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LES GRANDS COMEDIENS

Il ne faut pas louer avec obstination le temps évanoui, si l'on ne veut penser en vieillard. C'est pourquoi je reconnais sans peine et avec une joie sans mélange que beaucoup de choses ont été heureusement transformées pendant les dernières années que nous avons vécues. La céramique a fait des progrès géants ; la verrerie aussi. Il est maintenant permis de manger dans des assiettes qui ont le sens commun, et qui ne sont pas blanches sous prétexte d'être distinguées. Nous pouvons boire l'eau-de-vie de grain ou le kummel dans des verres carrés, couleur Havane tendre ou couleur d'aigue-marine. Les hommes eux-mêmes sont infiniment mieux vêtus et coiffés qu'autrefois, et quant aux femmes, jamais, depuis que le monde existe, elles n'ont eu de si belles robes que celles d'à-présent, riches, variées, superbes, ornées avec une intelligente profusion et magnifiquement triomphantes.

Les crépons, les paysages brodés sur satin avec de la soie, de l'argent et de l'or, tout le bel art du Japon, nous ont rendu le sens de la couleur et de l'ornement, et pour parler de choses qui appartiennent à un ordre plus élevé encore, la Peinture s'affranchit de la vieille convention et se plonge

éperdument dans la vivifiante nature: la Musique, pauvre oiseau exilé et souillé dans la fange, est tourmentée par l'appétit du ciel et sent se réveiller en elle son âme orphique. Enfin, la Poésie retourne boire aux sources primitives et sacrées, où elle retrouvera sa force et le chaste orgueil de sa grâce ingénue. Oui, vous aurez encore des peintres, des poètes, des tailleurs d*habits et des potiers de terre; mais ne cherchez pas les grands comédiens : il n'y en a plus.

Il n'y en a plus, et il ne peut plus y en avoir! Le comédien était un être doué pour être prince, héros d'amour, général d'armée et conducteur d'hommes, et qui, réduit par le hasard de la naissance à vivre pauvre et misérable, remplaçait la réalité par le rêve et retrouvait ce qui lui avait été refusé, dans les flottantes vapeurs d'un monde purement idéal. Aujourd'hui, de pareils êtres ne sauraient exister, puisque les comédiens devenus riches, considérés, considérables, rentiers, financiers, propriétaires ayant pignon sur rue, conseillers municipaux, maires, chevaliers de tous les ordres, et, ce qui est plus sérieux, millionnaires, possèdent assez de biens réels pour ne pas s'extasier dans les voluptés chimériques. Le comédien d'autrefois était un pauvre diable sans sou ni maille : mais la toute-puissante déesse Illusion soufflait sur la vieille plume désolée de son feutre, et en faisait une belle plume orgueilleuse, frissonnante dans le vent: de ses ignobles galons rougis, de ses bouchons de carafe, de ses haillons, elle faisait des vêtements splendides, de l'or flamboyant au soleil, des rubis, des saphirs et des escarboucles: et parfois, elle enchantait non seulement ses yeux à lui, mais les yeux qui le regardaient, si bien que ce pauvre hère pouvait sentir sur son front le souffle divin et les lèvres pourprées des

princesses de la terre! D'ailleurs, à défaut de celleslà, il faisait des princesses avec les Margots et les Gothons qu'il daignait courtiser, et les paillons et les fausses dentelles d'Isabelle et de Silvia effaçaientles parures des reines, lorsque Léandre ou Lélio effleurait leurs petites mains de ses lèvres, et de ses moustaches retroussées vers les étoiles.

En éventrant les pâtés de carton, Scaramouche croyait sentir le fumet des bécasses et le parfum des truffes; qui peut se vanter d'avoir été mieux nourri que lui, en cette vie où tout n'est que songe, apparence, ombre vaine? Enfin, ces vagabonds de grand chemin se couchaient parfois avec le ventre creux, mais ils parlaient habituellement la langue céleste de la poésie, luxe inouï et surnaturel, que nul empereur ne peut se permettre, et ainsi de leur bouche enivrée tombaient à toute heure des diamants et des pierres précieuses. Leurs successeurs, a,imés par Coralie parFlorine, par madame Marneffe et (pourquoi ne pas l'avouer ?) par madame de Maufrigneuse, font venir de Strasbourg de vrais pâtés de foie gras en croûte, et de Remiremont de vrais pâtés de truites. Ils parlent en prose, et aussi dans une langue plus familière que la prose, soit en le sachant, soit, comme monsieur Jourdain, sans le savoir. Ayant la proie, ils n'ont plus besoin de l'ombre.

