LE PETIT LAZARI
Avant que le féroce coup de pioche de M. Haussmann eût détruit les théâtres qui brillaient et flambaient, serrés en rang d'oignons sur le boulevard du Temple, le tout petit théâtre Lazari vivait à côté des Funambules, comme un hameau à côté d'une ville. Oh ! qu'il était petit, ce théâtre ! Il occupait le rez-dechaussée et l'entresol d'une haute maison, la salle était une miniature de salle, et la scène était si exiguë qu'en gesticulant les acteurs touchaient presque les frises. Ces comédiens étaient payés de cinq à douze francs par semaine ; quant aux auteurs, on leur donnait, une fois payés, quinze francs pour les grandes pièces, qui jamais ne dépassaient deux actes, et cinq francs pour les pièces en un acte. Gomme il n'y avait pas d'escalier derrière la scène, l'acteur, quand il avait fini son rôle, devait sortir et gagner le boulevard en traversant la galerie, où une porte de communication s'ouvrait sur le théâtre , de telle sorte que le public et les comédiens' vivaient ensemble, grande raison pour s'entr'aimer, car nous ne nous intéressons jamais à des inconnus.
C'est là, c'est à ce Théâtre Lazari que j'ai goûté les meilleures émotions poétiques, et voici pourquoi. Une comédie vous a ennuyé, vous blasé, et vous a
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laissé complètement indifférent; mais que vous retourniez la voir en compagnie d'un être naïf, pour qui tous les effets seront nouveaux et inconnus, vous vous amuserez de son plaisir, vous partagerez son émotion, et vous jouirez du spectacle avec une âme devenue pareille à la sienne. Or au petit théâtre, on pouvait savourer sans trêve cette délicate volupté, le public étant illettré absolument et ne connaissant rien du tout de ce qui a été imaginé depuis que le monde existe! De plus, comme les accusations de plagiat, les revendications de propriété littéraire, les droits de premier occupant , (qui en son temps eussent empêché un Shakespeare d'exister!) n'étaient pas connus au Petit Lazari, les auteurs avaient à leur disposition pour tailler leurs pièces en deux actes, tout le trésor de la poésie humaine, exploité devant une foule pour qui Hamlet et Roméo étaient des pièces inédites.
Ah! la foi, la naïveté, la crédulité du public, voilà surtout ce qui fait les chefs-d'œuvre! J'ai vu jouer bien des Vampires; mais jamais aucun d'eux ne m'a terrifié et glacé dans la moelle des os, comme le Vampire 'réduit en deux actes et imité de Nodier) que je voyais au Petit-Lazari, mort et cadavérique, ressuscitant sous le rayon de lune ! Car à ce momentlà une même angoisse étreignait trois cents poitrines, et tous les spectateurs et moi-même nous croyions avec une sincérité parfaite quec était arrivé.
Lord Ruthwen et tous les autres héros du drame, c'était un comédien nommé Achille, qui à la ville comme au théâtre était un don Juan, car il était magnifiquement orné et revêtu de tout l'idéal qui a été créé par les hommes depuis Homère. A l'extrémité de la galerie par où il devait sortir, ses maîtresses (car, ainsi que l'Arétin, il en avait un troupeau,) l'attendaient, pâles, anxieuses, retenant leur
souffle. Enfin, il paraissait, il adressait un signe à la fois protecteur et dédaigneux à l'une de ses humbles amantes qui aussitôt le suivait comme une chienne fidèle, et les autres s'en allaient docilement, comme des chiennes battues.
Je le vois encore, cet Achille, très laid, noir comme une taupe, avec des traits irréguliers, taillés à la serpe, mais avec une chevelure noire, épaisse et drue, coupée très courte, et avec les plus beaux yeux noirs du monde, brillants, humides, terribles, caressants, pleins de nuit et de lumière. Son corps mince, frêle, tout petit, était comme d'un enfant, et sa tête énorme. Avec cela, sale comme un peigne, Achille montrait sur son visage une barbe noire ou plutôt bleue de cinq ou six jours; sa chemise était noire, ses mains étaient noires, et ses ongles en deuil, comme s'il les eût trempés dans le flot du Gocyte. Et pourtant, qui peut se flatter ici-bas d'avoir été adoré autant que lui? Certes ses amantes entre elles s'exécraient, se chamaillaient, en venaient parfois aux coups de couteau ; mais voici ce qui est vraiment touchant ! comme elles ne possédaient que des richesses extrêmement restreintes, lorsque arrivait la fête d'Achille ou l'anniversaire de sa naissance, elles se cotisaient, faisaient taire leur haine, et mettaient en commun leurs pauvres ressources, pour pouvoir offrir au bien-aimé un présent digne de lui. Ah! pends-toi, vieux don Juan, qui pour séduire deux paysannes innocentes comme des oies,' avais besoin de leur promettre le mariage ! As-tu jamais été, comme celui-là, désiré pour toi-même, sans habits de soie et sans perruque blonde!
