XV II
PIER-AXGELO FIORENTINO
Fiorentino est une des figures les plus caractéristiques et les plus étranges qui aient traversé la vie parisienne. Parmi les rois d'un jour qui occupent d'eux et exercent une puissance indéniable, nul ne l'ut plus digne d'attention que lui, et plus mal connu ; mais ce que je dis ici à propos de ce grand charmeur, on pourrait le dire de quiconque a tenu une place dans l'histoire éphémère ou dans l'histoire éternelle. Il n'est pas excessif d'affirmer que pour avoir la vérité sur un homme, il faut presque toujours prendre le contre-pied exact de l'opinion généralement admise sur son compte. Fiorentino était une nature très moderne, par conséquent très complexe et diverse; par un esprit de synthèse un peu bien rapide et initial, on a voulu le voir sous un seul aspect de sa personnalité, qui est bien loin d'être le meilleur, et surtout le plus vrai. Pour aller très vite et résumer tout par un mot, (simplification qui plaît à notre paresse,) on a fait de lui un bandit. S'il fut cela, hypothèse qui pour moi ne sera jamais prouvée, il eut en effet toutes les vertus du bandit : la religion de sa parole, la fidélité à une promesse faite, le respect de la foi jurée.
Ce qui fut précisément la grande originalité de
Fiorentino, c'est qu'entré dans la presse légère à une époque où la gaminerie était à la mode parmi les tirailleurs du journal amusant, et où ces volontaires, lancés au hasard comme des enfants perdus, attaquaient volontiers pour rien, pour le plaisir, comme Gavroche persifle, il ne joua jamais, lui, avec la plume du journaliste, qu'il sut tout de suite considérer comme une arme très sérieuse. Il savait que, dangereuse et meurtrière comme un couteau, elle tue ou blesse mortellement; aussi ne s'en servait-il qu'à bon escient et après avoir réfléchi à ce qu'il faisait. Cette envie cachée, cet ennui de voir le succès d'un autre, qui dicte si souvent des paroles ironiques et amères, Fiorentino, très maître de lui, ne les connut jamais ; sans aucun intérêt immédiat ou lointain, il louait avec la plus vive sympathie. le talent d'un artiste, d'un poète à ses débuts, l'œuvre éclatante d'un maître, et, profondémeat reconnaissant, il rendait au centuple un service -reçu. Il est vrai qu'il ne rendait pas le bien pour le mal, et qu'il ne tendait pas l'autre joue, ni la première non plus ; mais la mode en était déjà passée du temps du bon archevêque Turpin, qui ne se faisait pas faute de navrer et d'occire par douzaines les Mores d'Espagne. La première fois que je rencontrai Fiorentino au journal Le Corsave, je crus voir le Fabiano Fabiani de Marie Tudor, tel qu'il se montre jouant son double rôle d'amant et de joueur de guitare, dans la scène célèbre où la reine lui dit en le dévorant des yeux : « Vous voulez, vous! vous voulez, vous! Regardez-moi, mylord. Tu as une jeune et charmante tête, Fabiano! » C'était ce type-là, réalisé et sorti vivant du livre; il était si beau, si jeune, si magnifiquement paré, si délicieusement parfumé! Avec son long nez et ses yeux expressifs, il ressemblait à François 1er avant les malheurs, et l'épithète home-
rique : ambroisienne peut seule exprimer la séduction de sa longue et soyeuse barbe noire et de sa chevelure. Il était toujours vêtu avec une splendide et correcte élégance, sans doute pour nos goûts trop à l'italienne, avec trop de velours, trop de soie, trop de gilets crème, trop de cravates somptueuses. Selon l'idée française, en vertu de laquelle dans la figure d'un homme habillé, rien ne doit avoir d'importance, sinon le visage et surtout le regard, il portait trop de joyaux de prix, des cannes trop merveilleuses et dans ses gants clairs de nuances attendues, il était trop exactement ganté, comme une femme; mais enfin, comme les de Marsay et les Lucien de Rubempré dans Balzac, il avait compris que pour qui veut deviner toutes les énigmes de la Sphinge et dompter la Vie, la toilette est la première et la plus indispensable armure.
