JULES JANIN
Il n'y eut jamais rien de plus amusant et de plus charmant que l'appartement de Jules Janin dans la maison située au coin de la rue Regnard et de la rue de Vaugirard, dont le rez-de-chaussée était occupé déjà par le célèbre café Tabourey. Tout jeune homme, le grand critique y habitait deux mansardes ouvertes directement sous le ciel, et si haut que les oiseaux envolés dans l'air entraient là comme chez eux.
Plus tard, quand il fut marié, il loua l'appartement situé au-dessous de ces mansardes, et auquel il les relia par un léger escalier à vis, construit dans la salle à manger. De partout, mais surtout des deux pièces lambrissées et tendues d'un gai papier glacé à fleurs bleues, on voyait le Luxembourg entier, les vertes frondaisons, les statues, les grandes nappes fleuries, et une vaste, une immense étendue de ciel, que l'écrivain semblait avoir, pour son usage personnel, taillée en plein azur.
Par les fenêtres ouvertes, on s'enivrait de parfums et de couleurs, et, au printemps, la forêt des lilas blancs, violets, bleus, rougissants, était une fête heureuse et triomphante, qui ne s'évanouissait que pour faire place aux fleurs d'or et de neige, et aux fleurs de pourpre.
Si, comme je le crois, le plus grand luxe et le plus difficile à réaliser consiste à posséder beaucoup de beaux livres, véritablement bien reliés par de bons artistes, nul roi de l'univers n'aurait pu lutter de somptuosité avec Jules Janin. Dans toutes les pièces de la maison, et même dans la salle à manger, couraient autour des murs d'étroites planches de chêne bordées d'une courte frange de soie, et sur lesquelles étaient posés les chers, les divins livres, habillés par les Cape, par les Thouvenin, montrant leurs tranches supérieures dorées, et leur dos pourpre, citron, vert prasin, vert aigue-marine, ornés de caractères idéalement purs et de filets irréprochables. Si l'on ouvrait un de ces livres, c'était une édition précieuse, rare, introuvable; si c'était simplement un ouvrage moderne, il était imprimé sur vrai papier de Chine ou de Hollande, orné d'un autographe de l'auteur et même d'un autre autographe de son amie, s'il en avait une, et d'un ou de plusieurs portraits originaux, dessinés à l'encre ou à la mine de plomb par l'un des plus grands peintres contemporains.
Mais, comme tous les hommes de 1830, Jules Janin était un grand tapissier, et il avait montré ce qu'il pouvait faire sans les livres, dans la chambre de madame Jules Janin, où grâce au ciel on n'eût pas rencontré un seul volume. Très peu de meubles, mais exquis : un lit délicatement sculpté, couvert d'étoffes antiques et de dentelles, quelques sièges pareils à ceux de Trianon, une très belle table du seizième siècle, à pieds tors et à frise mythologique où, sur une nappe de guipure, étaient posés des joyaux de pierreries, des ivoires, des émaux, des gobelets d'or, toutes sortes de jouets de déesse et de reine. Le plafond était, dans le sens de sa largeur, divisé en bandes égales, dont chacune était formée par un grand paysage de ^'atelet. et ces paysages succédaient les uns
MES SOUVENIRS. oo
aux autres, sans autre séparation qu'une fine moulure dorée. Sur les murailles, deux très grands panneaux de Diaz, sans cadres, montraient ces potées, ces orgies de fleurs qui étaient de vibrantes symphonies de couleur, de lumière et de joie; et sur la glace de la cheminée, ainsi que sur les vitres de la fenêtre, le même Diaz avait jeté, au caprice de la brosse, des fleurs, des brindilles, et sans aucun fond, rougissant sur la crudité du verre, la gloire extasiée des roses. Ailleurs, le grand pastel ovale où Antonin Moine avait représenté en pied madame Jules Janin, belle, jeune, souriante, vêtue à la Louis XV d'une robe couleur de rose, et portant dans ses longues mains blanches une brassée de fleurs. Le critique vous montrait bien un instant cette chambre royale et merveilleuse; mais il fallait bien vite retourner au milieu de ses chers livres, et c'est là qu'il était véritablement chez lui.
