CHARLES BAUDELAIRE
Si l'on veut connaître Baudelaire, on le trouvera tout entier dans le livre que lui a consacré Charles Asselineau et dans l'admirable étude que Théophile Gautier a placée en tète de ses Œuvres Complètes. Je ne veux, moi, que noter mes impressions du jour où pour la première fois j'ai vu ce grand poète, dont je suis fier d'avoir été l'ami, et tenter de l'évoquer lui-même, tel qu'il m'est apparu à l'aurore de sa gracieuse et charmante jeunesse.
Si jamais le mot séduction put être appliqué à un être humain, ce fut bien à lui, car il avait la noblesse, la fierté, l'élégance, la beauté à la fois enfantine et virile, l'enchantement d'une voix rhythmique, bien timbrée, et la plus persuasive éloquence, due à un profond rassemblement de son être ; ses yeux, débordants de vie et de pensée, parlaient en même temps que ses épaisses et fines lèvres de pourpre, et je ne sais quel frisson intelligent courait dans sa longue, épaisse et soyeuse chevelure noire. En l'apercevant, je vis ce que je n'avais vu jamais, un homme tel que je me figurais que l'homme doit être, dans la gloire héroïque de son printemps, et en l'entendant me parler avec la plus affectueuse bienveillance, je sentis cette commotion que nous communique
l'approche et la présence du génie. Puis, à mesure que s'écoulait son discours net et rapide, et d'un vrai Parisien, il me semblait que des voiles étaient tombés de dessus mes yeux, que s'ouvrait devant moi tout un monde infini de rêves, d'images, d'idées, de vastes paysages, et je ne pouvais me lasser de contempler les traits de ce poète, si hardis, si caractérisés, si fermes, bien que leur fauve pâleur laissât voir encore les roses de l'adolescence et qu'ils fussent à peine estompés par le noir duvet d'une barbe naissante.
Il n'est pas étonnant que Baudelaire ait paru bizarre aux niais désœuvrés et aux diseurs de riens; pour eux, en effet, il devait être tout ce qu'il y a de plus bizarre, car il ne disait rien qui ne fût le contraire d'un lieu commun, et il avait nativement, il tenait de sa mère infiniment distinguée et d'une nature exquise, ces belles façons abolies, cette politesse à la fois raffinée et simple, qui déjà en 184:2 pouvait troubler certains bourgeois et leur faire l'effet d'un anachronisme. Il possédait une érudition immense, savait tout ce que les livres enseignent, et n'aurait même pas eu l'idée de faire étalage de sa science; mais on sentait que sur toute chose il était renseigné et ne parlait jamais à vide. Enfin, comme le raconte Gautier, ayant déjà vu les mers de l'Inde, Geylan, la presqu'île du Gange, il avait gardé dans ses prunelles vibrantes le ressouvenir de la vive lumière et la claire immensité des horizons.
Gomme il est facile de s'en convaincre en lisant les vers de Baudelaire, ce poète en réalité n'aima jamais qu'une seule femme, cette Jeanne qu'il a toujours et si magnifiquement chantée. G'était une fille de couleur, d'une très haute taille, qui portait bien sa brune tète ingénue et superbe, couronnée d'une chevelure violemment crespelée, et dont la
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démarche de reine, pleine d'une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial. Le hasard fit que l'ayant plusieurs fois rencontrée chez des amies à elle, je la connus avant d'avoir vu jamais le poète qui devait plus tard l'immortaliser, et qui lui-même était tout à fait inconnu. Coiffée. comme je la vois encore, d'un petit bonnet de velours qui lui seyait à ravir, et vêtue d'une robe faite d'une épaisse laine d'un bleu foncé et ornée d'un galon d'or, elle nous parlait longuement de monsieur Baudelaire, de ses beaux meubles, de ses collections, de ses litanies; et de vrai, combien devait paraître maniaque à cette belle ignorante un homme possédé par l'amour absolu de la perfection, qui mettait le même soin à toute chose, et qui s'appliquait à polir ses ongles aussi minutieusement qu'à achever un sonnet! Ajoutez que parfois ce contemplateur faisait, asseoir Jeanne devant lui dans un grand fauteuil ; il la regardait avec amour et l'admirait longuement, ou lui disait des vers écrits dans une langue qu'elle ne savait pas. Certes, c'est là peut-être le meilleur moyen de causer avec une femme, dont les paroles détonneraient sans doute dans l'enivrante symphonie que chante sa beauté ; mais il est naturel aussi que la femme n'en convienne pas, et s'étonne d'être adorée au même titre qu'une belle chatte. De plus. Baudelaire, extrêmement riche alors, et qui par goût habitait un appartement très petit, avait adopté la coutume de faire emporter ses meubles, lorsqu'il en trouvait chez les marchands d'autres plus beaux, par lesquels il les remplaçait, de telle façon que ses portiers ne manifestaient aucune surprise, lorsqu'ils voyaient l'escalier encombré de commissionnaires occupés à exécuter ce déménagement et cet emménagement perpétuel. Rien de plus naturel assurément, chez un artiste, que cet appétit du beau et de
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la diversité ; mais on comprendra que ces allées et venues devaient jeter un trouble dans l'esprit de la belle fille noire.
