MONSIEUR ETIENNE
Philarète Chasles écrivait, il y a longtemps déjà : « C'en est fait des jeux de la scène ; la lutte des passions avec le caractère, et de notre destinée avec nos désirs, n'offre plus de nouveauté. C'est une vieille histoire souvent redite, un conte rebattu, dont l'intérêt s'est émoussé. » La toute récente décadence de nos théâtres ne doit donc pas du tout être attribuée à la mauvaise, ni même à la bonne qualité de la littérature qu'ils débitent. En réalité, elle n'a d'autre cause que le manque matériel de clarté et de lumière autour des édifices consacrés à l'art dramatique. En séparant les uns des autres les théâtres qui se trouvaient alors réunis en un seul groupe, les constructeurs du Paris nouveau ont montré une profonde ignorance de nos appétits et de nos instincts ; car la clarté, c'est la vie, l'expansion, l'allégresse, et toute fête se compose presque uniquement de couleur et de lumière. Réunis, les théâtres brillaient comme un incendie, comme une fournaise, comme une éclatante aurore ; séparés, ils noircissent et fument, comme des torches éteintes.
L'ancien boulevard du Temple, heureusement irrégulier, contenait entre la chaussée et les façades, un très grand espace vide, où les nombreux becs de
gaz. les mille petites boutiques des confiseurs, des pâtissiers, des glaciers en plein vent, des marchandes d'oranges, étincelantes de feux, mêlaient leur éclat fou à l'éclairage des cafés, des théâtres, des restaurants d'artistes, des estaminets tragiques encombrés de filous, qui allumaient le ciel, comme un perpétuel feu d'artifice. Les Parisiens allaient là spontanément, inconsciemment, pour aller où il faisait clair, comme le papillon va à la chandelle, et en obéissant à l'invincible horreur que l'homme éprouve pour les ténèbres. Sans cesse, une foule gaie, agitée, affairée, flâneuse, inutile et charmante, se pressait sur le vaste terre-plein, mêlant ses amitiés, ses rêves, ses paresses, ses amours, et comme les comédiens y passaient aussi, la communion était établie naturellement entre eux et leur public, pour lequel ils n'étaient jamais des étrangers.
Par la force même des choses et par une loi toute physique, la foule du boulevard se déversait dans les salles ouvertes, et y créait ainsi la foule, et les spectateurs étaient nécessairement indulgents et sympathiques, puisque avant d'entrer dans la maison de la comédie, ils avaient emmagasiné dans leurs prunelles et dans leurs âmes une grande quantité de lumière, c'est-à-dire de joie. Aujourd'hui, au contraire, avant d'entrer dans une salle de spectacle, les spectateurs ont emmagasiné à l'entour une grande quantité de tristesse, d'obscurité, de nuit, qui sur tout ce qu'on pourra leur montrer étendra tristement un voile funèbre. Pas assez de chandelles ! telle est l'explication du néant où se débat l'art dramatique, et les hommes d'Etat dont la sollicitude s'efforce d'encourager la littérature seraient bien étonnés d'apprendre qu'il faudrait, non pas chercher des hommes de génie, (ceux-là se trouventtout seuls !) mais plus simplement allumer sur un seul point beaucoup de becs de gaz.
A Paris, il ne fait plus clair nulle part; autour de l'Opéra et des autres spectacles, ce sont de grands espaces mornes, sombres, enveloppés dans un vague et terrifiant crépuscule. Voilà pourquoi les vieux Parisiens, en proie à un regret nostalgique, retournent toujours par la pensée à ce boulevard du Temple ruisselant de feux, qui était une éternelle fête, et pourquoi, moi aussi, j'y retourne sans cesse, comme un vieux papillon caduc et pensif qui, depuis que la chandelle est éteinte, ne sait plus où se brûler et se réchauffer les ailes.