Presque enfant encore, j'ai passé près de lui de longues heures, et je le vois encore avec son visage si semblable à celui d'Horace, avec sa belle chevelure bouclée, ses yeux vifs, son éternel sourire, et ses dents si blanches, dont il prenait un soin minutieux. Il était l'homme le plus heureux du monde, car non seulement il s'amusait comme un enfant avec ses livres, mais il s'amusait aussi avec les mots et les phrases, qu'il aimait pour eux-mêmes, pour leur sonorité, pour la grâce du mouvement, et pour l'enchantement'virtuel qui est dans le Verbe. Il aimait aussi le murmure, les conversations, les vaines rumeurs des hommes, et c'est entouré de visiteurs, artistes, grands seigneurs, bourgeois quelconques, et de comédiennes aux simples ou riches, ou amusantes toilettes parisiennes, qu'il continuait sans fin son enivrante symphonie en prose, éternellement recommencée et interrompue.
A vrai dire, le mot, la phrase, le verbe rapide, l'épithète avec son front flambant sous les aigrettes, le menaient à leur fantaisie ; au fond, il ne tenait pas beaucoup à dire telle où telle chose, et sïl y avait tenu, son espoir aurait été trompé, car il ne savait pas du tout résister au magique charme des syllabes, et c'étaient elles qui, s*égrenant comme un collier de perles dont le fil est brisé, s'en allaient mélodieusement à l'aventure, tandis qu'il les suivait d'une àme conquise et ravie. — h Ah ! me disait-il une fois, si je pouvais écrire ce que je veux, je sens que je ferais un beau livre : mais quand j'ai décidé de marier mes héros, il se trouve que je les tue; et si je les ai condamnés à mort, tout de suite ils se marient, et ils ont beaucoup d'enfants! » Jules Janin a fait tout de même de beaux livres, mais non voulus, et c'est ainsi que L'Ane mort et la Femme guillotinée, qui, dans sa pensée primitive, devait être un pamphlet ironique écrit contre le romantisme, devint en réalité un livre romantique. Aussi cet homme charmant était-il toujours de bonne humeur, n'ayant jamais de lutte à soutenir contre lui-même, et ne subissant pas cet ennui profond que les hommes éprouvent de se soumettre à une règle. En effet, il suffisait qu'il se fût promis de faire une chose pour qu'il fit exactement le contraire, car une folle et enfantine Fantaisie habitait sous son crâne, où elle faisait sans cesse tintinnabuler des clochettes en délire, et il était distrait de tout, comme ces taureaux devant lesquels on agite des banderoles écarlates. Baudelaire a écrit que le y> droit le plus sacré de l'homme est de se contredire; Janin se contredisait, non pour exercer un droit, mais naturellement, spontanément, et comme on respire. Il posséda cette qualité essentiellement féminine au point d'étonner toutes les femmes, qu'il égalait par son manque absolu de logique, ayant en plus une
gaieté invincible et les diamants, la flamme vive, les mille étincelles chatoyantes de l'esprit. Il était aussi inconséquent, aussi varié, aussi amusant qu'une femme, et son esprit ressemblait à ces chars de féerie aux flamboyantes roues d'escarboucles, entraînés dans la frissonnante lumière par un attelage de papillons éperdus.
Jules Janin avait donc arrangé sa maison avec le goût le plus ingénieux et le plus pur, et il se plaisait à dire que le mobilier d'un homme fait partie de son talent et de sa probité ; après cela, étant donné qu'il possédait une si merveilleuse aptitude à se contredire, il était donc indispensable que son propre mobilier fût mis en pièces; mais comment cela pouvait-il se faire? Lui si soigneux, si ordonné matériellement, si ami de la propreté la plus raffinée, il n'aurait évidemment pas l'idée de souiller et de meurtrir les sièges en poirier naturel, aux fleurons vivants, couverts d'antiques et claires étoffes de soie à fleurettes, qu'il avait rassemblés dans son cabinet de travail ! Cependant il trouva le moyen de résoudre ce difficile problème, car il installa à sa fenêtre, libre dans une cage ouverte, un magnifique perroquet, orangé et bleu comme un ciel de soleil couchant, et dont le bec formidable eût coupé une barre d'acier.