Avec cela spirituel, pensant plus vite qu'une flèche n'arrive à son but, aimable, enjôleur, caressant, avec beaucoup de fermeté, et pratique au point que cet adjectif, dont les syllabes nous font voir des horizons immenses, aurait dû être inventé pour lui. Figurez-vous Scapin, ayant gardé son invention, son audace et son génie, mais devenu seigneur, et au lieu de s'évertuer en faveur d'Octave et de Léandre, travaillant pour son propre compte! De la sagesse! il en avait pour lui, et il en avait encore à revendre et à donner aux autres. Certes, il savait trop la vie pour offrir des conseils à qui n'en voulait pas, mais si on lui en demandait, il vous les donnait excellents, et ce qui contrarie un peu la légende grossière, inspirés toujours par l'honnêteté la plus scrupuleuse et par une délicatesse subtile.
11 n'ignorait rien, n'était embarrassé de rien, et savait toujours deviner ce qu'il faut faire en toute occasion. J'ai reçu de lui des leçons excellentes et
décisives, qui me faisaient tomber des yeux les écailles les plus épaisses, et d'après lesquelles je me gouverne encore. Je me plaisais à le consulter, el j'y trouvais un âpre et attirant plaisir, car j'étais le contraire de ce qu'il était, comme Pierrot est le contraire d'un nègre. Rien ne l'aurait empêché, s'il l'avait fallu, de traverser la mer à pied sec, et moi, alors sous ma chevelure blonde, comme aujourd'hui sous mes (très rares) cheveux blancs, traversant la foule des hommes en tenant dans ma faible main une flûte inutile, je me serais noyé, non pas dans un verre d'eau, cela serait trop peu dire, mais dans la moindre goutte de rosée qui tremble et tressaille comme un diamant sur un pétale de fleur. Bien souvent, je me suis 'cru naufragé sans rémission, et le conseil de Fiorentino suffisait à me sauver, comme le brin d'herbe qui sert de pont à la fourmi.
Cependant, admirant cette imagination toujours prête et qui jamais n'était prise en défaut, je ne me contentais plus de lui faire résoudre des problèmes réels; je le consultais sur des hypothèses, sur des cas imaginaires, inventant des situations qui selon moi n'avaient pas d'issue possible et lui demandant alors : « Que feriez-vous dans telle circonstance? » Mais, contrairement à mon attente, il trouvait toujours le moyen de dénouer le nœud gordien du bout des doigts, et sans presque y toucher. Il me disait : « Voilà ce que je ferais, » et la solution qu'il avait trouvée ne laissait pas de place à l'ombre d'une objection. Un jour, comme je m'étonnais de le voir ainsi, toujours plus savant que le hasard et plus prompt que l'événement :
— « Oui, me dit-il, vous pouvez me mettre tout nu au milieu du ruisseau, dans un pays dont je ne sais pas la langue. Une heure après j'aurai sur le dos les plus beaux habits qui se fabriquent dans ce pays-
là. et des gants à mes mains, et aussi de l'or dans mes poches! »
Il disait cela, et il avait prouvé qu'il pouvait le faire. La première fois qu'il vint à Paris, c'est après une révolte, à la suite de laquelle il avait été condamné à mort, car réactionnaire chez nous et en tant qu'il s'agissait de la France, il était patriote et révolutionnaire dans son pays. En s'enfuyant de Naples, il possédait trente-cinq francs et une mauvaise montre d'argent et ne savait pas deux cents mots de français; ce fut dans de telles conditions qu'il résolut de venir s'établir à Paris, d'y vivre de sa plume, et. comme on le sait, il y réussit. Tout d'abord, comme eut pu le faire Scaramouche, il trouva le moyen de se faire voiturer par une noble famille rencontrée sur le grand chemin, et qu'il enchanta par des récits romanesques. Avoir ainsi escamoté les difficultés du voyage, cela pouvait passer pour un trait de génie: ce n'était rien encore; Fiorentino était seul, abandonné, isolé, ne connaissant rien ni personne, dans la ville où il est si facile de mourir de faim en regardant les pâtés de perdreaux et les fruits pourprés à l'étalage de Potel et Chabot! 11 devina tout de suite que s'il tentait de forcer l'entrée d'un petit journal et commençait, comme un Lousteau, en pauvre diable, il lui faudrait vingt ans au moins pour se débrouiller et pour arriver à quelque chose; aussi résolut-il d'entrer d'emblée à la Revue des Deux-Mondes et de commencer en homme riche.
