LE THEATRE JOLY
An passage de l'Opéra, dans la salle qui fut depuis occupée par divers physiciens et danseurs, il y eut jadis un théâtre d'enfants, qui fut d'abord appelé Théâtre, Joly, du nom de son fondateur, et ensuite Gymnase enfantin. Il était si petit, si petit qu'il déroutait toutes les idées qu'on se fait des proportions d'un théâtre, et d'autant plus charmant. La foule y affluait, une foule très particulière déjeunes gens, de fillettes, d'enfants, de bonnes, de bourgeois curieux, ayant sa physionomie très spéciale, car les passages sont dans Paris des villes distinctes, vivant de leur vie propre, et n'arrivant jamais à s'amalgamer avec la ville bâtie à ciel ouvert.
Tout ce monde-là était ému, intéressé, conquis, et s'amusait franchement, par une raison très simple : c'est qu'il était empilé sur des banquettes, sans fauteuils ni stalles, de telle façon que les bras, les corps, les chevelures se touchaient, et que le magnétisme courait là-dedans sans obstacle. Là est tout le secret . du succès ; vous n'avez pas plutôt dressé un fauteuil dans une salle de spectacle que vous avez créé un | critique; au contraire, des gens entassés les uns sur I les autres sont toujours heureux, parce que la vibration de la vie qui les enveloppe et les pénètre leur /
fait trouver toutes les comédies belles et réjouissantes.
J'étais un enfant de sept ans à peu près, lorsque pour la première fois j'entrai dans la salle du théâtre Joly, où j'avais été conduit avec des élèves de ma pension. Si petit que je fasse moi-même, le théâtre me sembla démesurément petit. Il me fit l'effet d'un jouet que je pourrais mettre dans ma poche, avec les décors et les comédiens, et je ne l'en aimai que mieux. On jouait une féerie; les soleils tournants, les colonnes de lapis aux chapiteaux d'or, les grottes de paillon rouge, les fleuves de feu étalaient leurs surprenantes magies, et sur la scène il y avait un tas de Turcs.
Un de ces Turcs, qui était Aboul Hassan, avait dompté les génies au moyen de je ne sais quel talisman, et sur l'air de Robert-le-Diable : 0 Fortune à ton caprice, il chantait ces deux vers que je n'ai jamais oubliés : Qu'un palais puisse paraître, Embelli par votre main! Tout d'abord je m'intéressai à ce palais, songeant combien il serait dur et cruel pour lui de ne pas pouvoir paraître ; mais Aboul Hassan m'intéressait encore bien davantage. Car j'ai dit qu'il chantait, mais j'ai parlé ainsi pour aller plus vite; le fait est qu'un chant parvenait jusqu'à moi. conforme aux sentiments fictifs du personnage à qui je l'attribuais. Mais quoique ce Turc remuât les lèvres et accordât ses gestes aux paroles que j'entendais, il semblait évident qu'elles n'émanaient pas de lui.
De même, il eût été difficile de dire si les autres Turcs parlaient ou ne parlaient pas. Us avaient l'air de gens qui parlent, et on entendait les discours qu'ils étaient censés prononcer; mais il ne me semblait pas qu'il y eût connexion entre ces deux phénomènes. Et enfin, au sérieux et à l'application de ces Turcs, il était facile de voir qu'ils étaient voués à une besogne ardue et difficile, dont l'accomplissement exigeait strictement tous leurs soins.
J'eus bientôt l'explication de ce qui m'intriguait si
fort; un voisin obligeant me la donna. En ce temps-là, au commencement du règne de Louis-Philippe, le privilège d'un nouveau théâtre était une grosse affaire ; on ne l'accordait qu'à de pressantes influences politiques, et encore on l'entourait de toutes sortes de restrictions. C'est ainsi qu'au théâtre Joly, par une clause renouvelée de l'ancienne Foire Saint-Germain, où elle fit faire des miracles d'ingéniosité à Fuzelier et à Lesage. on permettait seulement dans chaque pièce deux personnages parlants. Or avec deux personnages on peut construire un délicieux proverbe comme : Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, et non pas une féerie avec des califes, des odalisques, des mines d'or et ces mêmes génies qui font paraître des palais. Joly chercha un biais, et tortura jusqu'au sangla lettre de son privilège. Dans chaque pièce, en effet, il ne mit que deux personnages parlants; mais il en mit beaucoup d'autres qui semblaient parler, et qui mimaient, remuaient les lèvres et faisaient les gestes, tandis qu'on parlait pour eux dans la coulisse. J'eus d'abord quelque peine à admettre ce système, qui donnait aux acteurs l'aspect d'êtres chimériques, de momies soudainement réveillées et jetées dans la vie avec des têtes stupéfaites; mais une fois que je m'y fus habitué, je ne tardai pas à le trouver infiniment supérieur à celui qu'on emploie ordinairement. Voyez-en tout de suite les avantages! l'acteur qui est en scène et celui qui parle dans la coulisse ne peuvent ni l'un ni l'autre prendre des temps, rompre le mouvement, presser ou ralentir le rhythme, sous peine de détruire brutalement l'illusion en manifestant leur désaccord ; quel malheur qu'une telle nécessité de respecter le texte dans sa contexture exacte et dans son allure musicale ne protège pas sur toutes les scènes possibles les malheureux poètes dramati-
ques! Assurément, s'il en était ainsi, ils ne seraient pas à la merci des comédiens trop inspirés qui, au gré de leur caprice, ralentissent les vers et les font marcher comme des tortues ou les lancent dans un galop effréné, ou comme un escamoteur fait du mouchoir qu'on lui a confié, déchirent les tirades en mille morceaux, quitte à les faire retrouver ensuite tout entières sous l'aile d'un pigeon ou dans le ventre d'un lapin. Oui, je crois que tout serait sauvé, si nos grands comédiens voulaient se résoudre à faire seulement semblant de parler, et à permettre qu'on parlât pour eux dans la coulisse. Mais outre qu'ils ne sont peut-être pas assez raisonnables pour y consentir, un tel arrangement soulèverait aujourd'hui de grosses difficultés pratiques ; car, par exemple, lorsqu'il s'agirait de décerner une récompense justement enviée, on ne saurait plus à qui on doit l'offrir, et si l'on doit décorer l'acteur qui fait semblant de parler ou celui qui parle.
