‹ Mes souvenirsChapitre 4 sur 36 · ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

ALFRED DE VIGNY

Lorsque l'ennui nous prend enfin d'être partout des étrangers, de parler une langue qui n'est comprise que par les génies et par les êtres simples et naïfs, et de vivre en exil même sur notre terre natale ; lorsque notre âme succombe comme un être privé d'air respirable, qu'il est facile pourtant de nous consoler, et comme il faut peu de chose pour nous rendre la force et la joie! A un moment où le grand poète Edgar Quinet, attaqué, méconnu, oublié déjà quoique tout jeune, se décourageait presque, baissait son front humilié et se sentait prêt à se désintéresser de la lutte, un ami, qui avait des intelligences dans le palais des Tuileries, le mena visiter l'atelier de statuaire de la princesse Marie, fille de Louis-Phillippe, alors absente.

Après avoir admiré plusieurs œuvres d'une beauté charmante et pure, et dans lesquelles il semblait que la chasteté de l'artiste s'était ajoutée à la blancheur suave du marbre, le poète, ô extase, ô ravissement, ô baume divin appliqué sur ses saignantes blessures! se trouva tout à coup en face d'un basrelief où la jeune fille avait traduit et représenté une des scènes de son poème : Ahasvérus. Alors les pleurs longtemps comprimés jaillirent, Quinet sentit

son âme se détendre, il releva son front, et, fier désormais comme un héros, il s'en retourna à son travail, pour jamais fortifié et réconforté, et guéri des amères et secrètes souffrances. 0 ciel! dans ce monde où il se croyait seul, il avait trouvé une femme, une princesse, une jeune fille, qu'il ne devait jamais voir, mais en qui sa pensée trouvait une sœur enthousiaste et fidèle. Quel poète en demanderait davantage pour bénir sa destinée? En se voyant ainsi admiré et compris par une angélique créature, Edgar Quinet avait bu l'eau d'un Léthé délicieux : il ne se souvenait plus d'avoir mordu sinistrement dans les fruits amers, et d'avoir eu la bouche pleine de cendre.

Et moi de même, si j'ose parler de moi après avoir nommé un des génies de ce siècle, j'ai eu, tout au commencement de ma vie, un adorable instant qui par avance m'a vengé de tout, et dont le vivace et cher souvenir, au bout de tant d'années écoulées, suffit à me faire trouver douces les épreuves les plus amères et les plus cruelles morsures. Je venais de publier mon premier livre de poèmes; j'étais, comme je le suis encore, un romantique; c'est-àdire que je cherchais l'expression la plus récente de la beauté; naturellement, je passais auprès des philistins par qui j'avais l'honneur d'être connu pour un être criminel et subversif, et comme j'ai toujours été extrêmement crédule et facile à persuader, je n'étais pas loin de penser de moi ce qu'ils en pensaient eux-mêmes. Il y avait des moments où, en me regardant au miroir, je croyais me voir tatoué comme un Indien Ioway ou comme Achille au siège de Troie, et portant attachées à ma ceinture des chevelures sanglantes.

Je lisais les chefs-d'œuvre de l'École du Bon Sens, qui se livrait alors à ses premiers exercices, et d'au-

tant plus que je ne m'y efforçais pas, je désespérais d'atteindre jamais à ces archaïsmes figés, à cette monotonie de sons, à ces sourdes cacophonies, et à cette platitude obstinée des rimes qui ravissent les Revues bien pensantes, et pour elles constituent l'honnêteté littéraire. Accusé de tous les forfaits, j'étais bien près de m'avouer coupable, et de voir en moi un buveur de sang justement voué à l'opprobre ; cependant, comme il me restait encore quelques doutes, je voulus en avoir le cœur net, et je me décidai à faire un violent coup de tète. Un matin, ayant pris et enveloppé de mon mieux un exemplaire de mon livre, je m'en allai, toujours courant, jusqu'à la rue des Écuries-d'Artois. Puis, ayant sonné à la porte du comte Alfred de Vigny, je remis le volume à un valet, après quoi je me sauvai à toutes jambes, épouvanté de ma propre audace. Jeune homme de dix-neuf ans, complètement imberbe et caché sous de longs cheveux blonds qui me fouettaient le visage, criminel rose comme une fille, j'avais si bien conscience d'avoir accompli une action énorme et démesurée que je n'osai pas rentrer dans Paris, persuadé que des Divinités vengeresses m'y attendaient pour voler au-dessus de ma tête, comme dans le tableau de Prudhon, en secouant des glaives nus et des torches fumantes.