Avant tout, il fallait se loger. Sans malle aucune, sans le moindre sac de nuit, se bornant à peindre par l'éloquence des bagages qui ne devaient jamais venir, il alla se loger dans le plus bel hôtel de la rue de Richelieu, et, n'ayant pas le moyen de réaliser de vaines économies, choisit une chambre qui coûtait deux louis par jour. Manger était plus difficile ;
c'était là le point capital, .qui demandait autant de prudence que d'audace. Fiorentino sonna et ordonna qu'on fit monter le maître de la maison.
— « Monsieur, lui dit-il dans un baragouin que je n'essayerai pas de reproduire, et qui fut sans doute celui de Mazarin à ses débuts^ les importants travaux auxquels je me livre, et qui ne me permettent pas de perdre une minute, me forceront à manger dans ma chambre. Aussi m'accommoderais-je volontiers de vos services; mais je dois vous dire que je suis très difficile en fait de cuisine et surtout en fait de vins; car j'ai chez moi, comme chef, .le plus grand artiste de l'Italie, et je possède des caves qui n'ont pas d^égales dans toute l'Europe. Veuillez donc me parler à cœur ouvert, et croyez que je vous saurai gré de votre franchise. Je ne vous en voudrai nullement, si vous ne vous sentez pas en mesure de me donner une chère de premier ordre ;. mais, ajouta-t-il sévèrement je ne vous pardonnerais pas de vous être joué de moi. »
L'hôtelier, un peu intimidé, affirma cependant qu'il espérait pouvoir satisfaire Son Excellence ; mais sans se contenter de cette promesse, Fiorentino lui fit expliquer ses idées générales sur l'art de Carême, l'interrogea en détail, tantôt approuvant, tantôt rectifiant une erreur légère, laissant voir sur ses traits une contrariété naissante quand son interlocuteur semblait près de s'égarer hors du droit chemin, et lui posant des questions captieuses auxquelles par bonheur l'hôtelier put répondre si à propos que le Napolitain, dont le visage s'éclaircit, ressembla alors à un seigneur exigeant, qui à la fin cède et s'humanise.
— « Allons, dit-il, je vois, monsieur, que vous êtes en somme dans les bons principes, attaché à la vraie tradition classique; je ne vous ferai pas le cha-
grill de m'adresser à un autre qu'à vous; rassemblez donc tous vos efforts pour que je sois content. Mais, par exemple, sur l'article des vins, je serai intraitable ; examinez-vous donc en conscience, et ditesmoi si vous êtes absolument sûr de pouvoir m'offrir des crûs de premier ordre.
— Eh bien! monsieur, dit l'hôtelier en rougissant, puisque j'ai affaire à un amateur dont la science ne saurait être trompée, je vous avouerai ce que je n'avouerais à personne. Pour l'ordonnance des repas, je crois être certain que je n'encourrai pas vos reproches; mais, je dois vous le dire, je ne suis pas aussi sûr de mes vins que de ma cuisine.
— A la bonne heure ! interrompit Fiorentino, voilà qui achève de vous mériter ma confiance. Mais puisqu'il en est ainsi, puisque, dans votre situation de fortune, vous n'avez pu vous procurer des vins sincères, je vois que c'est chose impossible à Paris; aussi ne m'exposerai-je pas à de fâcheuses expériences. Je vais immédiatement écrire pour faire venir de mes propres caves deux pièces de mes vins favoris, auxquelles vous voudrez bien donner l'hospitalité qui, ajouta-t-il en souriant, sera payée à votre satisfaction, et, jusqu'à ce qu'elles arrivent, je boirai de l'eau. — Allez, monsieur! »
L'hôtelier se retirait, pénétré d'admiration et de respect.
— « Ah! j'oubliais, dit Fiorentino, faites-moi venir, je vous prie, le plus habile tailleur que vous puissiez connaître. »
Une demi-heure plus tard, le tailleur entrait, stylé par avance et persuadé qu'il allait avoir à vêtir un prince. Il ne se trompait que de quelques jours, car une fois assuré de son repas et couvert de riches habits, Fiorentino, qui devina la langue française comme il devinait tout, devait être le maître de Pa-
ris ; il le lui fit bien voir. On se rappelle comme il lui fallut peu de temps pour faire le froid et le chaud, et le beau temps et la tempête dans les théâtres lyriques, et pour réduire en esclavage le peuple de la Danse et du Chant. Il fallait être Italien comme il l'était jusqu'aux moelles, pour deviner si à propos ce qui pouvait faire plaisir ou peine à ces virtuoses, dont l'amour-propre ressemble à celui des courtisanes, et pour les rendre peu à peu semblables à ce lapin de La Cuisinière bourgeoise, qui aime à être écorché vif. Un directeur extrêmement naïf, malgré sa corruption bien connue, crut se débarrasser de ce cruel censeur en lui demandant le livret d'un opéra important. En recevant cette proposition, Fiorentino se mit à rire comme les Dieux rient sous les vastes cieux de saphir, dans les pays de soleil.