Achille ne lit jamais que deux infidélités au Petit Lazari. A deux reprises, des auteurs téméraires comme s'ils avaient eu du génie, et qui en avaient peut-être, imaginèrent d'employer la machination
des Funambules, qui permettait d'exécuter de suite sans entr'acte vingt changements à vue, pour essayer des grandes pièces coupées à la façon shakespearienne. L'un de ces drames, qui tous deux furent joués par Achille, se passait sous Charles VI, et le décorateur avait eu la trouvaille ingénieuse d'y copier l'estampe connue qui représente l'ancien Paris à vol d'oiseau; l'autre étai't le Masanielln d'Alexandre Dumas, coupé en scènes cocasses et hardies. Achille, coiffé d'une couronne de cuivre estampé, vêtu de serge écarlate. représentait le pêcheur-roi, et au moment de la folie, il malmenait ces guenilles, en s'écriant : « Que me fait cette pourpre ! que me fait ce diadème ! » A coup sûr le pauvre histrion remuait la foule aussi passionnément que Frederick luimême. Peut-être fùt-il devenu un Frederick, s'il avait porté des chemises blanches et s'il avait pu apprendre à se laver les mains ; mais on ne saurait tout avoir. Poussé par le vent de folie qui toujours souffle dans leurs chevelures. Achille fît comme les comédiens ses ancêtres; un jour il s'enfuit et se mit à courir les grands chemins et les aventures, et bien plus tard on apprit qu'il était mort... àFernambouc! N'est-ce pas là un joli dénoùment, qui n'a rien d'attendu et de vulgaire?
On ne saurait se figurer, si on ne l'a pas vu, à quel point le public du Petit-Lazari était véhément, irritable, effréné dans ses colères, Un soir qu'on jouait Les Chiffonniers et les Balayeurs, tragédie burlesque de M. Victor Benoît, l'acteur qui représentait « le Chef des Balayeurs », en passant la revue de ses soldats, eut la mauvaise idée de parodier Napoléon, en plaçant devant son œil un vieux morceau de carton roulé en guise de lorgnette. Or, cela se passait sous le règne de Louis-Philippe, à un moment où le nom de Napoléon était encore populaire; le public se
lâcha, on sentit courir sur la salle comme un vent d'orage; puis tout à coup la nuée creva; au bruit des sifflets furieux, mille projectiles variés, depuis le cervelas jusqu'à la pomme rouge, se mirent à grêler sur le comédien, plus échevelé que le roi Lear. Deux sergents de ville entrèrent dans le but de rétablir l'ordre: mais, une seconde après, ils avaient disparu, dissipés, évanouis, vaporisés comme deux gouttes d'eau qui seraient tombées sur une tôle rouge. En réalité, on les avait fourrés sous les banquettes, dans la noire nuit d'où s'échappaient leurs vagues sanglots : ils n'en seraient pas sortis avant le jugement dernier, si une escouade de gardes municipaux, casqués et sabres nus, arrivant dans cette bagarre. n'eussent fait évacuer la salle, après l'avoir prise d'assaut. Mais les deux pauvres sergents de ville avaient vu les Enfers et en étaient revenus, ni plus ni moins que le patient Ulysse, fertile en ruses.