A plus forte raison, il venait facilement à bout des livres! Il volait sur les rayons, choisissait (comme un bibliophile!) les plus précieux, les plus rares, les plus impossibles à remplacer, et les portait sur le tapis, où il les déchirait avec une volupté féroce, coupant les pages en deux, mâchant les tranches, déchiquetant les reliures, dont les maroquins dentelés pendaient en languettes sinistres. Il s'acharnait aussi sur les sièges, dont il émiettait la soie et dont il tirait le crin, après les avoir éventrés ; mais
surtout il semblait éprouver une jouissance tout à fait raffinée à mordre, à briser, à manger les fleurons, à la place desquels il laissait de jolis trous, blancs, saccagés et funestes. En bonnelogique, certes, Janin aurait dû être désolé ; mais, au contraire, il ne se sentait pas de joie en voyant ces massacres, et il ne se lassait pas de répéter avec une ironie turbulente et naïve :
— « Le perroquet, image du critique ! Il ne sait rien édifier et veut tout détruire. Va, Zoïle ! va, mon enfant, fais ton feuilleton ! »
Le perroquet n'était nullement sensible à cette bravade. Il la prenait au pied de la lettre, et faisait si bien son feuilleton qu'au bout de quelque temps la maison ressembla à une boutique de brocanteur qui aurait été prise d'assaut par les hordes d'Attila. Et toujours Janin répétait, en riant gaiement de toutes ses dents blanches : « Le perroquet, image du critique! »
C'était en 1842, en ces temps mythologiques où, plus heureux que Louis-Philippe, l'esprit régnait et gouvernait. Enhardi par le voisinage, car j'habitais avec mes parents tout près du critique, je lui avais envoyé mon premier livre de poèmes, et il m'avait écrit une lettre de quatre pages, spirituelle, irritée, lyrique, paternelle, furieuse, illisible surtout, dans laquelle, tout en m'accablant de louanges mêlées d'objurgations et d'insultes, il me sommait de venir lui expliquer mes audaces romantiques. Je courus chez lui, je ne lui expliquai rien du tout, parce que c'est lui qui parla tout le temps, et nous devînmes amis, autant qu'un enfant de dix-neuf ans peut être l'ami d'un homme illustre, en pleine possession de la gloire. A toutes les premières représentations, il me gardait une place dans sa loge, et pendant la soirée je me grisais de sa prodigieuse causerie, ad-
mirant le grand critique lucide, sagace, d'un profond bon sens, caché dans ce faiseur de feuilletons, qui si souvent dédaignait et négligeait de mettre sa pensée dans ses feuilletons, où il chevauchait à travers l'idéal quelque fabuleuse Chimère enguirlandée de fleurs, de colliers et de sonnettes! Après le spectacle, nous revenions ensemble, à pied, et dans ces conversations où, redevenu laconique, il jugeait d'un mot les hommes et les choses avec une profonde justesse, j'ai pu apprécier le fond solide sur lequel il brodait ses éblouissants caprices de décors et d'arabesques.
Cependant, quel que fût mon filial respect pour le maître, sur un seul point nous n'étions pas toujours d'accord, ou plutôt nous ne l'étions jamais. Jules Janin, qui plus tard devait aimer tendrement Victor Hugo vaincu et exilé, ne l'aimait pas encore à ce moment-là; moi, au contraire, j'étais alors, comme je le suis aujourd'hui, un très humble admirateur du plus grand des poètes.
Un matin, nous avions repris cette discussion interminable, et Jules Janin, qui était en train de se raser devant un miroir rond accroché à la fenêtre, m'avait exaspéré en louant Béranger outre mesure. Moi, je le pressais, je le provoquais, j'entassais les arguments, les citations, les articles de foi, et enfin je lui demandais pourquoi il ne voulait pas, comme moi, adorer Victor Hugo.
— « Pourquoi? pourquoi? me dit Janin. Tenez, je me fais la barbe; je suppose que je suis seul, que vous n'êtes pas là. Eh bien, pour me distraire, je chante. (Ju'est-ce que je chante? « Allons, Babet, il est bientôt dix heures » ; ou bien : c Lise, à l'oreille Me conseille » ; ou : « Ma grand' mère, un soir, à sa fête. » Mais je ne chante pas du Victor Hugo! »
Certes, ce raisonnement n'avait pas de quoi me
confondre. Cependant, il me trouva désarmé, parce que, mettant la main à ma poche, je m'aperçus que je manquais de ce qu'il fallait pour rouler ma cigarette. Donc, je ne répondis pas, et je sortis pour aller acheter du tabac dans la rue de Yaugirard. au débit du Petit Suisse. Quand je remontai l'escalier, j'entendis une voix lancée à toute volée. En descendant pour quelque commission, la vieille servante du critique avait laissé sa porte ouverte, et depuis le deuxième étage on pouvait entendre Janin qui chantait, ou pour mieux dire criait à tue-tête :
0 ma charmante, Ecoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi!
Je m'étais arrêté pour écouter ces vers que j'aime passionnément. La voix de Janin reprit, avec plus d'enthousiasme et d'allégresse encore :
Tout frappe à la porte bénie; L'aurore dit : Je suis le jour !