Aussi ne tarissait-elle pas sur ce sujet; mais elle avait tout à fait négligé de nous rien dire sur la position sociale et sur l'âge de monsieur Baudelaire ; c'est pourquoi, d'après ses fantasques récits, je me le figurais comme un vieillard d'au moins soixante-dix ans, à coup sur vêtu d'une douillette de soie puce, blanc, rasé, ironique, prenant du tabac d'Espagne dans une tabatière d'or, et ayant vécu en plein dix-huitième siècle. Or. parmi tiède et charmant soir d'été, plein de joie, de parfums, de brises amies, où il faisait bon respirer et se sentir vivre, je me promenais au Luxembourg avec Privât d'Anglemont qui. me montrant à deux pas de nous un jeune homme de vingt ans, beau comme un dieu, me dit d'un ton gai, comme heureux de rencontrer un camarade :
— « Tiens, voilà Baudelaire!
— Quoi! fis-je. est-ce donc un parent de ce monsieur Baudelaire dont la belle Jeanne parle si souvent?
— Mais, dit Privât en éclatant de rire, c'est luimême! »
Et sans filer la scène, comme n'eut pas manqué de le faire un personnage de monsieur Scribe, il nous présenta tout de suite l'un à l'autre. Jamais choc ne fut plus vif, plus absolu, plus spontané. De cetinstant, de cette seconde, avant d'avoir échangé une parole, nous étions amis comme nous devions l'être pendant la vie et par delà la mort. Nous ne faisions pas connaissance ; il ne serait même pas exact de dire que nous nous retrouvions; nous reprenions une conversation commencée, (où? dans quelles étoiles?) conversation sans tirades, sans périodes, vraiment parisienne, où parfois un seul mot, un geste ébauché, un clin d'œil contenait des tas de faits, de pensées,
d'aperçus profonds subitement dévoilés. Bien entendu, Baudelaire ne me dit pas du tout qu'il était poète, mais du premier coup je l'avais deviné, àtous les signes de race. La nuit était venue, claire, suave, enchanteresse ; nous étions sortis du Luxembourg, nous marchions sur les boulevards extérieurs et dans les rues, dont le poète des Fleurs du Mais, toujours chéri avec curiosité le mouvement et le mystérieux tumulte; Privât d'Anglemont marchait en silence, un peu éloigné de nous, comprenant qu'il était inutile dans notre entretien, car, prodigieusement intuitif et devinant tout, il vit bien qu'il ne fallait pas troubler le naïf échange de ces deux âmes, avides de se posséder et de se pénétrer l'une l'autre. Pendant cette nuit qui est restée le meilleur souvenir de ma jeunesse, Baudelaire prodigua pour moi seul tous les trésors et les incalculables richesses de son esprit, et fut pareil à cette princesse des contes de fées qui de ses lèvres entr'ouvertes laisse tomber un flot de diamants et de pierres précieuses.
Nous devions continuer à être unis par une fraternelle amitié, et depuis lors que de bonnes et longues soirées nous avons passées avec Pierre Dupont, Emile Deroy, et d'autres encore, dans la chambrette que j'occupais chez mes parents, dans la maison Jean Goujon, rue Monsieur-le-Prince, à causer art, femmes, poésie, peinture, et à entendre chanter des chansons populaires dont nous aimions les sauvages et caressantes mélodies et les vers pleins de subtiles et délicates assonances ! Mais tout ce qui me charma dans les intimes causeries du poète n'était que le développement et les variations infinies des thèmes primitifs dont il m'avait d'abord enivré; car, je le répète, il m'avait tout de suite ouvert le jardin de ses idées et de ses rêves, plein de grandes fleurs écarlates, de tranquilles eaux dormantes, de per-
spectives inattendues et de frémissantes verdures, comme un vaste paradis.
J'en reviens à cette nuit féerique ; elle avait fui d'un vol agile, tandis que nous parlions, laissant traîner ses voiles d'azur et ses ceintures d'étoiles, et je ne sais quelle heure il était lorsque tous les deux à la fois nous nous sentîmes en même temps déchirés par une faim de cannibales. Privât d'Anglemont. qui connaissait Paris maison par maison, comme s'il l'avait fait, trouva juste à point un cabaret encore ouvert, et précisément le cabaret qu'il fallait, intime, peu connu, ignoré des profanes, où on vendait du vrai vin de raisin et des nourritures succulentes.