Pouvant servir sur leurs tables des laitances de carpes, des ortolans, des œufs de vanneau, sans préjudice du filet de bœuf savamment cuit dans un jus selon la recette moulinoise, et arroser le tout d'Aï, de Nuits, d'Hermitage blanc, de Schiras, de Tokai et devin de Constance, pourquoi s'aviseraientils de manger à leur souper le clair de lune, et de boire les rayons rafraîchissants des étoiles? Ce sont, non plus des comédiens, mais des hommes. Ils peu- I vent devenir conseillers généraux, députés, minis-

très ; mais ducs d'Arménie, princes de Chypre ou empereurs de Trébizonde, qu'ils ne l'espèrent plus !

Furent comédiens dans le vrai sens du mot, ceuxlà seulement qui restaient déclassés sans que personne ni rien au monde pût les empêcher de l'être, et à qui la société n'aurait pas pu rendre leur rang légitime, à moins de les asseoir sur des trônes! Telle fut mademoiselle George, qui donnait l'idée d'une Hélène, d'une Penthésilée, d'une Sémiramis. Lorsqu'elle parut, enfant encore, à la Comédie- Française et que, le soir de son début, ses cheveux, subitement dénoués, d'abord l'enveloppèrent tout entière, puis étant plus longs qu'elle, formèrent des ronds à ses pieds, elle était une jeune déesse pareille à celle dont les pas foulèrent les cimes du Taygète et les sables d'or de l'Eurotas.

A ce moment-là, a dit un témoin autorisé, elle réunissait, dans leur absolue perfection, toutes les beautés dont une seule, à ce point de splendeur et de gloire, suffit à fixer l'admiration des hommes. Un peu plus tard, elle fut une reine, non fictivement, mais exactement acceptée comme telle par tous ceux qui purent l'approcher. Le duc d'Abrantès m'a souvent raconté l'anecdote suivante. Lorsqu'elle joua à Tilsitt devant le fameux parterre de rois, tous ces rois furent vaincus, subjugués, amoureux; mais elle, indifférente à ce tas de souverains, elle avait distingué le jeune et brillant Junot, et si bien distingué, qu'après la comédie, elle lui offrit de venir prendre chez elle une tasse de thé.

Ils étaient là tous les deux, dans la chambre de la tragédienne, elle défaisant ses diadèmes, ses colliers, ses pendants d'oreille, et souriant au soldat illustre ; lui, si ravi, enchanté, ivre de marcher dans son rêve étoile, que, dans sa joie folle, il s'était à demi couché sur un sopha, et avec les éperons de

ses bottes, déchirait, pour déchirer quelque chose, des rideaux de dentelle d'un prix fabuleux, tant il trouvait longue l'attente de ces minutes, pendant lesquelles sa bien-aimée quittait sa joaillerie de reine ! Le réveil fut affreux, car, un instant après, un aide de camp de l'Empereur arrivait, et se faisait ouvrir cette chambre, où l'intrépide Junot savourait déjà, en pensée, mille délices.