L'oiseau dit : Je suis l'harmonie!
Et mon cœur dit : Je suis l'amour!
En rentrant dans le cabinet du maître, je ne lui lis pas observer que ce qu'il chantait était précisément le poème XXIIIe des Chants du Crépuscule, intitulé, comme on le sait : Autre Chanson. Lorsque les gens sont en plein dans leur tort, on ne doit jamais le leur faire apercevoir, et c'est un triomphe qu'il faut toujours dédaigner, comme absolument trop facile. D'ailleurs, un flot de gens venait d'entrer, comme l'inondation envahit les demeures :1a chambre maintenant était pleine de seigneurs, d'académiciens, de comédiennes, de flâneurs divers: Janin leur
répondait à la fois à tous, sans avoir écouté ce qu'ils lui disaient, et ses réponses, jetées au hasard, tombaient si juste que ses interlocuteurs avaient presque l'air d'avoir été spirituels.
On entrait en effet dans cette maison comme on voulait, comme dans une halle ou dans un palais de féerie, et cette hospitalité sans bornes amenait quelquefois des surprises délicieuses. Un cocher de cabriolet (il y en avait encore dans ce temps-là) fut ravi par la conversation de son bourgeois, qui parlait avoine, chevaux et carrosses, comme s'il eût été lui-même cocher ou palefrenier, et se familiarisa tout à fait avec ce collègue amateur. En passant devant la maison de la rue de Yaugirard, il leva la tête et dit au voyageur : « Ah! je connais bien le monsieur qui demeure là! c'est aussi un fier homme d'esprit, monsieur Jules Janin. Mais au fait, voulez-vous que je vous présente? » Cinq minutes après, le cocher, s'étant informé du nom de son client, entrait chez le critique, et sur le seuil du cabinet de travail, lui disait de sa bonne grosse voix respectueuse et familière : « Monsieur Janin, [voulez-vous me permettre de vous présenter monsieur de Humboldt? » On devine si ce fut une belle causerie, entre le savant qui n'ignorait rien et le poète qui devinait tout! Quant au cocher, on l'avait attablé à la cuisine devant une bonne bouteille de Mercurey blanc; pendant ce temps-là son cheval ne s'impatientait pas dans la rue, parce que c'était un cheval parisien qui, s'il l'avait voulu, aurait fait des mots comme Bixiou, mais qui s'abstenait d'en faire, pour ne pas chagriner les petits journalistes; en leur rognant leur part d'avoine.
Mais si Janin était sans façon, il savait parfaitement bien garder son rang de prince, et ne permettait pas du tout à ses sujets de faire de l'embarras
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avec lui. Un matin, comme il travaillait dans la mansarde, il voit entrer une de ses amies, une jolie actrice folâtre, parée comme le printemps vermeil, et tenant dans sa main finement gantée une légère ombrelle couleur du temps. Il se lève pour aller à sa rencontre ; mais, arrivé devant la porte qui s'ouvrait sur l'antichambre, il voit que l'actrice s'était fait suivre par un groom fulgurant, doré sur toutes les coutures et galonné comme un hetman de cosaques!
C'étaient là précisément des façons que le bon critique ne pouvait pas souffrir. Il va droit au groom, et le saluant avec la plus obséquieuse politesse : — « Entrez donc, monsieur, lui dit-il, entrez, je vous en supplie. » Le groom rougit désespérément jusque dans les cheveux, et en vain protesta, voulut se défendre. Moitié de gré et de force, Janin le fit entrer, et l'assit dans un fauteuil en face de sa prétentieuse maîtresse ; puis se tournant vers la comédienne : — « Maintenant, dit-il, nous pouvons causer! » Il gouvernait très bien ce monde-là. Tout jeune, avant d'être critique, il avait ardemment désiré une actrice, dont la beauté fut éternelle et eut le privilège d'échapper à la vieillesse. Elle avait fait la renchérie; mais dix ans après, quand l'écrivain tint le haut du pavé, elle l'attira chez elle sous quelque prétexte, s'offrit nettement à son ancien adorateur, et, pour l'éblouir sans doute, lui montra ses richesses, notamment le fameux lavabo en argent massif. « Hélas! dit Janin. vous êtes belle comme une jeune reine; mais s'il faut vous parler avec franchise, j'aimais mieux le temps où le lavabo était en acajou ; et maintenant, puisque nous avons tant fait que de surseoir, je préfère attendre le moment où il sera en or! »