Par ses larges fenêtres ouvertes, l'estaminet de YÉpl-Scié vomissait des torrents de clarté rouge, et dans ses flammes on voyait passer, autour des billards, les fainéants et les bandits en blouse bleue, aux têtes hâves et sinistres, mais terriblement grouillants de vie. Puis c'était le Théâtre-Historique, avec sa coupole richement peinte ; le Café des Mousquetaires, plein d'artistes, de gais propos, de rires; et les Folies-Dramatiques, la Gaîté, le Cirque, dans lequel on entendait la fusillade et les coups de canon; et les Funambules, et le Petit-Lazari, et enfin le salon des figures de cire, clair et net résultat sommaire de l'art dramatique; tout cela allumé, enflammé, resplendissant, et, devant ce magique rideau, les femmes, les fillettes, cent mille passants, les bons commerçants avec leurs familles, les vagabonds, les gamins, les poètes, Célio et Gavroche, un frémissement, une respiration, un murmure coupé par la note argentine des marchands de coco, la lumière du gaz dans les vertes feuilles des arbres, et dans les petites boutiques les oranges d'or et les tas de fleurs. Puis, au-delà, le tumulte des voitures, et, de l'autre côté du boulevard, le restaurant avec de jeunes couples aux fenêtres, et le Jardin Turc, d'où venaient dans le vent, extasié et turbulent comme
la foule, des bouffées de parfums et des bouffées de musique !
Je l'ai déjà dit et je no saurais trop le redire, dans cette violente et furieuse mêlée de paradis, mon paradis personnel à moi. c'étaient les Funambules. Car j'y retrouvais, exactement représentée avec ses rêves, ses passions, ses insanités et ses délires, la Vie. hors de laquelle rien ne saurait être intéressant, mais la Vie costumée autrement que dans un salon bourgeois ou dans un bureau de ministère, et ne blessant plus mes yeux par le spectacle d'un deuil sinistre. Gassandre, avec ses mècbes argentées traînant sur son habit en velours de Gênes, Arlequin à la noire tête de carlin, agile comme un serpent, délicieusement losange de pourpre, de jaune vif, de bleu turquoise, et la batte passée dans une ceinture de cuir éearlate : Pierrot, svelte et blanc comme un h s, Colombine en jupe rose ruisselante de paillettes, Léandre avec son léger habit de soie et sa petite épée. et le pâtissier, la marchande de poissons, les bûcherons, le meunier, le moissonneur égayaient la farce humaine par les couleurs tendres, claires et vive> de leurs costumes, tandis que la musique des vieux maîtres, exécutée par les six violons, et les Fées et les Génies parlant en vers lyriques, satisfaisaient l'impérieux besoin de réalité que j'ai dans :it.
Enfin les villes, les ports de mer. les petits salons italiens, les places publiques, les champs de blé. les clairières dans la forêt, les cascades et les montagnes du Tyrol. le- rouges cavernes piquées de paillon, les citadelles prises et reprises, devant lesquelles l'amazone soutenait contre dix soldats hongrois un combat au sabre carré, régulièrement rhythmé par la musique, les jardins, les grandes routes, les rivières, la mer, représentés sur des toi-
les qui succédaient l'une à l'autre avec une rapidité vertigineuse, chatouillaient agréablement l'humeur voyageuse d'un Parisien dont la pensée a des ailes et volontiers devance les plus effrénés Livingstones, mais qui, matériellement, regarde Saint-Cloud comme aussi éloigné que Sumatra, et réfléchit de longues années avant d'entreprendre le voyage d'Asnières.
J'ai toujours passé pour ne pas être intrigant; cependant je l'ai été une fois dans ma vie, de façon à prouver, par une épreuve décisive, que j'aurais pu, si je l'avais voulu, pétrir les âmes avec les doigts agiles d'un Machiavel, faire passer des cordes à puits par les trous de toutes les aiguilles, et, comme Talleyrand, accaparer toutes les vessies pour en fournir aux gens qui ont besoin de lanternes. Jeune homme, tranchons le mot, enfant, sans barbe, comme Hernani, et sans moustache encore, j'obtins du rédacteur en chef d'un journal, dans lequel j'avais publié quelques alexandrins farouches, une lettre par laquelle il priait le directeur des Funambules de m'accorder mes entrées à son théâtre. Ainsi j'avais réalisé l'impossible et soulevé un monde; je n'avais rien fait encore.