Une des plus curieuses.figures qu'on vit au Petit- Lazari, ce fut cette Alphonsine que plus tard on. a connue comédienne de talent, mais qui alors était une personne étonnante ! Elle sortait d'un magasin de joujoux; et de même que plus tard le compositeur Hervé, organiste à Bicêtre, s'apprit à être fou en divaguant avec les fous, elle s'était appris à être poupée en causant avec les poupées. Elle passa aux Délassements avec la terreur de paraître sur un grand théôAre, et de jour en jour apprit son métier, mais en même temps perdit quelque chose de sa bizarrerie première; si bien qu'en dernier lieu, aux Variétés, jouant avec l'excellent Dupuis, elle n'était pas beaucoup plus extraordinaire qu'une bonne actrice de la Comédie-Française. Mais au temps dont je parle, sa petite bouche était ronde comme une rose, et ses joues rouges comme des pommes d'api : elle marchait tout d'une pièce, regardait avec des
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yeux d*émail. parlait avec une voix extra-terrestre; elle avait les sentiments, les pensées, l'âme ingénue d'une poupée réelle, et elle était véritablement une poupée. Hélas! elle est devenue une grande artiste, elle a été métamorphosée en femme, comme la Chatte de la fable, comme la Galatée d'ivoire sculptée par Pygmalion.roideCypre, et comme beaucoup d'autres personnes qui, nées pour échapper à nos sottes misères, n'ont pas eu l'esprit de se tenir tranquilles.
Achille, comme je l'ai dit, était un don Juan! mais il y avait au Petit-Lazari beaucoup d'autres don Juan, car pour la femme heureusement illettrée, le personnage poétique et l'auteur qui le fait parler se confondent et se résument entièrement dans l'acteur qui le représente, ou plutôt celui-là seul existe! Il y avait Chaumont, qui plus tard, devenu un très bon père de famille et un comédien de mérite, créa de la plus remarquable façon le mécanique Vertillac des Faux-bons hommes et Orgon dans Le Beau Léandre; mais alors sur son passage les cœurs battaient aux champs, et on l'appelait : le beau Jules! Il y avait Bruneli. pour qui une marquise authentique avait loué à l'année dans la salle du Petit Lazari une loge agrandie pour elle, qu'elle avait fait tendre en satin brodé d'argent, et où elle recevait ses visites. Enfin un certain Mérindol, pour qui les fillettes faisaient toutes les folies imaginables.
Apolline For était alors soubrette à l'Odéon, où elle jouait les servantes de Molière avec une sauvagerie qui ne manquait pas d'un certain ragoût. A une soirée donnée chez elle, elle me présenta, moi jeune homme de vingt ans, très flatté de cette aventure, à une certaine Georgette Soury qui, dit-elle, avait un grand service à me demander.
— « Monsieur, me dit Georgette, Apolline m'a dit que vous savez faire les vers?
— Hélas! mademoiselle, répondis-je, elle a beaucoup exagéré. Cependant, je fais en effet des vers... comme je peux.
— Eh bien ! reprit-elle, vous pouvez me sauver la vie ! Il faut vous dire que je suis avec Mérindol. Mais il me tro.mpe, il a d'autres femmes ; comme vous le pensez bien, un morceau pareil n'est pas pour moi toute seule! Mais en ce moment-ci, mon amant n'a pas de rôle, et moi je lui en ai fait un, espérant qu'il m'en sera reconnaissant.
— Eh bien ! fis-je.
— Voilà, dit Georgette, pour faire la pièce cela ne m'a pas embarrassée, parce que je l'ai imitée d'après une brochure de monsieur Scribe. Mais pour les couplets, je ne sais pas comment m'y prendre, et si vous vouliez me les écrire, je vous devrais une fameuse chandelle. Cela ennuierait un peu les autres, mes rivales, qui ne sont pas fichues de savoir donner un rôle à Mérindol ! »
Je fis les couplets; quant à la pièce, qui fut représentée avec un succès d'enthousiasme, la petite Soury l'avait en effet empruntée à monsieur Scribe... avec des ciseaux! Je m'escrimai) sur l'air de Julie, sur l'air de Ma tante Aurore, sur les airs de la Sentinelle, de Ça ndurera pas toujours, du Finale du deuxième acte de Léonide, de V Angélus, du Ballet de Cendrillon, de Monsieur Botte, de la Walse des comédiens et sur plusieurs autres airs. C'est la seule et unique fois que j'aie collaboré avec monsieur Scribe, et encore n'en sut-il jamais rien. La chose n'était possible que dans de telles conditions, car si nous eussions collaboré contradictoirement et selon la mode habituelle, il est certain que nous nous serions entre-dévorés, et on n'aurait plus retrouvé que nos chaînes de montres. Et, par la triple Hécate! je frémis d'y penser, entre nous deux que serait deve-
nue la Rime? J'aurais voulu la retenir, monsieur Scribe aurait voulu la chasser, chacun de nous l'eût saisie par un bras et tirée de son côté, si bien qu'elle se serait déchirée en deux par le milieu, et qu'il serait rosté à chacun de nous dans la main une sanglante moitié de Rime !