L'Empereur n'aimait pas à attendre, et quand il avait quelque chose à dire à quelqu'un, il voulait le lui dire tout de suite. Or, il voulait sans doute communiquer à mademoiselle George des choses d'une grande importance, car la tragédienne dut, sans répliquer, mettre à la hâte une toilette de ville, suivre l'aide de camp et obéir à un ordre aussi net et précis qu'un coup de couteau. Et Junot, que fit-il? Rien du tout. Il s'en alla stupéfait, comme s'il était tombé des tours Notre-Dame, et pas résigné du tout; mais dans une telle circonstance à quoi pouvait lui servir l'intrépide bravoure? Le héros pouvait à lui seul enfoncer un carré d'ennemis, prendre une redoute, relever le courage d'une armée abattue, et, fuyante, la ramener dans la rouge fournaise ; mais résister à un ordre de l'Empereur, quel Achille eût osé seulement en concevoir l'idée? On dit qu'une mauvaise nuit est bientôt passée; j'imagine pourtant que celle-là dut paraître bien longue à JunoL Mademoiselle George et lui ne se revirent jamais ; et qu'auraient-ils pu se dire ? Plutôt que de renouer ce bel amour déchiré par le caprice du maître, il eût été facile de raccommoder un arbre géant, violemment brisé en deux par la main d'Hercule !

Lorsqu'il s'agit d'êtres aussi surnaturels que mademoiselle George, la légende et l'histoire se mêlent si étroitement qu'il serait puéril de vouloir les séparer ; acceptons donc comme vrai ce que dit la légende.

Voici (à l'en croire) comment vivait mademoiselle George. Au moment où Harel, ruiné, à bout de ressources, réduit à se tirer d'affaire, et même à ne pas s'en tirer, par les tours de Scapin, ne pouvait, le soir de la première représentation de Léo Burckhai^t, payer ni les masques ni les manteaux des conjurés, la grande tragédienne vaillante, intrépide, infatigable jouait, par soirée, trois énormes drames d'aventures, composant un spectacle d'une longueur invraisemblable, qui commençait à quatres heures et demie. Elle ne prenait rien jusqu'à l'heure de la représentation, et alors seulement, au moment d'entrer en scène, buvait un verre d'eau claire. Quand donc mangeait-elle? Après le spectacle.

Alors, à toute époque de l'année, qu'on fût pauvre ou riche, (et en ce temps-là on était terriblement pauvre!) un somptueux festin était dressé, avec des fleurs, des vins des caves royales, des asperges, des fraises, des petits pois en janvier, et pour convives, les hommes les plus illustres et les plus spirituels de Paris. S'asseoir à ce repas était pour mademoiselle George une chose aussi naturelle que de respirer ; si on lui avait dit qu'on ne pouvait pas se le procurer faute d'argent, elle n'aurait pas compris ce que cela signifiait. Est-ce qu'elle disait, elle, qu'elle ne pouvait pas être reine, porter des diadèmes et se faire La proie des passions, des amours sanglantes, et des crimes illustres, de quatre heures et demie à une heure du matin? Non, elle savait que les maîtres du monde n'ont pas droit au repos et à la tranquille rêverie sous les feuillages, comme les bergers de Virgile! Mais il n'y avait pas seulement le festin; il y avait aussi le roi du festin, qui chaque soir était changé et renouvelé, en vertu d'un caprice éternellement renaissant et tout idéal.

Alexandre Dumas a admirablement expliqué com-

ment, debout en face d'une salle débordée et ruisselante de foule, le vrai comédien a besoin de la résumer, de l'incarner dans un être subitement et spontanément choisi, et de jouer pour ce seul spectateur, auquel arrivent alors directement les effluves partis de l'àme amie et fraternelle. Mademoiselle George choisissait ainsi chaque soir celui à qui devaient s'adresser ses amours, ses fureurs, ses sanglots, son inspiration, le vol sublime de ses pensées, et dès que son regard l'avait désigné, elle se trouvait magiquement renouvelée, transfigurée, guérie de ses fatigues. Vers le milieu de la soirée, elle envoyait à cet heureux inconnu son bouquet, un bouquet d'un très grand prix, qui toujours lui était apporté avant le spectacle ; et comme cette tradition était connue et populaire à Paris, par ce seul fait, et sans qu'on eût besoin de le lui dire, il se trouvait non seulement invité au repas, mais roi du repas, où les autres convives lui parlaient avec respect, comme à un jeune homme aimé des Dieux.

