‹ Mes souvenirsChapitre 2 sur 36 · LE THEATRE COMTE · texte numérisé non relu

LE THEATRE COMTE

Bien qu'elle fut gouvernée par une très aimable famille, où j'ai été choyé comme un fils, je me rappelle avec une triste horreur les années que j'ai passées enfant dans la pension où j'ai été élevé, car j'y faisais la douloureuse et brutale expérience de ce que sont partout les agglomérations d'êtres humains. Tous les élans d'âme comprimés, toutes les délicatesses blessées, la platitude et la médiocrité triomphantes, la saleté dans les classes, la misère, l'ignorance, la cruauté et le martyre des professeurs, voilà ce que je revois quand mon souvenir se reporte aux heures désespérées et effroyablement lentes de cette interminable captivité. La pension était située rue Richer, dans un quartier alors occupé presque tout entier par des hôtels aristocratiques, et la cour plantée de pauvres arbres qu'on appelait prétentieusement notre jardin, reliée aux classes par deux perrons construits sur une même ligne, était des trois autres côtés entourée par de véritables jardins, dont les grands et magnifiques ombrages séculaires, pleins de fraîcheur et d'ombre, semblaient la regarder avec une dédaigneuse ironie. Notre jardin, puisqu'on voulait le nommer ainsi, avait l'air opprimé, hargneux et dépenaillé comme les écoliers qui le fatiguaient

de leurs cris, et tout y paraissait à la fois sec et chimérique, depuis les bancs vacillants et brisés jusqu'au cheval de bois destiné à nos exercices qui, ses jambes de poteaux enfoncées dans le sol, tendait ridiculement son cou dénué de tète.

Oh! ce jardin nu, ennuyé, désolé, tyrannique, funeste, combien j'y ai dévoré de chagrins et d'angoisses pendant les récréations où, ne jouant pas, je marchais de long en large comme un petit fauve non dompté, et pendant les longs après-midi des dimanches et des jours de fête ! Car mes parents habitant la province, je restais à la pension à poste fixe, et j'avais le bonheur d'être assez malade et souffrant pour obtenir souvent la grâce de ne pas être conduit en promenade avec les autres enfants privés de leurs familles et, comme moi, seuls à Paris. Oui, j'ai pleuré là devant les murailles noires et lépreuses bien des larmes qui brûlaient mes yeux lassés ; mais jamais le' vilain jardin ne fut pour moi si amer que le jour où on y célébrait la fête du maître de pension.

Quand revenait cette solennité anniversaire, nous étions invités à donner, les pensionnaires dix francs et les externes cinq francs. Bien entendu, il n'y avait rien là d'obligatoire; c'était un don purement volontaire. Nous n'étions, d'ailleurs, nullement consultés sur le choix du présent qui devait être choisi; la chose faite, on nous apprenait que nous avions offert à notre maître un mobilier ou une vaisselle d'argent. Et comme, de son côté, il ne voulait pas être en reste avec nous, il nous dédiait à son tour deux divertissements, dont le retour périodique était immuable : c'étaient, dans la journée, le Grimacier, et, le soir, le théâtre de monsieur Comte.

Ce que je trouvais particulièrement funèbre, c'est que, ce jour-là, la pension en congé était réunie

tout entière dans le jardin accoutumé, d'où elle ne devait pas sortir. Les autres fois que j'y étais prisonnier, je me consolais, du moins, en pensant que beaucoup de mes petits semblables étaient libres, s'amusaient, respiraient à leur aise, voyaient le ciel tout grand et peut-être écoutaient des conversations roulant sur autre chose que sur des lieux communs de morale. Mais en cette occasion, nous étions tous logés à la même enseigne, et je sentais mon esclavage multiplié par celui que subissaient tous mes camarades condamnés, comme moi, à s'amuser officiellement. Que cela nous plût ou non, il fallait nous réjouir sous la surveillance du maître d'études et savourer les plaisirs qui nous étaient accordés.