J'admirais encore autre chose chez les comédiens du théâtre Joly ; c'est que chacun d'eux, lorsqu'il entrait en scène, avait le teint rouge et animé sous le fard, et paraissait excité, passionné, essoufflé même, comme un homme qui vient de faire un travail de force, de telle façon que cette abondance de vie profitait au drame et lui prêtait une réalité saisissante. Il y avait là un nouveau mystère, que je parvins à pénétrer, et dont la genèse bizarre et inattendue n'est certes pas banale.
Au théâtre minuscule, la scène était si petite, si extraordinairement exiguë que, pour n'en rien perdre, on était forcé de coller littéralement contre le mur la toile de fond, derrière laquelle une souris n'aurait pas pu trouver le moyen de passer. A plus forte raison les acteurs, qui, bien qu'ils parussent des hommes dans ces palais en miniature, n'étaient pour-
tant que des enfants ornés de terribles barbes noires ; mais entre la muraille et la toile, il n'y avait pas la place d'un enfant ni aucune autre place; à peine si la princesse Ariadne aurait pu y glisser le fil de son peloton.
Lors donc qu'un petit acteur sortait de scène par la droite et devait rentrer par la gauche, il lui fallait gravir une échelle, grimper jusqu'aux frises, et redescendre de l'autre côté par une autre échelle. Si l'intervalle entre sa sortie et sa rentrée était très court, il ne pouvait arriver à point qu'en se livrant à une gymnastique agile et rapide; aussi ne songeait-il pas à s'écouter, à faire le beau, à substituer sa pensée à celle du poète; mais encore tout palpitant d'avoir monté et descendu les échelles, il s'apprêtait à recommencer ce périlleux exercice, ce qui lui donnait une parfaite tenue et un sang-froid modeste. Je crois que l'art dramatique serait mieux respecté, si une telle corvée salutaire étaitaujourd'hui imposée aux acteurs des scènes véritables, qui alors se borneraient peutêtre à bien réciter la prose et les vers qui leur sont confiés, sans vouloir les dénaturer et les embellir par leur propre génie. Mais il est peu probable qu'à moins d'une nécessité évidente, ils se résolvent à vivre ainsi dans les cintres, où les seuls ouvriers machinistes et les pompiers rêveurs planent mystérieusement au-dessus de l'humanité, comme les Anges.
Cependant, comme la perfection n'est pas de ce monde, le Théâtre Joly, qui prit le nom de Gymnase enfantin, devint bientôt un théâtre comme tous les autres, où l'on continua, il est vrai, à traverser la scène en passant par le cintre, mais où tous les acteurs parlèrent, et dès lors en prirent à leur aise, et furent persuadés de leur importance. Il y avait là, comme au théâtre rival de monsieur Comte, une jolie troupe du petits hommes qui, éveillés de trop bonne heure,
ne devaient jamais grandir, et de fillettes qui, au contraire, croissaient comme des lys. La grande comédienne, la petite Mars de cette compagnie était mademoiselle Eugénie Saint-Marc, applaudie et fêtée, qui plus tard a créé la Marie des Filles de Marbre. Bien que les années aient peut-être passé pour elle comme pour nous même, et qu'aujourd'hui elle semble jouer parfois les rôles de mère, elle a été si foncièrement, si essentiellement jeune au Gymnase enfantin, qu'elle en a perdu la faculté de vieillir, et qu'elle aura toujours l'aspect d'une jeune femme affublée de cheveux blancs.
Tout se tient : en obtenant de faire parler tous ses acteurs, le petit théâtre s'était naturellement pris au sérieux ; aussi il ne se borna plus aux enfantillages de la féerie shakespearienne, et comme ses grands confrères, il joua des pièces à thèse et à idées, voulant aussi moraliser les masses, les pauvres petites masses aux chevelures d'or et aux joues roses, qui sous une autre forme retrouvaient ainsi le pensum de l'école, mais qui s'efforçaient de rire tout de même, tout en mangeant et léchant leurs sucres d'orge.