Que d'existences ont été troublées, dévorées par ce bonheur d'un instant! Mais qu'importe? et les Immortels se doivent-ils occuper de ce que brûle, comme un farouche incendie, le feu mystérieux de leurs prunelles? Un soir, le bouquet fut envoyé à un étudiant, dont l'instruction, l'enthousiasme, la précoce éloquence faisaient présager un homme illustre. Le lendemain même, avant de l'avoir endossée, il jeta la robe aux orties, se fit tragédien, non sans talent, mais sans génie, et nous l'avons vu faire ses trente ans à la Comédie-Française, par amour pour celle qui l'avait oublié, aussi complètement que sa première rivière de diamants ! En province et dans les représentations à bénéfice, il joua bien souvent avec mademoiselle George qui, bien qu'il remplît le rôle principal, ne le reconnut jamais, car

elle avait bien d'autres lions à peigner. Où en aurait été la grande Sémiramis, si elle avait dû se souvenir du soldat Bactrien à qui il lui avait plu de sourire, en oubliant pour une minute ses travaux guerriers?

La vraie beauté est plus forte que tout, même que la vieillesse et que l'ignoble pauvreté. L'âge avait beau s'acharner; il ne put jamais flétrir les admirables traits dont le baron Gérard nous a laissé une merveilleuse image, et vieille, pauvre comme elle l'était, avant que Napoléon III, en souvenir de son oncle, lui accordât une pension modique, elle était restée belle, et elle était restée reine ! Toujours elle était vêtue d'une robe de velours noir ; peut-être savait-elle qu'il existe des robes de laine et de vulgaire soie; mais qu'elle pût en porter elle-même, cela ne vint jamais dans son idée ni dans celle de personne au monde. Quand la France, comme on l'a vu! devient si misérable que les paysans, faute de pain, mangent de l'herbe, les princesses ont beau avoir le cœur déchiré par ces souffrances, elles ne songent nullement à s'habiller de bure. Or mademoiselle George était princesse par la beauté et par le génie, c'est-à-dire en vertu d'une loi qui domine toutes les conventions sociales,' comme un Himalaya couronné de blanches neiges et baisé par les rougissantes aurores.

Elle resta belle, non seulement en dépit de l'âge, mais avec des manies qui eussent suffi à avilir les plus triomphantes bourgeoises, et les eussent tout de suite assimilées à de tremblantes concierges. Madame Emilie Guyon me l'a raconté, lorsque pour la première fois, très émue et le cœur bien gros, elle vint demander des conseils à mademoiselle George, après l'avoir fait asseoir dans un petit salon démeublé, une femme de chambre apporta sur un guéridon deux plats creux, à ragoût, contenant chacun une

cuiller à potage et remplis, l'un de tabac à priser, l'autre de charbons cassés en petits morceaux. Enfin la grande tragédienne entra, reçut la jeune fille avec la plus souriante affabilité, l'encouragea, et lui parla de son art, comme elle savait en parler. Mademoiselle Emilie Guyon aurait bien voulu savoir à quoi servaient les deux plats, mais elle n'osait lever les yeux. Enfin elle se hasarda, et vit alors que sa célèbre devancière mangeait des charbons noirs avec l'une des cuillers, et avec l'autre se bourrait le nez de tabac en poudre. Mais elle n'avait pu gâter ni sa bouche héroïque, ni son nez pur comme celui d'une Aphrodite, car ces traits d'un visage surhumain avaient été trop bien modelés et taillés par le Statuaire !

La dernière fois que je l'ai vue au théâtre, c'était à l'Odéon, dans la Médée de Longepierre, où, au. dernier acte, elle paraissait dans une machine peinte en chariot traîné par des dragons, au milieu d'un pauvre feu d'artifice, représentant le feu du ciel. Devenue énorme, on aurait dû penser que cette vieille femme semblerait ridicule en magicienne envolée. Erreur profonde! elle était la vraie Médée, la fille de l'Océanide, celle qui, honorée d'un culte divin, devait descendre aux Champs-Elysées pour être l'épouse d'Achille! Le temps féroce qui écrase les plus nobles visages et comme un Indien Pawnie scalpe les chevelures, n'avait pas pu défigurer cette radieuse Hélène, et en faire une vieille dame.