A tous les titres, le théâtre de monsieur Comte me faisait horreur, mais le Grimacier ne me déplaisait pas, au contraire. C'était un pauvre diable de bateleur, ressuscitant la vieille tradition de Tabarin, qui mimait une comédie variée et inépuisable, sans autre accessoire qu'un chapeau de feutre sans fond, dont les bords seuls existaient. Par des grimaces inouïes, bizarres, caractéristiques, extraordinairement capricieuses et bestiales, ce bouffon déplaçait ses yeux, son nez, sa bouche, modelait, remaniait à son gré les traits de son visage et ainsi faisait de lui-même et de la folle Humanité une perpétuelle et changeante caricature.

En même temps, ses doigts agiles pétrissaient les larges bords du chapeau sans fond et avec une étrange habileté lui donnaient mille figures imprévues. 11 en faisait un casque, une mitre, un chapeau de femme, un bonnet de juge, un diadème, des cornes, le bonnet pointu des médecins de Molière, la coiffe d'une vieille, le hennin de la reine Ysabeau, le tricorne d'un gendarme, un schako, un schapska, un serre-tête de Pierrot, un béret, une toque, une

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casquette de gamin, tout ce qu'il voulait, et en même temps, accordant son visage au chapeau, il était à lui seul tout le genre humain, enfant, vieillard, jeune homme, héros, pontife, magistrat, criminel, soldat, marchand, jeune femme et vieille femme, tous les types qui tiennent entre le dieu et l'animal, représentés, raillés avec une verve qui tenait du génie et avec la plus étonnante et la plus cruelle justesse. Après lui, je ne devais plus revoir aucun représentant de ce vieil art aboli; je ne songe pas à lui sans admiration, et dès ce temps-là il m'inspirait comme une secrète et profonde sympathie.

En effet, comme nous avons en nous le pressentiment inconscient, ou peut-être, (puisque le Temps n'existe pas et n'est qu'une illusion de notre esprit,) le ressouvenir de ce qui doit nous arriver plus tard, pouvais-je ne pas être attendri par la vue de ce misérable comédien, qui tirait tout de lui-même, renouvelait son art, inventait et imaginait sans trêve les moyens d'expression, et sans autre secours apparent que celui d'une loque, émouvait, intéressait, charmait, faisait rire et pleurer, et reflétait les vices,, les passions, les joies et les douleurs des êtres, comme un miroir bouffon et tragique où vient se peindre tout ce qui reçoit la lumière? Et qu'est-ce autre chose que la vie de l'artiste et du poète, du poète surtout, qui s'offre, se donne lui-même, modèle son âme comme une argile, et doit jouer sa comédie sans décors, sans costumes, sans aucune aide matérielle, et donner l'illusion de tout ce qui vit et respire, sans montrer autre chose que sa propre pensée? Sans doute, en regardant le Grimacier, je me disais en moi-même, sans le savoir : « Voilà comme je serai dimanche ! » Et voilà pourquoi le Grimacier me charmait, comme tous les magiciens qui avec rien font quelque chose et qui, pour faire

bouillir leur pot, dont ils ont besoin tout comme Chrysale, n'ont pas d'autre feu ta leur service que la flamme subtile de l'esprit!

En revanche, comme je l'ai dit. je détestais le théâtre Comte, où nous allions deux fois par an, grâce à un marché consenti à forfait, et où la pension continuait, car on nous y conduisait en rang, et une fois arrivés, le maître d'études, brutalement, nous empilait au fond du parterre, sous la galerie, dans la nuit et dans la poussière. Oh! combien les comédies enfantines qu'on y jouait blessaient ma petite âme déjà affamée du beau, avec leurs affabulations absurdes et leurs si nombreux calembours d'une simplicité primitive comme le ramage d'une troupe d'oies! Parlant du Calembour, Victor Hugo le nommait « la fiente de l'esprit», aune époque où il était d'usage de parler poliment; de quel terme se servirait aujourd'hui un écrivain ennemi des euphémismes qui, à propos de rien et sans provocation, désigne par leur nom officiel et technique ce qui n'est pas le cadavre des roses, et aussi les bateaux de fleurs — sans fleurs? Je ne pouvais voir sans épouvante la troupe des acteurs, éclos trop tôt dans une serre-chaude, où certaines plantes résistent, et d'autres pas; si bien que les garçons étaient tous devenus de petits nains rachitiques et difformes, tandis que les filles, énormes et superbes, avaient jailli comme des lys démesurés, et ressemblaient à des géantes guerrières. Car ce qui annihile et tue le mâle réussit fort bien à la femelle, et comme le médecin de Molière l'affirme à propos d'Aristote, Brantôme a dit là-dessus... de fort belles choses.