Nous nous mîmes à table, et alors ce fut à son tour de parler, de nous charmer par ses saillies inattendues et par des historiettes en trois mots pleines de romans; il sentait qu'à force de s'être grisées d'extase et d'avoir escaladé les cimes, lésâmes de ses deux amis se briseraient, s'il ne les remettait rapidement dans le courant de la causerie amusante et frivole, et c'est ce qu'il fit avec un tact merveilleux. Alors je goûtai le plaisir d'entendre causer deux hommes parfaitement spirituels, et comme le Palémon de l'églogue, d'écouter deux flûtes d'une égale justesse chanter alternativement et se répondre, avec des notes jumelles, des gammes nettement envolées, et des trilles d'oiseau découpant leur folle broderie d'or. Dans les sujets les plus familiers, Baudelaire était le même homme supérieur que dans les conceptions grandioses ; en mangeant les andouilles fumées du cabaretier, et sa dinde froide l assaisonnée d'une rémoulade qui eût fait revenir un mort, nous en vînmes à parler cuisine: le poète se connaissait à cela comme à tout ; il avait appris dans l'Inde, àBourbon, à l'île Maurice, des recettes extraor-
dinaires, et il les expliquait avec une séduction irrésistible. Dans je ne sais plus quel pays d'Afrique, logé chez une famille à qui ses parents l'avaient adressé, il n'avait pas tardé à être ennuyé par l'esprit banal de ses hôtes, et il s'en était allé vivre seul sur une montagne, avec une toute jeune et grande fille de couleur qui ne savait pas le français, et qui lui cuisait des rag'oûts étrangement pimentés dans un grand chaudron de cuivre poli, autour duquel hurlaient et dansaient de petits négrillons nus. Oh! ces ragoûts, comme il les racontait bien, et comme on en aurait volontiers mangé! Mais il n'aurait pas fallu aller demander cela dans les restaurants à la mode, où le garçon vous aurait répondu selon son habitude invariable : « Il y a, monsieur, tout ce que vous voudrez : côtelettes, biftecks! »
A quelques jours de là, j'allai voir Baudelaire chez lui ; son logis, et pour employer l'expression pittoresque de Théophile Gautier, ce qu'il avait sécrété autour de lui, était bien l'exacte image de lui-même; je ne me souviens pas d'avoir jamais vti une maison qui ressemblât mieux à son propriétaire. Le poète habitait dans l'île Saint-Louis, sur le quai d'Anjou, ce vieux et célèbre hôtel Pimodan, superbe et triste, dont les peintures décoratives ont été transportées au Louvre. Il y avait dans cette noble demeure des appartements princiers, notamment celui où le peintre Boissard s'enorgueillissait avec raison d'un piano peint tout entier de la main de Watteau ! qu'il avait acheté douze cents francs, et qui aujourd'hui ne pourrait être payé que par un Rothschild. Mais Baudelaire, lui, avait choisi un logement exigu, aux murailles très hautes, composé de plusieurs petites pièces sans attribution spéciale, dont les fenêtres laissaient voir la verte et large rivière. Elles étaient toutes tendues uniformément d'un papier glacé aux
énormes ramages rouges et noirs, qui s'accordaient bien avec Jes draperies d'un lourd damas antique. Sur ces fonds d'une élégance voluptueuse et farouche, réchauffés ça et là par de vieilles et fauves dorures, était accrochée, mis sous verre et sans cadres, toute la série des Hamlet lithographies de Delacroix, et aussi une tète peinte par Delacroix, d'une expression inouïe, intense, extra-terrestre, qui représentait la Douleur.
Fauteuils et divans, les meubles pour s'asseoir, couverts de housses en toile glacée, étaient gigantesques, faits à ce qu'on eût pu croire, pour donner l'idée d'une race de titans, comme ces écuries et ces palais que laissa derrière lui. en quittant l'Inde, Alexandre roi de Macédoine. Mais ce qui me frappa surtout, ce fut la table, également immense, qui servait à la fois pour manger et pour écrire. Taillée dans le noyer massif, c'était un de ces meubles de génie, comme en trouva le dix-huitième siècle, mais que les menuisiers modernes sont impuissants à imiter et à reproduire. En effet, l'ovale en était sans cesse transformé par des inflexions, en apparence capricieuses et quelconques, mais qui, au contraire, étaient le résultat de profonds calculs. Non seulement cette ligne sans cesse ondoyante charmait par son gracieux caprice ; mais elle était imaginée de telle façon que n'importe comment on s'assît devant la table, le corps se trouvait soutenu, emboîté mollement et sans raideur. Certes, je ne crois pas qu'à cette table là tout le monde aurait trouvé Les Fleurs-du-Mal; mais il eût été bien difficile d'y écrire des choses communes et vulgaires.