Frédérick-Lemaître était essentiellement, et plus que tous les autres comédiens, l'être qui n'a pas de place possible dans la vie sociale ; car pour lui en donner une qui s'accordât avec son génie et avec sa nature aristocratique, il aurait fallu le nommer empereur d'Occident! Il était véritablement lui-même, lorsqu'il paraissait sur la scène vêtu en dieu, en

roi, en héros, en seigneur, et, alors, il pouvait dire comme Ruy Blas : Je suis déguisé quand je suis autrement ! Oui. au pied de la lettre, il n'était rien autre chose qu'un déguisé, qu'un personnage travesti, qu'un masque bouffon, lorsqu'il se montrait dans la rue avec des vêtements bourgeois. Ses gestes et son langage manquaient-ils donc de naturel? Pas du tout. Ils étaient parfaitement naturels, comme appartenant à Edgard de Ravenswood, ou à Gennaro, ou à Scapin ; mais tout à fait absurdes, en tant que provenant d'un vulgaire passant, affublé d'une redingote noire. D'une façon involontaire et spontanée, Frederick marchait sur l'ignoble pavé comme on marche sur les tapis de pourpre ; ce n'était pas du tout sa faute s'il achetait un cigare au débit de tabac avec le geste d'Achille ; et quand même il ne l'aurait pas voulu, les ouragans qui dénouaient et éparpillaient les cheveux frémissants d'Oreste, s'acharnaient spécialement aussi sur la chevelure de ce comédien, où ils posaient leurs bouches effrénées et furieuses.

Lorsque Frédérick-Lemaître joua Robert Maeaire aux Folies-Dramatiques, il était tellement beau qu'il perdait sa peine à vouloir se défigurer et s'enlaidir. Il avait beau s'affubler de haillons, de costumes inouïs, et peindre, grimer, màchurer son visage, c'était comme s'il eut souillé de ces barbouillages un visage taillé dans le pur marbre divin ; il était alors Apollon sali et barbouillé, mais plus Apollon que jamais; et, en dépit de ces précautions inutiles, la noble tête rayonnait dans son idéale splendeur.

On dit que la Comédie n'a jamais corrigé personne, et qu'après avoir ri d'Harpagon ou d'Othello, l'avare reste avare, comme le jaloux reste jaloux. Mais ce qui est vraiment extraordinaire, c'est de voir le comédien obéir à la leçon qu'il est chargé de

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transmettre aux autres, et en faire lui-même son profit. Eh bien! Frederick réalisa pourtant cette exception, et c'est surtout pour lui que ne fut pas perdue la morale contenue dans la grande comédie moderne. Je ne sais si, avant d'avoir joué Robert Macaire, il croyait beaucoup aux actions, au tohubohu financier, aux prospectus, aux placements chimériques, et à tous les papiers roses qui prétendent représenter de l'argent. Quoi qu'il en soit, lorsqu'il se fut mesuré avec Wormspire dans la farce immortelle, et lorsqu'il eut vu l'infortuné Gogo traité comme un poète lyrique en France, ou comme un esclave en Alger, — pour avoir demandé des nouvelles de son argent, il se tint pour suffisamment édifié sur ces matières, et se promit de rompre tout pacte avec les habiles alchimistes qui achètent chez le papetier de quoi fabriquer des Eldorados et des Pactoles.

Aussi inaugura-t il un système de placement tout à fait initial, et qui étonne l'esprit par son incroyable simplicité ! Rétribué magnifiquement, quoique d'une façon inférieure à son mérite, il se faisait payer avant d'entrer en scène, toujours en pièces d'or, et cet or il le jetait, l'entassait dans un grand tiroir de commode toujours vidé et rempli, et où il puisait, au gré de ses besoins et de ses caprices. Il est évident que les capitaux ainsi employés ne rapportent que de médiocres intérêts; mais aussi que de malheurs, de pièges, de banqueroutes évités par ce moyen grandiose et primitif, grâce auquel le propriétaire du trésor est invulnérable aux flèches subtiles de la Finance, comme s'il était revêtu d'une triple armure de diamant!