Enfin, je trouvais hideux le cri triomphal du garçon de café, qui, d'une voix de coq, annonçait dans les entr'actes, « Orgeat ! limonade ! de la bière ! du cidre ! » (sic). Car, pourquoi cette préposition de, qu'il met-

tait devant les mots Bière et Cidre, tandis qu'il la refusait aux mots Orgeat et Limonade?

Mais où commençaient véritablement mon enfer et mon supplice, c'était quand le rideau se levait sur la séance de prestidigitation de monsieur Comte, physicien du roi. Certes, les accessoires, les réflecteurs, les candélabres, les paravents et les écrans rouges, constellés d'ornements de cuivre, les velours de coton, les vases dorés, l'arrangement de la scène étincelante de mille feux m'offensaient par leur vulgarité ; mais ce n'est pas à eux que je devais ma plus cruelle souffrance. Mon malheur, c'est qu'alors, comme aujourd'hui, je possédais une très fidèle mémoire; je savais entièrement par cœur les œuvres de Boileau, seul poète, hélas! que j'eusse à ma disposition, et une phrase, un son, une disposition de mots que j'avais une fois entendus, étaient pour jamais fixés dans mon souvenir. Or d'une séance à l'autre, monsieur Comte récitait exactement le même texte, émaillé de calembours comme les comédies éducatrices qu'il jouait sur son théâtre, de telle façon que je savais la réplique, l'heure et le moment précis qui devait amener tel calembour. 0 ciel ! ce calembour, je l'avais entendu deux fois l'année dernière ettoutes les années précédentes, et à un instant désigné que rien ne pouvait, éloigner, j'allais l'entendre encore, amené et dit de la même façon! et à la minute où il allait éclater, je souhaitais que la salle s'écroulât, que le monde finît, qu'un cataclysme inattendu, supprimant la race des hommes, vînt empêcher l'insupportable retour de la sensation redoutée ; mais, vœux superflus! rien ne pouvait supprimer ni retarder l'inévitable calembour.

11 y avait au théâtre du passage Choiseul un acteur nommé Alfred qui fut célèbre, passa pour un petit Bouffé, et resta là très vieux, car il était bossu et

minuscule, comme tous ses camarades. Pour les séances de prestidigitation, c'était lui qui, vêtu d'une livrée de fantaisie, représentait le domestique idéal du physicien du roi, sous le nom supposé de Benjamin.

A un certain moment, monsieur Comte, créant par ses maléfices des ileurs artificielles, les faisait jaillir d'un vase, au-dessus duquel la terre végétale était naïvement figurée par une rondelle de carton brun. Pendant que son maître avait le dos tourné, le domestique dérobait une de ces fleurs qui était un œillet rouge, la cachait dans son gilet, et lui réclamant sa Heur artificielle dès qu'il s'était aperçu du larcin, monsieur Comte lui disait d'un ton d'autorité et de reproche :

— « Benjamin! ton œillet rouge! »

Mais, feignant de croire qu'il s'agissait, non de l'œillet volé, mais de la couleur de son ceil, le faux Benjamin répondait, en regardant son image dans un miroir prétentieusement juché sur un pied doré :

— « Non, monsieur, il est noir. »

J'ai entendu ce calembour en dialogue deux fois par an, pendant huit années. Depuis ce temps-là, bien des événements ont eu lieu, et entre autres, le théâtre de feu le petit Alfred est devenu les Bouffes Parisiens. Mais je n'y entre qu'en frémissant, car je tremble toujours que, revenus par miracle sur cette scène pleine de leur souvenir. Alfred et monsieur Comte ne recommencent le calembour de I'œillet. Et j'aimerais mieux entendre les strophes monotones que les Sorcières chantent sous les yeux transis de la Lune, en cueillant de rouges fleurs dont les corolles exhalent des sanglots, et des plantes assassinées, montrant leurs blessures qui saignent!

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