‹ Mes souvenirsChapitre 67 sur 69 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

La cinquantaine de mon mariage. — L'abbé Lamazou.— La cérémonie religieuse. — Ma petite-nièce Louise. — Un dîner de famille. — Les frères Lionnet. — M"= Geneviève. — Eugène Grange. — M. Hippeau. — Ma petite-fille Marguerite. — Pre. mier quadrille. — Adieux au public.

Je prie les lecteurs qui ont eu la bonté de parcourir les précédents chapitres, de se rappeler celui dans lequel je parle de mon congé de Nantes qui, malheureusement devait être le dernier. Ce fut à celte époque (1848) qu'une maladie nerveuse vint briser toutes mes espérances d'avenir et ruiner ma santé pour toujours. Malgré cette cruelle épreuve, je dois bénir la Providence qui, en prolongeant les jours du père de famille, lui a permis d'établir ses enfants, sinon d'une façon brillante, du moins honorablement ; je lui dois encore la joie d'avoir pu conduire à l'autel, pour la seconde fois, la femme adorée qui m'a donné plus d'un demisiècle de bonheur. Aussi ne puis-je résister au désir de retracer ici les détails de cette fête, qui vint rajeunir mon vieux cœur et le faire battre comme à vingt ans.

Voici donc comment les choses se passèrent.

M. l'abbé Lamazou, curé de la paroisse d'Auteuil, ayant appris que nous voulions célébrer la cinquantaine de notre mariage, vint nous faire visite. Cet excellent homme, loin d'être intolérant etsermonneur,est au contraire d'une indulgence, d'une simplicité, d'une bonhomie adorables; par-dessus tout, artiste dans l'âme, au point que nous parlâmes peinture, sculpture et théâtre pendant la plus grande partie de notre entrevue.

— Je venais près de vous, dit-il enfin, pour nous entendre sur la célébration de vos noces d'or. Je désire qu'elle soit digne de la circonstance. Je sais que vous n'êtes pas riches, vous arrangerez donc cela comme vous voudrez ; le reste me regarde. Mais je tiens à honneur que cette cérémonie fasse époque dans ma paroisse, et qu'elle reste un grand et beau souvenir pour vous et vos enfants.

— Nos enfants, hélas! lui répondis-je, nous serons privés du bonheur de les avoir tous auprès de nous en cet heureux jour. Notre fils aîné est en Californie depuis de longues années, et nous mourrons sans avoir la consolation de l'embrasser. Quant à notre fille Pauline et à Richard son mari, les pauvres enfants sont en ce moment au Caire, où ils se désespèrent de ne pouvoir assister à la fête qui se prépare. Vous voyez , cher monsieur, qu'on ne peut jamais répondre d'être complètement heureux.

— J'en conviens et partage vos regrets. Vous devez pourtant aujourd'hui remercier l'Eternel, qui vous accorde le bonheur de venir célébrer dans son temple la cinquantaine de votre union avec la digne épouse qu'il vous a donnée. Croyez, chers amis, que cette

faveur n'est réservée qu'à un bien petit nombre de mortels ; du courage donc, et à bientôt !

Le bon prêtre partit, après nous avoir serré la main.

Huit jours plus tard, le 9 novembre 1876, par une matinée d'automne assez belle, une voiture nous conduisait du hameau Béranger à Notre-Dame d'Auteuil.

A midi précis, nous descendions devant cette petite église, si pittoresque et si villageoise. Entourés d'une foule d'amis et suivis de nos enfants, petits-enfants, nièces, neveux, petites-nièces et petits-neveux, nous pénétrâmes dans rédiOce. Au même instant, des chants et les notes vibrantes de l'oi'gue saluèrent notre entrée, en nous pénétrant d'une émotion bien douce.

M. Lamazou avait fait merveille : l'église était resplendissante comme aux jours des grandes fêtes religieuses, et, par une attention des plus délicates, le digne prêtre, sachant que les nouveaux mariés s'appelaient de leur nom de baptême Marie, avait voulu que la chapelle de la Vierge fût ornée d'une profusion de fleurs.

Arrivés aux fauteuils qui nous étaient réservés, toute notre famille étant groupée autour de nous, l'abbé Lamazou monta à l'autel, et, se tournant vers l'assistance attentive et recueillie, prononça une touchante allocution dont j^ai le plaisir de pouvoir retracer ici quelques passages, grâce à l'obligeance du bon curé qui a bien voulu m'en donner copie :

« Monsieur, Madame,

((Il y a aujourd'hui une moitié de siècle, à une êi)0(iue oîi beaucoup d'iiompies mûrs de la iit-nération actuelle n'avaient pas en-

core fait leur entrée dans la vie, vous deux, riches de jeunesse et d'avenir, vous vous présentiez au pied des autels pour demander à Dieu de consacrer et de bénir votre union.

« Vous venez de nouveau au pied des autels remercier publiquement la Providence de ses maternels bienfaits, et lui en demander longtemps encore la douce continuation, au milieu de cette réunion émue d'enfants, de petits-enfants, de parents et d'amis, heureux de s'associer à votre joie et de prier pour votre bonheur.

«Avec la riche intelligence que Dieu vous a donnée, monsieur, et le travail opiniâtre auquel vous avez toujours demandé la considération et la renommée, vous avez trouvé sur le chemin de la vie les grands succès, et, ce qui vaut encore mieux, l'estime et le respect de vos semblables. Mais aucun trésor n'a jamais été pour vous comparable à cette compagne, si attentive, si prévenante, si dévouée, qui n'a eu d'autre ambition que d'adoucir vos peines, et de multiplier vos joies, en un mot de vivre avec vous et pour vous.