Toutefois, si excellent que fût ce système, bien supérieur à celui de Law et à toutes les combinaisons qui en dérivent, Frédérick-Lemaître n'avait

pas toujours été à même de l'employer, parce qu'il y avait eu un temps où il ne possédait ni commode, ni tiroirs, ni pièces d'or à mettre dans le tiroir, s'il en avait eu un ! C'est au moment où, tout jeune, il jouait à TOdéon les confidents de tragédie, pareil à un grand aigle qu'on emploierait au rôle de pigeon messager, et montrant au public ébloui des Pylades flamboyants, des Arcas terribles et des Eurybates plus superbes que le Roi des rois. Oui, il faut bien l'avouer, par une transposition faite pour stupéfier les spectateurs, Agamemnon avait l'air d'être le domestique de son capitaine des gardes, qui, lui, ressemblait à quelque chef illustre, dompteur de chevaux et conducteur d'hommes. Une telle disproportion finit par frapper ce bon Picard, comédien, auteur, futur académicien, et pour le moment directeur de l'Odéon, qui, avec son flair habituel, devina quelque chose du génie de Frederick. 11 voulut lui voir faire une création, et obtint d'un de ses auteurs qu'un rôle très important fût confié à ce jeune homme, dans une pièce nouvelle.

Au théâtre, tout le monde crut alors que Frederick allait être ivre de joie. Au contraire, de ce jour-là il se montra fort triste; il gesticulait, parlait à voix basse, se frappait le front et semblait chercher à résoudre quelque problème ardu. Enfin, il finit par aller trouver Picard, et, non sans un certain embarras, lui dit qu'il lui était extrêmement reconnaissant, mais qu'il ne pouvait jouer le rôle.

— « Et pourquoi cela, mon enfant? demanda le directeur, sérieusement étonné.

— Mais, monsieur, dit le comédien, parce que ce rôle demande de grandes dépenses de vêtements, et que je n'ai pas l'argent nécessaire pour y faire face.

— Eh bien, fit Picard, pensant dire la chose la

plus naturelle du monde, pourquoi ne vas-tu pas chez ton usurier? »

Frederick ayant avoué ingénument qu'il n'avait pas d'usurier, le bon Picard devint extrêmement gai, et se mit à rire de toutes ses forces. — « Pas d'usurier! pas d'usurier! » répétait-il en se tenant les côtes.» Puis, interpellant un beau comédien, un Dorlange quelconque en culotte gris perle, qui venait d'entrer dans son cabinet et qui était alors la coqueluche des dames : — « Dis donc, Dorlange, s'écriat-il en riant toujours, un jeune homme qui n'a pas d'usurier! Fais-moi le plaisir de le conduire chez le tien. » Notez que le bon Picard était personnellement un homme fort moral; mais c'étaient les mœurs du dix-huitième siècle qui hantaient son cerveau d'auteur dramatique, et il n'aurait pas compris un marquis de la comédie n'escomptant pas chez ie marchand de ducats les futures amours prodigues des Angéliques.

Si Dorlange n'avait pas mené son camarade chez le meilleur ami des fils de famille, nous n'aurions eu peut-être ni Gennaro ni Ruy Blas ; mais Frederick, dont le talent seul devait rembourser son prêteur, sut bientôt que les modernes Gobsecks n'attachent pas leurs chiens avec des guirlandes de fleurs, et avant de songer à son propre tiroir, il dut travailler pour remplir celui de l'usurier, où ses premiers louis disparurent, comme des cailloux tombés dans le flot vertigineux d'un gouffre.

Mais le succès, la renommée, la gloire, l'argent ne se firent pas attendre au grand comédien. Bien peu d'années plus tard, il avait remporté ses grands succès; il avait joué Lisbeth, Lucie de Lammermoor, Trente ans ou la vie d'un joueur, et Alexandre Dumas ayant écrit son paradoxal et curieux Napoléon (qui, par parenthèse, fut édité en un volume in-8° par le

père de Nadar,) ce fut Frederick, naturellement, qui fut chargé d'incarner l'homme du siècle, et qui porta le déjà légendaire petit chapeau, sur sa tête belle et régulière comme un camée antique.