Restait à persuader l'arbitre de mes destins. Il faut bien l'avouer, n'ayant encore jamais vu de poète lyrique, le directeur eut un peu de peine à comprendre comment il existait quelqu'un d'assez pauvre pour avoir besoin d'entrer gratuitement dans un théâtre où les places ne coûtaient rien. Éloquent pour cette fois seulement, je lui parlai sans doute comme Mercadet parle à ses créanciers, et comme Roméo à Juliette. Je dus trouver des mots semblables à ceux que Pygmalion adresse à la Galatée de marbre, pour la décider à échanger sa tranquillité divine contre les souffrances et les joies horribles de la vie.
Quoi qu'il en soit, ce directeur, étonné lui-même d'entrer dans un ordre d'idées inconnu de lui, m'accorda mes entrées ; et, dès lors, je pris possession des Funambules. Ainsi, chaque soir, je pourrais', à mon gré, échapper aux gens sérieux, aux diseurs de riens, aux discours ineptes, à l'humanité en deuil, et me plonger avec une effroyable joie dans le monde éblouissant de la féerie. Je ne me dissimulais pas que Charles, contrôleur, auteur des pantomimes et beau Léandre, m'arrêterait au contrôle, qu'il faudrait me nommer, décliner les mots sacramentels : « J'ai mes entrées ». et l'idée de ce Rubicon à passer faisait courir dans mes veines un froid mortel. Cependant, le moment fatal arrivé, le coup d'État fut exécuté mieux que je ne l'espérais. Charles dirigea bien vers moi, comme un glaive, son nez pointu, et me regarda avec ses petits yeux tout pâles; mais enfin il me dit, avec regret sans doute, mais d'une voix strictement polie, et en somme conciliante : (( Passez ! »
Je montai à la première galerie, et là m'attendait une seconde épreuve, bien autrement difficile à subir. J'y trouvai monsieur Etienne, régisseur et inspecteur de la salle ; c'était un être en apparence doux et inoffensif, blond, très pâle, au visage coupé en losange comme les boucliers des amazones Scythes.
A lui aussi je dus dire que j'avais mes entrées, et il parut alors plus stupéfait que s'il avait vu une brebis emporter et dévorer un lion. Cependant il descendit au contrôle, s'assura que j'avais dit vrai, et étant remonté, m'adressa un geste qui semblait dire : « A la bonne heure, je n'y puis rien, puisque le monde est renversé. Faites comme il vous plaira ! » Je le revis chaque soir, cet effrayant monsieur Etienne: il ne m'adressait plus la parole, ne m'in-
terpellait jamais, et me saluait même avec une sorte de bienveillance ; mais je crus toujours que son regard me reprochait de me substituer indûment à d'honnêtes spectateurs, et dans ses prunelles tristement bleues je lisais clairement cette phrase amère : « Ce poète prend toute la place! » Ma vie fut alors partagée entre les alternatives de joie et de douleur; car. d'une part, j'étais ivre de bonheur en songeant que je verrais toujours Arlequin et Colombine s'enfuir amoureusement embrassés , poursuivis par Léandre, par le stupide Cassandre, par Pierrot blanc comme la neige des cimes, complètement indifférent, et protégés par les Fées, qui adorablement parlaient ma langue natale; mais en même temps, comme si un froid serpent eût mordu mon cœur, je pensais qu'il dépendait de monsieur Etienne de me fermer à jamais ce monde enchanté, qu'il y songeait sans doute, et dissimulait ses noirs projets sous un vague et aimable sourire.
Peu à peu, monsieur Etienne me parut être le plus criminel des hommes; lorsque dans la féerie une jeune princesse était enlevée, meurtrie, enfermée dans une tour, c'est à lui que j'attribuais ces persécutions, et je croyais le reconnaître sous la barbe rougeMu soldat à qui madame Lefebvre enlevait triomphalement le drapeau. Je vis en lui l'ennemi des princesses et le mien ; à chaque instant, je m'imaginais qu'il allait traîner Yseult devant la tour du Nord en la tenant par sa noire chevelure et qu'en même temps, il me dirait ; « Vous n'avez plus vos entrées aux Funambules! » Je trouvais qu'un de nous deux était de trop sur la terre; je pensais à tuer monsieur Etienne dans un combat loyal, et ce combat m'apparaissait dans le décor tyrolien, au bruit de la cascade blanchissante représentée par un effet d'eau naturelle. C'est un sabre carré de pan-
tomime que je croisais et heurtais en mesure contre celui de mon implacable adversaire, tandis que les six violons de l'orchestre jouaient une symphonie guerrière, en imitant de leur mieux sur les cordes les grondements du tonnerre, les sanglots du gouffre et les cris déchirants de la trompette.