D'un pas rapide je gagnai la campagne : je marchai tout droit devant moi. à travers les routes, les bois, les villages inconnus, essuyant la sueur de mon front, et ne m'arrêtant que tout juste pour allumer fiévreusement mes éternelles cigarettes. Ainsi je croyais fuir l'inévitable châtiment de mon audace; mais un moment arriva où je me sentis déchiré d'une telle faim que volontiers j'eusse mangé les cailloux; le soir tombait déjà dans le ciel pourpré, la nuit allait venir; bon gré mal gré, je repris le chemin de la ville, je

regagnai mon quartier, je me glissai comme un voleur dans la maison où habitaient mes parents, et où je logeais aussi, dans une mansarde sous les toits, ,car en ce temps-là il y avait encore des mansardes! Je sonnai chez ma mère, et tout de suite la servante qui m'ouvrit la porte me remit une carte sur laquelle je lus gravé en belles lettres anglaises ce nom : Alfred de Vigny! Et toute la carte était couverte de lignes écrites au crayon. Oui, le poète d'Floa, de Dolnrida, de La Neige, de Madame de Soubisc, de La Frégate la Sérieuse était venu frapper à la porte de ma chambrette ! Après avoir lu les premières pages du livre, il était venu à la hâte ; il avait traversé tout Paris pour aller à la rencontre du jeune homme inconnu, et ne me trouvant pas, il avait écrit sur sa carte autant de lignes qu'elle en pouvait tenir, pour me complimenter, pour réassurer de sa sympathie et pour me dire qu'il attendait ma visite.

Cette précieuse carte, je l'ai encore, et si quelque ennui m'assiège, il me suffit d'y jeter les yeux pour n'être plus étonné ni affligé de rien. Certes depuis lors, comme tous les hommes qui acquièrent un petit nom, j'ai été bercé par bien des flatteries; mais celle-là, qui me vint de si haut et qui me fut si généreusement adressée à la première heure, est la seule dont mon orgueil ait voulu se souvenir. Cependant une bien autre et plus enivrante surprise m'était réservée pour le lendemain même, qui était justement le jour de réception du comte Alfred de Vigny. En l'attendant, ma nuit fut une nuit d'insomnie et de rêves délicieux; il me semblait que je m'élançais dans les nappes aériennes, emporté par de blanches figures aux voltigeantes ailes, au milieu des fleurs de diamants et d'astres, écloses dans les jardins célestes. /

Enfin le jourvint, la matinée s'écoula, avide, longue,

interminable, pendant laquelle j'eus le temps d'essayer toutes mes cravates, de lire toute ma petite bibliothèque et de faire beaucoup d'autres choses encore, car il me semblait que. tout à coup paralysées, les aiguilles de la pendule s'étaient endormies et ne marchaient plus : on voyait bien qu'elles n'étaient pas attendues, comme moi, chez un grand homme! Cependant, quoique si lentement et comme à regret, le temps s'enfuit goutte à goutte, le moment désiré arriva, et à l'heure la plus matinale où je pouvais le faire sans être indiscret, je me présentai et je fus accueilli chez le poète célèbre qui, si indulgent aux petits, n'avait pas voulu dédaigner le premier effort de ma jeunesse.