Je me rappelle une de ces comédies imaginées on vue de corriger l'enfance, qui se nommait, à ce que je crois, Le Petit Robin son. Il s'agissait d'un enfant qui a pris un plaisir extrême à la lecture de Robinson Crusoë, et qui manifeste le désir de voyager quand il sera grand. Justement épouvantés de voir se développer une telle nature vicieuse, les parents du pauvre petit se proposent de lui infliger une bonne leçon, et ne la lui font pas attendre. En effet, l'ayant conduit dans une petite île des environs de Paris, probablement à Asnières. ils feignent de l'abandonner, et se cachent derrière des arbres. La nuit vient, l'enfant a peur; il essaye pour se réchauffer d'allu-
mer du feu en frottant l'un contre l'autre deux morceaux de bois, et n'y parvient pas; mourant de faim, il cherche en vain des racines pour se nourrir, et, découragé, il verse d'abondantes larmes. C'est alors que les parents se montrent, et que le vertueux père dit avec solennité : « Tu vois, mon fils, où mène la passion des voyages'. » Certes, je n'ai jamais été grand voyageur, car depuis tantôt dix ans, je me propose de revoir les tilleuls et les briques roses de Moulins, ma ville natale, dont je suis à peine séparé par six heures de chemin de fer, et je n'en ai jamais trouvé le temps ou l'occasion. Cependant, je dois l'avouer, même alors, dans mon âge le plus tendre, la conclusion du père de famille me sembla excessive; aussi ne fus-je pas médiocrement surpris lorsque bien des années plus tard, à la Comédie Française, je l'entendis formulée de nouveau, à peu près de la même façon, dans Le Village de monsieur Octave Feuillet! Non seulement celui des deux amis qui aime les voyages y est à peu de chose près assimilé à Tropmann, mais il est dit expressément que les voyageurs meurent toujours dans des hôtels garnis. S'il en était ainsi, dans combien d'hôtels garnis ne serait pas déjà mort monsieur de Lesseps, qui va en Afrique et en Amérique plus facilement que nous n'allons à Meudoii, et qui pourtant n'a pas entièrement perdu l'estime de ses concitoyens! Mais il faut croire que ce pionnier intrépide a été plus heureux que le petit Robinson. Sans doute, dans les nombreux pays qu'il a parcourus, il a toujours trouvé des racines quand venait l'heure du dîner, de même qu'il est parvenu à allumer du feu en frottant l'un contre l'autre les deux morceaux de bois; il faut bien qu'il en ait été ainsi, puisqu'il est revenu sain et sauf, et que ses parents n'étaient pas cachés derrière les arbres.
Toutefois, ce qui en général absout las pièces à thèse et les rend d'une innocuité parfaite, c'est que les trois quarts du temps le public, en les écoutant, comprend le contraire de ce que l'auteur a voulu dire, et cela arrive même pour les pièces qui ne prétendaient rien prouver du tout. Le critiqne sagace, le savant, l'éminent écrivain Auguste Vitu était tout au plus âgé de dix-sept ans, lorsque pour rien, pour le plaisir, pour le précoce amour du laurier, il fit jouer au Gymnase enfantin une petite comédie intitulée : La Jeunesse de Séda'me. Dieu sait qu'il l'avait écrite sans autre but que défaire une petite comédie et de jouer avec des pantins en chair et en os! Comme ce petit ouvrage avait été furieusement applaudi d'un bout à l'autre, comme toutes les saillies avaient porté, comme on avait bissé tous les couplets sans exception, le petit auteur, après avoir complimenté ses interprètes, descendait l'escalier avec un sourire de joie, lorsqu'il fut abordé par un individu bizarre.
C'était une espèce d'Hercule, rouge comme une pivoine, vêtu d'une redingote longue, coiffé d'un chapeau bolivar, et dont les joues étaient violemment coupées par de noirs favoris à la Bergami. Il se planta devant Vitu, et l'interpellant d'une terrible voix de tonnerre, qui fit trembler tout le Gymnase enfantin :
— « C'est vous qui êtes l'auteur? lui demanda-t-il.
— Oui, monsieur, répondit le petit Yitu.
— Eh bien, s'écria alors le colosse, en saisissant la main de l'enfant qu'il secoua de façon à lui désarticuler le bras, je vous fais mon compliment. Vous lui avez rudement dit son fait. Vous l'avez bien arrangé!
— Qui ça? demanda Vitu.
— Eh I lit le bousingot, ce polichinelle de Louis-
Philippe! Qu'on en fasse beaucoup comme ça, et il ne durera pas longtemps! C'est moi qui vous en flanque mon billet! »
Ainsi Yitu, sans le savoir, avait sapé le trône bourgeois et l'autel bourgeois ! On ne l'aurait pas étonné davantage si on lui eût appris que, d'un clignement d'yeux, il avait à distance tué le mandarin ou détrôné le shah de Perse. Quelle meilleure leçon de théâtre pouvait recevoir un futur écrivain, qui, plus tard, devait avec tant de tact, d'esprit et de bon sens, juger ses confrères?