Mais ce n'est pas toujours l'épée flamboyante de l'Archange qui vous chasse du paradis terrestre; bien souvent on le quitte de bonne volonté, sans provocation, et uniquement pour obéir au désir insensé de changer de place. Un jour, je cessai d'aller aux Funambules, pour me livrer à des occupations inutiles, telles que d'écrire des livres ; puis les années passèrent, le grand Deburau mourut, et au bout de quelque temps encore, sous prétexte d'embellir Paris, on détruisit ce qu'il enfermait de plus parisien, c'est-à-dire le merveilleux théâtre de Pierrot. Je n'avais pas oublié monsieur Etienne, et parfois encore je pensais à lui et à son regard mystérieux, comme on se souvient d'un péril évité jadis ; mais quelle ne fut pas ma terreur lorsque tout à coup et sans préparation, je le retrouvai devant moi, dans les circonstances les plus inquiétantes! J'avais composé pour le théâtre de l'Odéon une féerie en vers, aussi naturaliste que j'avais pu l'imaginer, et dans laquelle on voyait ie chasseur Amour et la déesse Diane, avec ses Nymphes. Comme j'allais commencer à lire cette pièce aux acteurs, un homme pâle aux yeux céruléens, aux cheveux blanchis, au visage taillé en losange, traversa le foyer, tenant à la main une clef et un manuscrit.
— « Quel est celui-là? demandai-je avec un effroi que je ne cherchai pas à dissimuler.
— Mais, me dit un des comédiens, c'est notre régisseur, l'excellent Etienne. »
C'était comme si la foudre fût tombée à mes pieds.
MES SOUVENIRS. 2i3
Je ne cloutai pas que ce redoutable enchanteur ne fût venu exprès à l'Odéon pour me nuire, et pour jeter le trouble dans une comédie où j'avais démon mieux ressuscité, non en pantomime, hélas ! puisque je n'en ai pas le génie, mais en simples vers, le bel art féerique, honoré jadis aux Funambules. Tout de suite, je me figurai que par ses maléfices il ôterait de mes vers les rimes riches dont je m'étais plu à les orner, et qu'il les remplacerait par des rimes pauvres, calamiteuses, traînant la savate, et inscrites au bureau des indigents. Je le voyais introduisant subrepticement au milieu de mes personnages des confidents de tragédie, et au lieu de ce que j'avais écrit en honnête écolier des bons poètes, encourageant les acteurs à s'écrier : Crois-moi, cher Orbassan! ou quelque chose d'analogue.
Chaque jour, je revis monsieur Etienne qui, feignant de ne m'avoir pas connu autrefois, m'accablait de politesses, et semblait navré de l'éloignement que je lui montrais; mais rien ne pouvait me fléchir, car j'étais persuadé que le soir de la représentation, il jetterait le masque et, suscitant parmi mes pauvres Dieux quelque diable de sa façon, fait et habillé de molleton écarlate, serait la cause d'un irréparable malheur.
11 n'en fut rien, et ma pièce fut même très bien accueillie, pour une comédie romantique. Un acteur à qui je confiai mes anciennes rancunes, m'affirma que toute cette histoire n'était qu'un rêve, et que le pauvre monsieur Etienne avait toujours été le meilleur homme du monde. Par réflexion, je me suis presque rangé à son avis, et j'ai pensé que, jadis, la crainte que j'avais d'être chassé des Funambules n'était peut-être que la voix de ma propre conscience. Elle me disait sans doute que je n'avais pas l'âme assez pure et naïve pour avoir le droit de vivre avec
la rose Colombine et le blanc Pierrot sans tache et, de suivre des yeux le vol brillant des Fées balancées parmi les fleurs, qui, n'ayant pas commis de crimes ni mangé de chair sanglante, ne savent pas encore parler en prose. Et elle ajoutait :
— « Puisque tu n'as pas su mériter, par la simplicité de ton esprit, d'exister dans une pantomime, à titre d'être idéal et fictif, rentre chez toi et va tout de suite noircir des feuillets. Travaille, misérable! »