— « Non, dit-il, cer?noçou, c'est moi qui vais vous offrir un présent! Je vous fais cadeau de tout l'argent que vous dépenseriez à faire siffler ma pièce, si j'étais assez bête pour l'écrire! »
Il faut tenir compte de la différence des races ! Chez nous, quand les virtuoses, chanteurs ou danseurs, se font payer au poids des billets de banque, et, comme les Attilas victorieux, lèvent des tribus léonins sur les théâtres dont la situation, au bout d'un certain nombre d'années, se règle toujours par une faillite, la chose nous paraît toute naturelle, et nous l'attribuons uniquement à leur génie. On est plus sceptique dans d'autres pays, où on aime la musique plus que nous ne l'aimons sans doute, mais où pendant longtemps on a eu d'excellents ténors à cent francs par mois, et où, pour quelques mille écus, Rossini écrivait un chef-d'œuvre en huit jours et le faisait répéter la semaine suivante. Ace que je crois, Fiorentino pensait un peu là-dessus en voyageur; il estimait que ces impôts effrénés levés sur le public
par le possesseur d'un ut plus ou moins horrible sont, en somme, une mystification exécutée à deux, par l'artiste qui en profite et par le marchand de publicité qui l'aide à organiser de telles fantasmagories. Quoi qu'il en soit et en dépit de la vulgaire légende, je ne crois pas qu'il ait jamais été ce marchand: ma raison, c'est qu'il a compté de sérieux et fidèles amis parmi nos plus grands artistes lyriques.
Ainsi une très étroite affection l'unissait à Roger. Aux charmants dîners que ce chanteur offrait à ses hôtes, dans un salon du rez-de-chaussée, sous un léger treillage d'or ombragé par des arbustes et des lierres poussés en pleine terre, (car autour de ce kiosque l'architecte avait fait enlever une feuille du parquet, à ces festins exquis, délicieux, imprévus, où on buvait des vins réels et où on mangeait des mets cosmopolites, à la fois réussis et très extraordinaires, la conversation de Fiorentino était certainement encore le meilleur et le plus amusant régal qui fût servi aux convives. Rapports soudains et imprévus trouvés entre deux termes lointains, épithètes qui peignent définitivement une figure, nuances fines, délicates et subtiles, mois jaillis avec la netteté et l'éclat d'une fleur, il avait tout cela, en improvisateur vrai, sans jamais amener et ménager ses effets, et il était aussi spirituel une fois que l'autre, avec ou sans plume. Bien plus, il pouvait avoir de l'esprit pendant trois ou quatre heures de suite, sans dire une seule méchanceté contre un de ses confrères où sur n'importe qui dont le caractère et le talent fussent clignes de respect. Au contraire, il trouvait, même pour les absents, de sobres et ingénieuses louanges. S'il était en effet un bandit, ne serait-il pas à souhaiter que les bandits fussent un peu moins rares?
Fiorentino dînait précisément chez Roger, le jour où un ami du grand chanteur, jouant imprudemment avec un fusil chargé, fit partir la détente et fracassa sur le portrait du ténor le même bras qui, un peu plus tard, devait être mutilé en réalité par un accident de chasse. On s'efforça de rire; mais, très frappé par ce triste présage, l'Italien ne put dissimuler son épouvante, car il était profondément superstitieux; et comment ne l'aurait-il pas été, lui que la Fortune avait toujours traité d'une manière si surnaturelle? Il croyait au mauvais œil, comme y crut Théophile Gautier, qui cependant était né à Tarbes, tout simplement; mais tous les deux admettaient les choses qui dépassent notre philosophie, l'un comme Napolitain, et l'autre comme poète.