L'impression que me causèrent le décor, le salon silencieux et tranquille, madame de Vigny à laquelle je fus cérémonieusement présenté, j'essayerai tout à l'heure de la raconter; mais je veux dire tout de suite quel bonheur m'attendait, car aujourd'hui, rien qu'en y songeant, mon vieux cœur bat encore, envahi par la plus vive et la plus ardente émotion : c'est de la joie, de la reconnaissance, une sensation de bataille et de triomphe, et comme la revanche enivrée et glorieuse de tous les maux soufferts. Dans le salon se pressaient de nombreux visiteurs, dont l'attitude était pleine d'admiration et de respect; après s'être excusé auprès d'eux, le poète me prit à part, et m'ayant fait asseoir à côté de lui près d'une petite table, me montra, mit entre mes mains mon livre, d'un bout à l'autre annoté et commenté par lui! Il avait écrit au crayon, non seulement dans les marges, mais en haut et en bas des pages, dans les blancs ménagés à la fin des paragraphes, et souvent même entre les lignes, et tout cela, cet immense travail de critique animée, passionnée, vivante, avait été écrit depuis la veille, et mille fois heureux, je

pouvais revoir mon humble ouvrage dans un portrait merveilleusement ressemblant, mais mille fois plus beau que lui, car le poète avait ajouté à l'original, magnifiquement transfiguré, la grandeur et la subtile délicatesse de son propre génie.

Je lus, je dévorai, je relus passionnément ces notes écrites à propos de moi et pour moi, et dont je me sentais profondément fier d'avoir été le prétexte. L'auteur de Cinq-Mars les lisait avec moi, au besoin les complétant, mettant en lumière une intention, un point de vue, un mot décisif, et me faisant savourer longuement cette volupté d'avoir été pénétré et tout de suite connu par une âme fraternelle. Oui, chacun de mes petits poèmes avait été, en si peu d'heures, lu, étudié, regardé jusqu'au fond par le grand artiste qui mieux que moi comprenait et devinait ce que j'avais tenté de faire, et qui m'accordait ses encouragements d'un prix inestimable. Non assurément que tout fût approbation et louanges dans ce beau travail improvisé ; mais le chanteur illustre avait fait mieux pour moi; au premier jour, à la première heure de ma vie poétique, il m'avait traité comme un égal qu'on discute, avec qui l'on ose être sincère, et si mon respect n'acceptait pas un tel excès d'honneur, du moins je m'en sentais heureux, réconforté, relevé à mes propres yeux. Dès ce moment-là, je ne réclamais plus rien, je trouvais que j'avais eu ma part légitime, j'étais pour toujours armé, invulnérable, vêtu d'une cotte de mailles à l'épreuve de tous les couteaux, et à l'avance j'étais consolé de tous les articles futurs, où pendant tant d'années, on devait me traiter de joailîierinconscient et d'inutile enfileur de perles, enivré par des sonorités et par des jeux de lumière tout au plus bons pour amuser un petit enfant. Et maintenant je bénis encore dans mon âme le généreux maître à qui j'ai

dû une grande part de mon audaee et de ma tranquille fierté.

Mais enfin, lorsque j'eus tout lu et relu jusqu'à la dernière syllabe, je regardai autour de moi, et j'admirai comme la maison du poète lui ressemblait parfaitement. Le salon était une chambre discrète, élégante, presque silencieuse, car personne n'y élevait la voix, meublée, comme celles de Trianon, d'antiques fauteuils aux moulures exquises, aux fleurons très purs, et couverts de soies effacées, harmonieuses, dont les gammes n'étaient troublées par aucune note criarde. Sur les murs quelques peintures d'un beau style, et dans un coin un grand piano à queue, fait d'un bois précieux et rare. Sur la cheminée était posée une pendule taillée dans le cristal de roche, et elle chantait les heures d'une voix de cristal si assouplie et si douce, si bien mariée au noble recueillement de .cette demeure, qu'en l'écoutant je comprenais enfin le vers énigmatique de Sainte-Beuve : Et Vigny, plus sec?*et, Comme en sa tour d'ivoire, avant midi, rentrait. Oui, il y avait là un parti pris de calme, de silence, quelque chose comme une protestation visible contre l'inutile tumulte affairé de la vie turbulente. Assise au coin du feu dans une bergère, la comtesse de Vigny sous ses dentelles princières, très bonne et affable, ressemblait bien à une fille de roi, et lui le poète, beau et souriant avec ses cheveux d'or, vêtu avec une élégance anglaise tout à fait correcte, et alors inusitée parmi les romantiques, il avait et montrait au plus haut degré le respect de lui-même. Non seulement il était un soldat, un gentilhomme, un comte, mais il paraissait tout cela et voulait le paraître, non certes par une vaine gloriole, mais par amour pour les poètes pauvres et misérables de tous les âges, dont il s'était fait le représentant et l'avocat, et parce

