CHAPITRE LU
Londres. — Mitchell, — Un décor du Gamin de Paris. — Visite du prince Louis. — La reine. — La brochure de l'Oncle Baptiste.
— Rachel à Londres. — Bruxelles. — Rachel et Raphaël Félix.
— La Notre-Dame d'août. — Un feu d'artifice. — Une représentation à mon bénéUce,
Après une traversée qui nous permit de ne laisser aucune trace de notre passage, nous arrivâmes à Londres le i juin 1842. Nous descendîmes dans une maison touchant au théâtre Saint-James, où jo devais donner mes représentations.
La salle de ce théâtre était décorée avec tni goût qu'on rencontre rarement à Londres dans les salles de spectacle. M. Mitchell , le directeur, en même temps libraire de la reine, y avait npporté une recherche digne de la souveraine, qui l'honorait souvent de sa présence.
Mitchell poussait si loin la manie du luxe, qu'il voulut, un jour que Sa Majesté devait assister au spectacle avec les jeunes princes, nous faire jouer le premier acte du Gamin de Paris dans un salon Louis XV orné de consoles et de fauteuils dorés.
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En arrivant sur le théâtre, avant le lever du rideau, j'aperçus ce décor.
— Vous vous êtes trompés, dis-je aux machinistes, c'est le décor du second acte que vous posez là?
— Mais non, répondit leur chef, nous venons do poser celui-ci d'après les ordres de M. Mitchell.
— Mais c'est impossible ! la demeure de la grand'mère doit être une chambre des plus modestes.
Mitchell, qui venait d'entrer sur le théâtre, entendit ces derniers mots et me dit d'un air suppliant :
- — Ah ! mon cher Boufïé, je vous en prie, jouez dans ce décor-là ; les princes sont dans la salle, et je ne veux pas leur faire voir de vilaines choses.
— Mais, lui dis-jc, ils vont se figurer qu'en France les gens du peuple sont logés comme de grands seigneurs ! Il serait plus intéressant, à mon avis, d'offrir aux princes la reproduction exacte des logements ouvriers de Paris, qu'ils ne connaissent pas.
— Je vous assure, mon ami, qu'ils sont trop jeunes pour comprendre cela, et qu'un joli décor leur plaira bien davantage.
11 fallut, bon gré mal gré, me résigner à satisfaire la fantaisie ridicule de ce bon courtisan.
Mais voit-on d'ici la grand'mère Meunier se carrant et tricotant des bas de laine dans un fauteuil doré? C'était tout simplement stupide. Heureusement, cela se passait en Angleterre!
Un soir, je venais de jouer Michel Perrin. Pendant que je changeais de costume pour paraître dans les Vieux péchés, on frappa à la porte de ma loge; c'était
le comte d'Orsay, accompagné d'une autre personne.
— Pardonnez-moi de vous déranger, mon cher Bouffé, dit-il, mais nous ne vous tiendrons pas longtemps. Permettez-moi de vous présenter Son Altesse le prince Louis, qui désire vous serrer la main.
— Oui, monsieur, ajouta le prince, j'ai désiré vous voir, vous serrer la main, et vous témoigner tout le bonheur que je viens d'éprouver en vous voyant jouer cette pièce, dans laquelle l'auteur a rapporté un incident de la vie de l'empereur Napoléon, dont le souvenir vénéré ne s'effacera jamais de ma mémoire. — Je n'oublierai pas non plus l'homme et l'artiste que je viens d'applaudir et qui m'a rappelé ma bonne France.
Et, comme je m'excusais auprès de ces messieurs de continuer devant eux ma toilette :
— Si ce n'est pas indiscret, me dit le prince, permettez-moi de rester quelques instants encore. Je suis curieux de savoir quels moyens vous employez pour changer ainsi votre visage, car je vous ai vu dans plusieurs de vos rôles, et j'avais peine à vous reconnaître tout d'abord.
— Je vous remercie du compliment, Monseigneur, il me prouve une fois de plus que j'ai eu raison de penser qu'un comédien est un peintre qui, toutes les fois que son physique le lui permet, doit varier sa tête, au contraire des peintres de tabatières dites de Brunswick.
J'avoue que la présence de ces messieurs me gênait un peu pour exécuter mon barbouillage; je finis pourtant par en venir à bout. Mes visiteurs me donnèrent encore une fois la main, et retournèrent dans la salle. J'étais bien loin alors de me douter qu'un jour viendrait où
je solliciterais de ce prince, devenu empereur, l'cuitorisation de jouer cette même pièce de Michel Perrin, dont la représentation était interdite par la censure ot par le ministre... On a vu, dans un précédent chap tre, avec quelle bonne grâce Napoléon 111 accueillit ma demande et donna l'ordre de laisser jouer la pièce... Il répondit môme à la princesse Mathilde, qui avait eu la bonté de lui remettre ma supplique :
— Vous direz à M. Bouffé que l'empereur n'a pas oublié la visite du prince Louis dans sa loge à Londres, et que, toutes les fois qu'il pourra lui être agréable, ce sera pour lui un réel plaisir.
J'eus encore, à Londres, le bonheur de me trouver en relations intimes avec plusieurs artistes distingués : Mathew et sa femme, qui nous donnèrent toutes les preuves d'une amitié sincère; Webster, directeur et acteur du théâtre royal de Hay-Market, artiste de beaucoup de talent; Farenn, attaché au même théâtre, où je lui vis jouer plusieurs de mes rôles, entre autres le Père Turlututu, le Grand-Papa Guérin et l'Oncle Baptiste, d'une façon remarquable. Enfin, je me liai tout à fait d'amitié avec Yung, tragédien contemporain de Talma, qu'il vénérait et dont il ne parlait qu'avec l'enthousiasme d'un véritable artiste.