Aussi, en de longues années de feuilleton et de critique, Fiorentino n'écrivit-il pas une fois les noms des hommes qui passaient pour posséder cette pernicieuse influence, et plutôt que de les écrire, il ne reculait pas devant d'atroces périphrases, dont la complication eût effrayé Esménard, Campenon et Colardeau! Superstitieux! chacun Test à sa manière; les Napolitains croient à la magie du regard, et les Parisiens aux réputations qu'ils ont faites. Fiorentino, que rien n'eût décidé à se trouver en face de certains personnages sans diriger vers eux une breloque de corail ou quelque autre instrument cornu, n'éprouvait en revanche aucune terreur religieuse devant les renommées que chez nous on adore humblement, comme des idoles. Un jour, comme nous nous promenions dans le foyer de l'Opéra, il m'expliquait ce qu'elles ont de conventionnel et de factice, et prétendait que, relativement aux comédiens, une chose est surtout vraie parce qu'elle est imprimée dans le feuilleton.
— « Voyons, me disait-il, au bout du compte,
est-ce que vous trouvez que Taglioni danse mieux Ou'Emarot? »
Je rapporte cette phrase telle qu'il me Ta dite, avec ces trois que, car il est impossible de l'alléger d'un seul que, sans en altérer le tour naïf et saisissant. Certes, en parlant ainsi^ Fiorentino, qui regardait mademoiselle Taglioni comme une très grande artiste, dépassait de beaucoup sa propre pensée; mais au moyen de cette violente hyperbole, il voulait montrer sous une forme vive et rapide comme à la coméaie tout est illusion, fiction et rêve, y compris souvent le talent des virtuoses les plus acclamés. Certes, Taglioni dansait infiniment mieux qu'Emarot; mais changez les deux noms, remplacez-les par d'autres moins importants, et alors comme sa question deviendra embarrassante!
Amant extasié du plus grand des arts, traducteur admirable du Dante, Pier-Angelo Fiorentino avait suivi son divin maître jusqu'au séjour de lumière suprême où, « dans sa profondeur, l'amour réunit comme en un volume ce qui s'éparpille en feuillets sur l'univers, la substance, l'accident et leurs modes rassemblés entre eux; » c'est pour cela peut-être qu'en redescendant des cimes célestes, il attachait une importance médiocre à ce que disent ou font les vagues fantoches égarés sous les bosquets des opérascomiques. Il pensait, avec raison peut-être, que tout cela relève un peu de la fantaisie, et toutefois sa critique était toujours juste et jamais ne faisait une blessure inutile; l'habile journaliste avait vu du premier coup que chez nous on s'amuse trop souvent à ne pas dire la vérité; et qu'il est à la fois plus original, plus sage et plus honnête de la dire toujours, car elle peut suffire à tout, même à nos rancunes!
Fort de sa sincérité, de sa probité parfois cruelle, mais toujours exacte, il devint bien vite le maître et
le tyran de tout ce qui vit de la musique. Très brave, il put faire tête à la colère, aux menaces, aux fureurs de ceux dont il avait égratigné les amours-propres saignants; mais il eut un autre courage plus difficile encore, celui de résister aux séductions, au froufrou des robes séditieuses, a la caressante agression des regards et des sourires. A tous les beaux discours, pour parler comme Boileau, il était comme une pierre, se réservant de se montrer plus tendre où et quand il lui plairait, parce qu'il ne voulait pas mêler les questions et que, s'il ne rançonnait pas les ballerines, comme on l'a trop légèrement dit, il ne voulait pas non plus être payé par elles en monnaie de singesses, et écrire pour leurs beaux yeux ce qu'il ne voulait pas écrire.
Absolument habile et sérieux, Fiorentino avait ayec ses journaux des traités si bien machinés qu'entre les articles, soudés et rivés l'un à l'autre, le démon de la chicane n'aurait pas trouvé le moyen de fourrer une épingle. D'ailleurs, le soin de tous ses recouvrements était confié à un homme d'affaires nommé X... qui, pour une minute de retard dans les payements, envoyait du papier timbré, tandis que son mandant, qui n'en savait rien et n'en voulait rien savoir, se montrait plus poli, plus affectueux, plus gracieux que jamais.
J'ai été son collaborateur à un journal (je parle de longtemps) où la caisse éprouvait parfois un peu de vague à l'âme, et sentait ses flancs moins habités que ceux du cheval de Troie. Un jour, en entrant à la rédaction, je trouve le directeur furieux. Habitant la banlieue, il était venu à Paris sur son cheval, et il profitait de cette circonstance pour fustiger de sa cravache une table noire, et pour déchirer à coups d'éperons l'étoffe d'un fauteuil, qui n'avait nul besoin de ce secours inattendu, et qui se déchirait très bien d'elle-même.