qu'il forçait ainsi le stupide vulgaire à les honorer dans sa personne irréprochable. Alfred de Vigny, ce fut là un des côtés les plus saisissants de son originalité, sentit mieux que personne combien les poètes à travers le temps revivent en ceux qui leur succèdent, et sont solidaires les uns des autres. Dans sa pensée généreuse et profondément intuitive, les pauvres rhythmeurs si longtemps bafoués et humiliés autrefois, c'était lui-même, et il profitait de ce qu'il s'appelait maintenant d'un nom aristocratique et de ce qu'il portait une épée à son côté pour frapper en plein visage de sa cravache irritée et vengeresse ceux qui l'avaient malmené jadis, du temps qu'il était le vagabond affamé, sans coiffe et sans semelle. Oui, je le revois, ce salon discret, abrité, mystérieux, où l'on parlait presque à voix basse et où tputes les paroles étaient dites par des gens ayant horreur des mots inutiles. Belle, majestueuse, ayant tout d'une fille de roi qu'elle était, même et principalement la simplicité et la douceur affable, la comtesse Alfred de Vigny était naturellement traitée comme une princesse, par tous et surtout par son mari. Chaque fois qu'elle devait quitter pour un instant le salon, pour veiller à quelque détail domestique avec ces façons de bonne ménagère qui se sont conservées chez les seules grandes dames, le poète lui offrait sa main et la conduisait jusqu'à la porte, comme à la cour, ou comme dans les comédies. De même, quand elle rentrait, il marchait vers elle, et après l'avoir saluée, la ramenait cérémonieusement à son fauteuil. Gomme dans cette maison il ne venait pas d'imbéciles, nul ne songeait à s'étonner de ces façons, et à les trouver exagérées. Quant à moi, elles m'inspiraient un profond respect mêlé d'attendrissement, car en relisant et savourant les œuvres du maître, j'avais bien facilement deviné

pourquoi il tenait à manifester avec évidence le grand air aristocratique et princier qui d'ailleurs lui était naturel.

Je l'ai déjà dit, et je vais tâcher de le redire plus clairement encore. A travers les âges, le poète est un seul être qui persiste, se transforme, renaît de lui-même, continue la même tâche et poursuit le même immortel dessin. Gela, Alfred de Vigny en avait non-seulement la conscience, l'intuition, mais aussi la certitude et le palpitant souvenir. Aussi il prenait, acceptait, réclamait pour lui les affronts, les souffrances, les misères vagabondes, les luttes cruelles des poètes qui l'avaient précédé. Il ne répudiait rien des épreuves qu'ils avaient subies, sachant que ces poètes jadis torturés, c'était sa propre chair et sqn propre sang. Ses pieds saignaient encore d'avoir marché nus par les chemins de l'Attique ; il se souvenait d'avoir râlé sur les lits d'hôpital, et il sentait sur son cou le froid du couteau qui avait coupé la belle tête d'André Ghénier. Mais cette fois, le sort apaisé sans doute lui faisait la partie belle; il avait pu renaître beau, gentilhomme, soldat, possédant tous les dons qui imposent le respect, et armé de cet or, plus méprisable que la boue, qui cependant excite la vénération agenouillée du stupide vulgaire. De tout cela il ne voulait se servir que pour venger ses frères bafoués et humiliés jadis ; mais cette vengeance il la poursuivait sans trêve, avec une implacable sérénité et avec une âpre joie. Imaginez ceci, qu'au moment où un grand poète, chanteur de ballades impérissables, un François Villon, maigre, émacié, vêtu d'un pourpoint troué, pris pour un voleur de grand chemin, a déjà la corde au cou et va être pendu à une potence par la main de Henry Cousin, bourreau de Paris, quelque puissant enchanteur survienne, transfigure le courageux