Dans cette création, il bouleversa toutes les idées reçues, mit ses pieds dans le plat de la convention, et par son geste puissant chassa les lieux communs, comme un vol d'oiseaux effarouchés ; car il se refusa entièrement à reproduire les tics fameux de Bonaparte, les mains derrière le dos, le tabac à priser p. dans la poche du gilet, et les autres niaiseries, qu'il supprima par une simplification audacieuse; et, parlant de ce rôle de Napoléon : — « Je l'ai joué, me disait-il finement, comme j'aurais joué Achille! » Le drame d'Alexandre Dumas fut représenté le 10 janvier 1831, c'est-à-dire un peu moins de dix ans après la mort de son héros. Tous les contemporains de l'épopée moderne étaient encore vivants, et parmi les maréchaux, les dignitaires, les princes de l'Empire, ce fut à qui offrirait à Frederick des détails intimes, des renseignements et des conseils. On lui donna même mieux que cela, et grâce à la libéralité de ces illustres témoins, il put représenter Napoléon avec une épée et des décorations qui lui avaient réellement appartenu.

Ces accessoires historiques se trouvèrent même appelés, par le caprice du destin, à jouer, ailleurs que sur la scène, un rôle assez bizarre.

Le grand comédien était en tournée de représentations, attendu à jour fixe, sous peine d'un important dédit à payer, dans les villes qu'il devait parcourir, et il voyageait dans une berline qui lui appartenait, en compagnie d'un imprésario, homme d'affaires, factotum, qui réglait tous les détails matériels, Frederick, en vrai seigneur de la comédie de la vie, ne sachant guère faire autre chose que de jeter

sa bourse pleine d'or aux gamins qui lui donnaient du feu pour allumer son cigare et aux mendiants qui lui demandaient un sou.

Comme ils étaient arrivés dans je ne sais quel village, très pressés par le temps, car ils étaient en retard déjà, brusquement, l'hôtelière et maîtresse de poste, interrogée par l'intendant du comédien, déclare qu'elle n'a pas de chevaux à donner. 11 lui en reste une seule paire, mais retenue par une très grande dame, qui en ce moment achève de manger à la hâte un repas sommaire. Frederick, entend ce colloque, comprend qu'il est perdu, qu'il lui faudra payer son dédit, et sans réfléchir, obéit à une. inspiration soudaine. Il avait toujours avec lui, dans la voiture, enfermés dans une cassette, les objets ayant appartenu à l'empereur; à la hâte il s'affuble des croix, des plaques, du grand cordon rouge, et se montrant à la portière de la voiture, avec un geste épique et surhumain :

— « Attelez à l'instant! » dit-il.

I/hôtelière ne se le fit pas répéter deux fois. Effarée, tremblante, croyant avoir affaire à quelque dieu (et en cela elle ne se trompait qu'à demi,) elle se hâta de donner ses ordres, et cinq minutes après, la berline du comédien, roulait sur le pavé du village. Mais au bout d'une centaine de pas, Frederick eut un remords; il se dit que, de la sorte, cela était trop simple, et que si la maîtresse de poste avait été payée en monnaie de singe, elle n'avait pas vu le singe. Il résolut de le lui faire voir. Et pour ce faire, ayant fait arrêter la voiture il mit pied à terre au milieu delà grande rue, écartant ses jambes des deuxcôtés du ruisseau, et là, toujours orné de la défroque historique , tapant d'abord avec sa main gauche le derrière de sa tête, et faisant de sa main droite un geste exactement parallèle à celui-là; puis ajoutant

au bout de son nez sa main droite à sa main gauche, et agitant ses doigts, il salua de loin l'hôtelière, ironique et ployé en deux , avec le geste classique du gamin de Paris. Après quoi, il remonta triomphalement dans sa berline , dont les chevaux partirent au galop , tandis que l'hôtelière, qui semblait changée en statue de sel, restait immobile, foudroyée, et plus stupéfaite que si elle eût vu brûler Gomorrhe.