— « Croi riez-vous, me dit-il, que ce brigand de Fiorentino m'a envoyé du papier timbré! Après un coup pareil, je pense qu'il n'aura pas l'audace de se présenter ici ; mais s'il a l'aplomb d'y paraître, il verra de quel bois je me chauffe! »
A l'instant même entre le Napolitain, comme toujours frisé, ganté, parfumé, beau comme un astre, vêtu de ces étoffes épaisses et moelleuses qui caressent le regard, orné de joyaux comme un clown, chaussé de bottes vernies si éblouissantes et luisantes que tout de suite le feu de la cheminée se met à y refléter éperdùment ses flammes jaunes et roses, et jouant avec une canne dont la pomme de lapis constellée de rubis était glorieusement saisie par de fantastiques griffes d'or vert. Avec des prunelles pleines de joie, avec un aimable sourire de pourpre qui laissait voir des dents plus blanches que les lys du Cantique des Cantiques, il se précipite vers notre directeur, le regarde comme Ulysse de retour dans son pays dut regarder le prince Télémaque, et lui saisit, lui presse les mains, comme s'il venait de le retrouver après un naufrage. Comme on le voit. Fiorentino savait tout renouveler, même l'inimitable scène de Monsieur Dimanche.
— « Ah! cher ami, dit-il, que je suis heureux de vous voir!
— Comment! fit le directeur déconcerté, qui sentait sa colère tomber comme une omelette soufflée mal réussie, c'est vous qui nous envoyez du papier timbré ! »
A ces mots, Pier-Angelo sembla plus étonné et stupéfait que Scapin. lorsque le jeune Léandre. mettant l'épée à la main, accuse ce grand valet de l'avoir trahi. Il se roidit, parut faire un énorme effort de mémoire, puis tout à coup, se frappant le front, comme Archimède :
— <(Ah! j'y suis, dit-il, ce sera ce diable de X... qui vous aura envoyé cela! Oui, ajouta-t-il avec un air de pitié méprisante, il est très acharné pour le recouvrement de ses créances. Qu'est-ce que vous voulez? ces bourgeois! Mais (et ici il serra avec effusion les mains du directeur) vous savez, cher ami, quelle est ma sympathie pour vous. Voulezvous que je parle à X... en votre faveur? ou je puis même, si vous le désirez, vous donner une lettre de recommandation? »
Nul Français n'aurait su se fâcher contre un homme si bien vêtu et possédant une si belle barbe. Par exemple, cette barbe, Fiorentino en avait impérieusement besoin. Une fois, traîné et fouaillé par sa passion, comme tout le monde, il était retourné conspirer et se battre en Italie. Après une échauffourée malheureuse, nous le vîmes revenir rasé comme un acteur : pour pouvoir s'enfuir, il avait du se rendre méconnaissable! Oh! alors, quelle désillusion! avec ses énormes yeux flamboyants et son très long nez pointu, le menton pointu aussi, très court et bleui par le rasoir, produisait un effet absurde.
Mais cette parure du nouveau Samson fut vite repoussée; rien alors ne l'eût empêché d'emporter sur son dos les portes de Gaza, de devenir empereur d'Occident et tout ce qu'il aurait voulu, s'il avait pu être Français au même degré qu'il était Parisien. Mais pas plus qu'aucun étranger, il ne put jamais se débarrasser (en français) des lieux communs et des phrases toutes faites. On sait que Roqueplan était son grand ennemi; sans doute ils avaient l'un et l'autre trop d'esprit pour pouvoir coexister ensemble, et l'un des deux était de trop sur la terre. Roqueplan coupait ces phrases-là dans le feuilleton de Fiorentino, et les collait avec des pains à cacheter
sur la tenture de son cabinet, où on pouvait lire, précédant la signature du rusé Napolitain, des associations de mots comme : La perfide Albion... et comme : Le caissier se frotte les mains. Il avait pu ici tout prendre et tout conquérir, excepté la langue française! mais pour quiconque n'est pas né en France, posséder et épouser cette perfide enchanteresse, à la fois Agnès et Célimène, il n'y faut pas songer, et bien mieux que le problème galant imaginé par Boccace et La Fontaine, c'est, proprement et au pied de la lettre : la chose impossible!