supplicié en un riche seigneur, et vêtu d'or, de fourrure et de velours vermeil, le jette, sur un beau cheval écumant et piaffant, parmi le cortège du roi Louis, au milieu des ducs d'Orléans, de Bourgogne, de Bourbon et de Clèves, et des comtes de Charolais, d'Angoulême, de Saint-Pol, de Dunois, et des autres faiseurs d'exploits dans les batailles. Certes, alors, monté sur son coursier caparaçonné de damas et d'orfèvrerie, faisant sonner ses clochettes d'argent et ondoyer sur sa croupe des écharpes envolées, le patient de tout à l'heure, en sentant battre sur ses flancs une forte et solide épée, se dresserait le cœur subitement guéri,, et si maître Cousin faisait mine de lui chercher noise, de son bel œil calme et farouche il le regarderait de façon à lui ôter l'envie de recommencer. Eh bien ! avec le secours du temps, qui passe si vite et n'est qu'une vaine illusion, le tout-puissant hasard s'était chargé de réaliser une féerie pareille à celle-là. Le poète, cette fois, était gentilhomme et comte; il se nommait Alfred de Vigny, il avait été officier dans la garde royale, il savait intrépidement se servir d'une épée; il avait épousé une lille de roi. Dans tout cela, pas le petit mot pour rire; pas le plus mince prétexte pour justifier la méprisante ironie des quincailliers aristocrates et des marchands d'esteufs gonflés d'orgueil. Le poète, sans la moindre générosité, et en effet il ne fallait pas là de générosité! usa et abusa de la situation. Nettement, amèrement, en plein visage, il rendit aux persécuteurs (race éternelle aussi !) les insultes dont ils avaient accablé ses frères les poètes, et il leur jeta tous leurs vrais noms à la face !

A ce moment-là sans doute, les repus, les rassasiés, les rogneurs de pièces d'or, les vendeurs à fauxpoids auraient bien voulu se servir de l'argument habituel et si commode, toiser leur interlocuteur

d'un air dédaigneux, et comme ils en ont coutume, lui dire avec une insultante pitié : « Tu prêches, misérable, pour ton propre saint et pour ta propre indigence! Tu réclames pour tes frères un morceau de pain, dans le but intéressé d'en avoir ta part. Si ton âme s'émeut si facilement en faveur des vagabonds jetés sur les grandes routes, c'est que toimême tu n'as pas d'autre auberge que l'hôtellerie de la belle étoile ; ta cave et ton broc uniques sont le ruisseau qui coule en murmurant sur les cailloux ; tu déjeunes d'un rayon d'aurore et soupes du clair de lune; tu as de bonnes raisons pour compatir au sort des faiseurs de rhythmes, et si tu plains leurs souliers troués, c'est que les tiens éclatent de rire ! *

Oui, il eût été agréable de dire tout cela à l'avocat, au défenseur, au chevalier qui se portait caution pour les chanteurs affamés; mais le moyen? Il était trop évident au contraire que le comte Alfred de Vigny pouvait s'asseoir devant une table bien servie, qu'il portait de fort belles bottes et qu'il était vêtu comme Brummel ; il fallait donc chercher autre chose, et puis ce diable d'homme, si doux et affable aux petits, vous regardait au besoin d'un air qui tout de suite glaçait les mauvais plaisants et sur leurs lèvres étonnées figeait l'envie de rire. Mais pour défendre les siens, Alfred de Vigny n'était pas uniquement un soldat, il sut aussi se montrer négociateur et diplomate ; car songe-t-on ce qu'il lui a fallu de finesse et de ruse pour arriver à glorifier un poète mort de faim en pleine Comédie-Française, dans cette maison de Molière qui est aussi la maison de monsieur Scribe, et qui en toute occurrence a toujours si sincèrement aimé la richesse et le bonheur?