« Je suis eu ce moment le fidèle écho de cette brillante et sym])athique assistance de parents, de disciples et d'amis, en domandant à Dieu de vous continuer ses meilleurs bienfaits. Continuez, de votre côté, à chercher le bonheur dans le devoir el les joies de la vie dans une conscience irréprochable.

« Ainsi, vous pourrez toujours compter sur deux biens, les plus dignes de tenter et de fixer les coeurs généreux, l'estinie de D eu et l'estime de vos semblables, les respects de la terre et les bénédictions du ciel!... »

L'abbé Lamazou, en terminant ce discours, prononcé d'une voix attendrie, nous donna sa bénédiction. Un rayon de soleil , tombant de la voûte , vint au même instant briller sur nos tètes. Cette apparition soudaine, remarquée par tous ceux qui nous entouraient, nous causa une vive impression ; il nous sembla qu'une bénédiction du ciel venait confirmer celle du

bon prêtre. Ne pouvant contenir mon émotion, je serrai la main de ma chère compagne, qui , les yeux mouillés de larmes, avait compris comme moi que nous devions remercier la Providence de ce présage de bonheur.

La messe fut dite par le vicaire qui, deux ans auparavant, avait célébré le mariage de notre fille Pauline, et, l'année suivante, baptisé son premier enfant.

Notre petite-nièce Louise Thuillier, chanta ÏAve Maria de Gounod, accompagnée par l'orgue, et dit, à l'élévation, un 0 Salutaris de Lefébure d'une façon remarquable*.

Il fallait bien que les pauvres eussent leur part de bonheur dans cette fête ; nos deux petites-filles, Mathilde et Marguerite, accompagnées tour à tour par notre petit-fils Maurice Maquette, firent une quête brillante qui soulagea quelques infortunes.

La cérémonie terminée, nous nous rendîmes à la sacristie, où nous reçûmes les compliments et les vœux de bonheur de nos amis, et de tous ceux qui avaient bien voulu nous donner cette nouvelle preuve de sympathie. Dans ce nombre se trouvaient mes deux excellents camarades Chàmbéry et Têtard qui, tous deux habitant Meulan, n'avaient pas hésité à faire le voyage pour venir serrer la main de leur vieil ami. Je suis heureux de pouvoir encore aujourd'hui leur en témoigner ma reconnaissance.

i. Cette charmante enfant obtient eu ce moment de brillants succès à rOpéra-Gomique.

Pendant ce temps, la foule s'était amassée à la porte de l'église, et formait la haie pour voir passer les jeunes mariés aux cheveux blancs ; lorsque nous apparûmes, un murmure flatteur se fit entendre, et des vivats retentirent jusqu'à ce que notre voiture «îût dis-* paru.

Nous étions vraiment confus de tant d'honneurs !

Ah ! pourquoi nous manquait-il la présence de notre fils Ernest, de sa sœur Pauline et de son mari !

Dupe de la parole d'un directeur, qui lui avait pro- .mis une prolongation d'engagement, Richard, resté sans emploi au milieu de l'année théâtrale, s'était vu forcé de signer un traité pour le théâtre du Caire et de partir avec sa femme, en nous laissant leur adorable bébé, M"* Geneviève, pour nous consoler un peu de leur absence.

Ce chérubin fut la joie de la maison, en cette heureuse journée. C'était à qui la câlinerait, et la coquette se laissait embrasser, dorloter, en souriant à tout le monde et sans paraître le moins du monde effarouchée. Combien elle fut ravissante quand, après un bon somme de trois heures, sa nourrice l'apporta au dessert de notre dîner tout intime, auquel étaient conviés nos amis : Fanny Dubois-Davesne, la bonne M"* Alexis et les frères Lionnel. Je vois encore Geneviève passer tour à tour sur les genoux de ses deux grand'mères, pour venir enfin dans les bras du marié et lui faire oublier, pour quelques instants du moins, ses soixanteseize hivers, en lui rappelant le temps où il faisait danser sa mère comme il la faisait danser elle-même aujourd'hui.

Je profitai da moment pour porter un toast aux absents :

« Mes bons amis, j'ai la certitude que vous vous « joindrez à moi pour souhaiter de revoir bientôt « parmi nous les ciiers enfants qui manquent à cette « l'ête ; en attcndant.ee moment désiré, faisons des « vœux pour leur bonheur et leur santé : aux absents « donc et à vous de tout mon cœur! »

Chacun voulut embrasser le joli bébé que je tenais dans mes bras et qui, loin de s'en défendre, s'y prêtait au contraire de la meilleure grâce du monde, et semblait dire: (c Puisque vous regrettez que papa et maman ne soient pas là, ne vous gênez pas pour me donner tous les baisers que vous leur destiniez; je vous promets de les leur rendre à leur retour. »

Après quoi, on reconduisit à son dodo M"* Geneviève, emportant sa provision de caresses.

— Mon cher Bouffé, dit alors Anatole Lionnet, vous venez de voir avec quel plaisir nous nous sommes associés au souhait de revoir bientôt vos enfants, que nous aimons tous comme ils méritent de l'être ; permettez qu'à mon tour je porte un toast aux nouveaux mariés.

Et il chanta les couplets suivants, sur une musique composée par lui-même, et que j'ai plaisir à donner ici :

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