La reine, ayant assisté à la première représentation de V Oncle Baptiste et désirant revoir la pièce, me fit demander la brochure avec les traditions, c'est-à-dire ce que j'ajoutais au dialogue, et qu'elle n'avait p-u trou ver dans la brochure que Milchell faisait placer dans sa
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loge, car ces traditions ne se trouvaient que sur le manuscrit que j'avais fait copier avec toutes les annotations, dont le nombre n'était pas moindre de soixante. Il n'y avait pas de temps à perdre, la reine devant assister le lendemain à la représentation de VOnele Baptiste. Je passai une partie de la nuit à ce travail très compliqué ; Mitchell fit relier ma brochure d'une façon splendide, et la remit lui-même à Sa Majesté, qui voulut bien me faire adresser la lettre suivante :
Londres, 27 juin 1842.
Monsieur,
Sa Majesté me charge de vous témoigner sa satisfaction. Elle me charge en outre de vous dire que cette brocliure sera placée dans sa bibliothèque particulière, en souvenir des agréables soirées que votre talent lui a procurées.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble serviteur.
Guillaume Stanlay, Secrétaire de Sa Majesté la Reine,
Une autre reine qui, elle aussi, avait bien sa puissance, régnait alors à Londres, c'était Rachel.
Les représentations de la grande tragédienne étaient suivies par toute la noblesse de Londres; chacun voulait admirer ce talent hors ligne. Le dernier spectacle de Rachel se composait des Horaces et du Moineau de Leshie. La reine, qui assistait à cette soirée, donna le signal des applaudissements qui devinrent unanimes.' Quel triomphe, grand Dieu ! quelle pluie de bouquets et de couronnes!... Jamais reine véritable ne fut fêtée avec plus d'enthousiasme !
Je donnai ma représentation d'adieux le surlendemain, et partis pour Bruxelles, où je devais avoir l'agréable surprise de me retrouver avec Rachel et de jouer au même théâtre qu'elle, ainsi que cela venait de nous arriver à Londres. J'étais enchanté de cette coïncidence, car on accourait voir Rachel de vingt lieues à la ronde, et beaucoup se disaient : « Pendant que nous y sommes, restons un jour de plus, et voyons l'acteur du Gymnase. » Rachel demeurait dans l'hôtel même où nous logions. Elle habitait le premier étage avec sa mère et son jeune frère Raphaël qu'elle adorait, et qu'elle avait fait venir à Bruxelles pendant ses vacances.
Elle aimait à tel point cet enfant qu'elle se prêtait à toutes ses fantaisies.
Un jour, c'était le 13 août, Raphaël ayant appris que c'était ma fête et celle de M™° Bouffé, imagina de tirer un feu d'artifice « en notre honneur... » Ce fut sous les arbres d'un fort beau jardin qui se trouvait au fond de la grande cour de l'hùtel, que l'artitîcier installa une quantité de chandelles romaines , de soleils , d'artichauts, de boîtes, de serpenteaux, de pétards, de fusées, enfin tout ce qui constitue un grand feu d'artifice. La bonne Rtichel n'en fut pas quitte à moins de cinq ou six louis, mais je suis certain qu'elle en eût donné le double de grand cœur, tant elle était heureuse en voyant la joie de son enfant gâté.
La dernière de mes représentations devait avoir lieu à mon bénéfice, en partage avec les directeurs, après prélèvement de quinze cents francs de frais ; il me fallait donc composer un spectacle aussi attrayant que
possible. J'avais l'espoir que Rachel consentirait à paraître dans cette soirée; mais, n'osant lui faire ma demande de vive voix, je lui écrivis.
Voici ce qu'elle me répondit :
Bruxelles, 29 juillet i842.
Je vous envoie, mon cher Bouffé, le oui le plus énorme. Je n'ai pu répondre plus tôt à votre trop aimable lettre ; je l'ai reçue dans ma loge, où je manquais de tout.
Je suis heureuse, parce petit service, de vous prouver combien je m'estime fière d'être pour quelque chose dans une de vos repré. seiitations en Belgique.
' Rachel.
P. S. — Je ne veux pas que cette représentation soit au bénéfice des directeurs plutôt qu'au vôtre. Permettez-moi donc de régler cette affaire avec ces messieurs. Je ne veux pas entendre parler de frais. Je veux que vous partagiez la recelte brute. Laissez-moi faire, je vous en prie. — Je rentre du théâtre. Bonne nuit à tous deux.
Ma représentation eut lieu dans les conditions que Rachel avait résolues.
Le spectacle se composait de :
Deux actes d'Andromaque, où Rachel fut plus admirable que jamais ; un acte du Domino noir., par mon bon et cher ami Couderc, dont on n'a pas oublié 1ns brillants succès à l'Opéra-Gomique; les Vieux péchés, Pauvre Jacques, et un pas de danse.
La recette fut magnifique, et je touchai trois mille fifancs pour ma part.
Rachel semblait encore plus heureuse que moi de ce beau résultat. Aussi la ronierciai-je doublement du ser-
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vice qu'elle venait de me rendre et de la profonde amitié qu'elle m'avait témoignée depuis notre camaraderie du Gymnase. Cette amitié ne s'est jamais démentie, jusqu'au jour oii l'impitoyable mort a ravi cette grande artiste, l'une des plus brillazites gloires de la scène française !