Cependant, Chatterton fut joué là ; par quelle série d'astuces et d'artifices? on frémit d'y penser. Quoi qu'il en soit, le public riche, confortable et bien

pensant s'attendrit sur la dernière nuit de travail du poète, de l'enfant de génie tué par l'indifférence et par la haine, grelottant de froid dans son taudis, également torturé et mal protégé par les bourgeois et par les seigneurs, et qui serait mort aussi dans l'abominable solitude de l'âme, s'il n'avait été consolé par le pâle et triste sourire d'un chaste amour. Oui, ce public satisfait et occupé d'écus, non moins que John Bell, applaudit à l'ironie fouaillant en plein visage le féroce drapier et le lord-maire de Londres, et lord Talbot, et lord Kingston, et lord Lauderdale, et il frémit jusque dans ses entrailles lorsque la blonde Kitty dégringola l'escalier, se heurtant et se frappant la tête à la rampe de bois, après avoir vu, en ouvrant la porte, le jeune Chatterton mort et délivré enfin! Tous les soirs, à cette minute effrayante et sacrée, les fronts de la foule ondoyaient comme un champ d'épis, et parmi toutes ces têtes éperdues frissonnait je ne sais quelle horreur religieuse. La Comédie-Française, qui en ce temps-là n'en avait pas l'habitude, réalisait des recettes, encaissait de gros bénéfices ; peu s'en fallait que les spectateurs ne fussent étouffés en faisant la queue sous les galeries, et qu'il n'y eût quelques portiers d'écrasés comme aux belles pièces de Molière.

Cependant l'illustre compagnie était inquiète comme une poule qui aurait couvé un œuf d'épervier; elle se tâtait la poitrine et les flancs, en se demandant si c'était bien elle qui se prêtait à l'apothéose du génie méconnu; elle tremblait de peur que l'argent de la recette, qu'elle avait palpé avec joie, mais qu'elle aurait mieux aimé devoir à des pièces plus honnêtes ! ne se changeât dans sa caisse en cendre fine et en feuilles sèches, et elle se sentait à la fois heureuse, repue, rassasiée et stupéfaite.

Mais plus terrifiée et plus grande encore fut la stu-

péfaction de l'Académie, lorsqu'elle eut accueilli dans ce qu'on nomme son sein le poète triomphant de Chatterton. Car nommer un grand seigneur, auteur de poèmes exquis et délicats, qui avait fait rêver toutes les dames sentimentales en leur racontant les amours de Fange-femme Eloa avec un Satan triste et beau, lui avait semblé d'abord la chose la plus simple du monde. Mais lorsqu'elle apprit à n'en pas douter que cet harmonieux rimeur était en même temps l'auteur de Servitude et Grandeur militaires et des Consultations du docteur noir ; lorsqu'elle l'entendit plaindre le soldat et le poète; lorsqu'elle vit que sur ses talons tous les spectres des poètes misérables, l'écolier Villon, le valet Marot, et Théophile, et Saint-Amant relevant sa moustache en croc, et Cyrano brandissant sa grande épée, et Voiture le fils du marchand de vin, étaient entrés dans la salle des séances, et sans façon prétendaient s'asseoir sur les genoux tremblants des vrais immortels, elle se repentit de sa faute et jura, trop tard ! qu'on ne l'y prendrait plus jamais ; elle a tenu parole.

