d'embarras en lui permettant d'attendre les représentations de Déjazet, annoncées pour le 15 août.
Notre départ de Saint-Quentin fut retardé par une indisposition qui me retint au lit plusieurs jours. Ma chère Alphonsine me prodigua, comme toujours, les soins d'une tendre mère, et cela tout en me cachant ses larmes, car elle chérissait, mon père autant que je le chérissais moi-même. Je pus donc encore une fois apprécier la bonté, l'abnégation de cet ange consolateur, que respectent et admirent tous ceux qui le connaissent.
Nous partîmes le 8 août pour Paris. En arrivant, nous
trouvâmes Hippolyte, le plus jeune de nos fils, gravement malade d'une fièvre typhoïde.
Notre domestique Louise, dont nous connaissions le dévouement, s'était empressée d'appeler le médecin et de nous écrire à Saint-Quenlin; mais sa lettre nous avait croisés en chemin, en sorte que nous ignorions le nouveau malheur qui nous attendait. Les symptômes de la cruelle maladie devenaient de jour en jour plus alarmants ; le délire continuel qui s'emparait de la raison de notre pauvre enfant, nous faisait craindre pour sa vie. Sa mère ne voulut le quitter ni jour ni nuit, et, grâce à ses soins de toutes les minutes, notre fils nous fut rendu. Sa convalescence fut longue, bien longue; mais, Dieu merci, nous avons le bonheur de Tembrasser encore aujourd'hui.
Le ciel sembla enfin nous prendre en pitié en nous faisant espérer des jours meilleurs pour notre famille. Le mariage de ma nièce Héloïse Gauthier vint réaliser cet espoir. Elle épousa un charmant garçon, Alexis Thuillier, qui avait succédé à son père comme agenttrésorier de l'Association des artistes dramatiques, fonctions qu'il remplit depuis plus de trente ans, avec un zèle, une intelligence qui lui ont mérité les sympathies et l'amitié de tous les membres de cette grande famille artistique.
Le mariage d'Héloïse et. d'Alexis fut célébré le 4 octobre 1846. Le baron Taylor qui assistait au banquet, portant en sautoir la croix de commandeur de la Légion d'honneur, adressa aux mariés les paroles suivantes :
— Savez-vous pourquoi, mes amis,jeporteaujourd'hui ce ruban que je mets seulement lorsque je vais à la
cour? J'ai voulu protester contre ceux qui prétendent mettre au ban de la société les comédiens qu'ils traitent de réprouvés et de bohèmes, en leur faisant voir qu'il est des hommes pouvant sans vanité se dire honorables qui, loin d'en rougir, sont fiers de compter au nombre de leurs amis la plus grande partie des membres de cette race soi-disant maudite, de ces parias qui ont l'infamie d'élever leurs enfants dans la croyance de Dieu, ainsi que nous venons d'en être témoins en assistant à la bénédiction appelée par un prêtre sur la tête de ces jeunes époux. Je leur souhaite à mon tour, et du fond de mon cœur, tout le bonheur qu'ils méritent.
Ce souhait fut exaucé, car jamais on ne vit union plus heureuse.
Ces chers enfants m'adressèrent, le lendemain de leur mariage, le billet suivant que j'ai précieusement conservé :
A BOUFFE, A LEUR OMCLE BIEN-AHIE , Les mariés reconnaissants,
IlÉLoïsE et Alexis Thoillier.
N B. — Nous avons une heureuse nouvelle à t'apprendre. Voici ce que vient de décid'er le Comité, dans sa séance du 14 octobre 4846 : « Appoint'^ments de l'agent trésorier, 400 fr. par mois, jusqu'au mois d'avril 1817; 600 fr. pour les années suivantes. »
C'est grâce à M. le baron Ta3-lor que ma position a été ainsi réglée. Tu vois, cher oncle, que les jeunes mariés ne mourront pas de faim!,..