En effet, les hommes de 1830 ne dédaignaient pas la farce; mais ils la voulaient étonnante, grandiose, et digne de servir d'exemple aux races futures. En ces temps romantiques,* le monde artiste avait pris en haine un certain épicier, qui sans doute avait parlé des Dieux avec irrévérence. C'était un petit, tout petit épicier, superstitieux et craintif, dont la pauvre boutique, pavée encore, montrait, dans une rue aujourd'hui abolie , ses bocaux où pâlissaient dans la poussière des sucres d'orge plaintifs, de vieux colifichets, et, funèbres en leur désolation muette, d'antiques pralines à la rose.

Par un soir d'été où l'orage venait de se déchaîner au ciel, seul dans sa boutique où n'entrait pas, où ne devait pas entrer un seul acheteur, assis à son comptoir , le petit épicier lisait à la lueur d'une chandelle fumeuse un roman d'Anne Radcliffe et, écoutant le sifflement et les sanglots du vent, tremblait de tous ses membres , lorsque parut devant lui un beau jeune homme à la longue chevelure , drapé dans un manteau, et dont le regard brillait comme une éclatante aurore. C'était Frederick.

— « Épicier! dit-il, il est onze heures. A minuit il y aura une chose horrible sur ton comptoir! »

L'épicier s'était fait encore plus petit que d'ordinaire, et, réduit à sa plus simple expression, il eût fait croire à la justesse du trope vulgairement employé, qui consiste à dire : « Rentrer en soi-

mOme ! » Il aurait bien voulu fermer ses volets et monter se coucher, le misérable! mais il n'osait pas bouger, et sentait son sang figé dans ses veines. Comme la demie d'onze heures sonnait à l'église voisine, un second. homme parut, aussi violent et sinistre que le premier était élégant et superbe. Dans ses regards noirs se lisaient la souffrance, la révolte, la protestation contre un destin inique; ses cheveux semblaient faits avec de la nuit, et on eût dit que sa noire moustache avait été taillée à la hache. C'était Bocage.

— « Épicier! dit-il, il est onze heures et demie. • A minuit, il y aura une chose horrible sur ton comptoir! »

Imaginez un tire-bouchon qui serait taillé dans </ un morceau de glace! Tel l'épicier. Les éclairs sillonnaient le ciel de leurs serpents de feu, le tonnerre éclatait dans la nue, et les douze coups deminuit résonnaient effroyablement dans le silence, lorsque parut le troisième homme, celui-là froid, impassible, inexorable.. On sentait qu'il eût été inutile de le supplier, et que, devant lui, il fallait laisser toute espérance. C'était Beauvallet.

— «Epicier! dit-il de sa tonitruante voix de bronze, il est minuit. Voilà la chose horrible sur ton comptoir. »

Et entr'ouvrant son manteau, il posa sur le comptoir une affreuse mandragore, c'est-à-dire une de ces plantes à figure humaine qui croissent sous le gibet des suppliciés, qu'on fait arracher, à l'aide d'une corde, par un chien qui tombe alors foudroyé, et auxquelles on fait un visage en leur semant sur la tête du millet qui croît rapidement et devient chevelure, et en leur mettant des grains de genièvre et un fruit d'églantier, en guise d'yeux et de bouche. Après quoi, le petit monstre s'anime définitivement,

et manifeste son existence en jouant aux humains les plus méchants tours, mordant volontiers les lèvres qui le baisent et les mains qui le nourrissent. La mandragore de Beauvallet avait été arrachée sans doute tout récemment, car ses racines, ou ses jambes, saignaient encore; l'épicier ne put soutenir ce spectacle, et tomba évanoui. En revenant à lui, s'aperçut-il que le petit monstre sanglant était un simple cartonnage, emprunté au magasin d'accessoires d'un théâtre? Il est permis d'en douter; nos haines, nos espoirs, nos amours, nos désolations, nos terreurs, nos désirs ne nous sont-ils pas souvent inspirés par de simples images de carton, grossièrement coloriées, où nous croyons voir frissonner et palpiter la vie?

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