Dès lors, pas une persécution qui dans la docte assemblée fût épargnée à Alfred de Vigny. On évitait de le frôler, comme s'il eût été, à la façon du Paysan du Danube, chaussé de cuir de porc-épic, avec la saye de poil de chèvre et la ceinture de joncs marins. On le criblait de fines épigrammes émoussées, qui déjà du temps de Boileau avaient perdu leurs pointes à la bataille ; avec une pitié protectrice, on feignait de croire qu'il ne devait pas savoir le latin, qu'il était un homme de trop peu de lettres pour pouvoir décliner Bosa, la Rose, et s'il s'agissait de quelque citation du plus bas étage, bonne pour les écoliers de huitième, choisie parmi celles qu'on rassemble dans la Flore des Dames, on avait soin de la lancer par-dessus la tête du poète, en disant avec

le bon sourire académique : « C'est pour monsieur Villcmain que je parle! »

Il faut bien l'avouer, après avoir pris d'assaut, au nom de ceux qui avaient eu froid et faim ! la maison des périodes sonores, après l'avoir conquise, parce qu'il le fallait, Alfred de Vigny un peu écœuré n'y passa pas de longues heures, parce que là il se sentait trop irrévocablement et trop complètement seul. Certes, à la Comédie-Française, lorsqu'il y faisait jouer Chatterton, il était un étranger aussi, comme le poète est un étranger partout, excepté parmi les naïfs et les humbles ou parmi les génies ; mais du moins dans cet asile de la tragédie classique et de la comédie plus légère que la plume, la poussière, le vent, et la femme et rien du tout, il avait pour l'aider et combattre avec lui une sœur, une compagne, une complice, cette grande Marie Dorval qui sentait le vent de l'inspiration courir sur son sein frémissant et tourmenter sa chevelure. Ah ! pour imaginer, pour créer, pour animer une œuvre attendrie et vengeresse, ils savaient s'entendre et leurs deux génies étaient bien faits pour se pénétrer et pour se compléter l'un l'autre, lui le poète aristocratique et elle la comédienne, avec son visage éloquent, avec son geste éperdu, avec sa voix rauque et passionnée, peuple de la tête aux pieds et dans toute sa personne ardenle et vibrante ; car à eux deux, l'une pour les avoir subies, l'autre pour les avoir devinées, ils connaissaient les misères du pauvre dans l'âme et dans la chair, et ils mêlaient dans un même sanglot déchirant l'intuition et la réalité.

Rien ne fut plus touchant que cette amitié entre deux êtres qui dans le domaine de la poésie se comprenaient si bien, mais qui rentrés dans leur vie réelle et matérielle ne parlaient plus la même langue, et cependant se plaisaient à parler ensemble, proba-

'il MES SOUVENIRS.

blement parce que chacun d'eux entendait seulement ce que l'autre ne lui disait pas. N'ayant jamais su voir ce qu'il y avait de profondément original et imprévu dans la nature delà comédienne qui à la ville, âpre, bonne enfant, naïve et très peu femme, dès qu'elle touchait les planches paraissait transfigurée et devenait la proie saignante du drame, Alfred de Vigny s'était fait dans son imagination une Marie Dorval idéale et poétique, bien inférieure à la vraie. Pendant des heures, assis près d'elle et rêvant, en de longs discours qu'elle écoutait avec une patience amie sans y comprendre un traître mot, il la costumait en Béatrice au voile de lumière, marchant sur les nuées et parmi les jardins d'étoiles, tandis que ses jolis pieds agiles se seraient si volontiers dégourdis en marchant et courant comme ceux d'une femme bien vivante et bien terrestre, qu'elle était plus que nulle au monde. — « Ah! lui disait un vieil ami, cela doit vous ennuyer un peu que votre poète vous fasse planer ainsi comme un oiseau dans le bleu, vous qui croquez les fraises d'un si bel appétit, et qui ne dédaignez pas le petit mot pour rire et pour pleurer. — Hélas! oui, dit-elle ingénuement; mais il faut que ce soit comme ça pour qu'il puisse travailler et trouver ses belles inventions ! » En cette affaire, c'était la femme qui était la plus subtile et qui avait le beau rôle; mais il en est toujours ainsi. C'est Dorval qui la première a dit : « Je ne suis pas belle, mais je suis pire ; » s'il convient à sa beauté, dont est fait le meilleur de notre pensée, ce mot trouvé ne s'appliquet-il pas encore mieux à la compréhensive et spirituelle bonté de la Femme?

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