En parcourant l'original et amusant logement de Baudelaire, je fus un peu étonné de n'y voir ni rayons, ni armoires vitrées, ni rien qui ressemblât à une bibliothèque, si bien que je ne pus m'empêcher de le lui dire.
— « Est-ce que vous n'avez pas de livres? lui demandai-je.
— Si l'ait, me dit-il, j'en ai quelques-uns. » Et il ouvrit, à côté de moi, un profond et vulgaire placard, où étaient non pas droits, alignés et mis en rang comme des soldats, mais posés à plat sur les rayons, une trentaine de volumes. C'étaient de vieux poètes français, et des poètes latins, surtout ceux de la décadence, la plupart dans des éditions anciennes et précieuses, et magnifiquement ornés de reliures pleines exécutées par de grands artistes, mais dont les dos étaient cousus sur nerfs et pouvaient s'ouvrir! Par une association d'idées on ne peut plus simple et naturelle, dans le même placard étaient enfermées quelques bouteilles des grands vins du Rhin, et des verres couleur d'émeraude. Quant aux lexiques, aux dictionnaires et aux encyclopédies, aux fatras de toute sorte dont la légende s'est plu à entourer Baudelaire, je dois dire qu'on en eût en vain cherché la moindre trace. Comme Théophile Gautier, qui toujours voulut le traiter comme son égal et comme son ami, et que le poète des Fleurs du Mal s'obstina respectueusement à honorer comme son maître, Baudelaire possédait en effet tous les lexiques, mais dans sa tête, dans son vaste cerveau, et il n'en encombrait pas son appartement. Cependant lorsqu'il traduisait Edgar Poe, on put le voir en effet se servant d'atlas, de cartes, d'instruments de mathématiques nettoyés avec soin, car toujours par l'amour de la perfection, (qui fut son unique règle !) il vérifiait les calculs nautiques de Gordon Pym, et voulait s'assurer personnellement de leur exactitude. Mais une fois que ces outils de travail eurent accompli leur tâche, le poète les fit disparaître, et retrouva l'élégante simplicité de sa vie d'artiste.
Donc chez lui, à l'hôtel Pimodan, quand j'y allai
pour la première fois, il n'y avait pas de lexiques, ni de cabinet de travail, ni de table arec ce qu'il faut pour écrire, pas plus qu'il n'y avait de buffets et de salle à manger, ni rien qui rappelât le décor à compartiment des appartements bourgeois; car dans les murailles du vieil hôtel, profondes comme celles d'un château féodal, il avait été facile de percer des placards assez profonds pour y cacher les verreries et les vaisselles. Pourtant celles dont se servait Baudelaire étaient curieuses et fort belles à voir; mais il eût trouvé inique de leur abandonner une de ses chambres, qu'il désirait garder toutes pour lui seul. Il m'invita à déjeuner : et tout de suite, comme par enchantement, le couvert se trouva dressé et une chère succulente fut servie par les soins d'un valet silencieux.
Baudelaire était partout et en toute occasion un incomparable charmeur, sachant amuser les femmes, les toucher par son respect, en même temps qu'il tenait leur esprit en éveil par des idées des plus étrangement féminines, et sachant aussi ravir les hommes par ses hardiesses de pensée, dues au mépris de toute convention et à une absolue sincérité. Mais chez lui surtout, il avait cette grâce particulière que les princes ont souvent possédée jadis, et dont le secret est un peu perdu.
Dire qu'il savait vous mettre à votre aise, rendrait bien imparfaitement ma pensée: son geste, son regard, sa manière d'être exprimaient clairement que, pareil à un seigneur prodigue, il vous donnait sa maison, et qu'il eût souri de contentement s'il vous avait plu de prendre les joyaux et les objets précieux et de les jeter par la fenêtre. Pendant la nuit que nous avions passée à nous promener, Baudelaire m'avait enivré de sa causerie plus variée et diverse qu'une belle étoffe d'Asie déroulée sans fin; mais à ce repas, c'est moi qu'il voulut entendre causer, et
il trouva le moyen de me faire dire ce qu'il fallait pour sembler très supérieur à ce que je suis en effet. Car ce magicien savait vous prêter sa force, exciter toutes vos facultés de façon à leur communiquer un at'iinemcnt exquis et subtil.
On a dit que les femmes, les rois et les voleurs ont le privilège d'être partout chez eux; par un don plus admirable encore, le poète possédait cette merveilleuse qualité d'être partout à sa place, et de ne paraître nulle part étonné ou dépaysé; il pouvait quitter soudainement le salon d'un grand seigneur pour la table d'un cabaret, et ici et là se trouver également à son aise, toujours protégé par l'armure de son irréprochable politesse. Il fréquenta en effet les cabarets, et surtout ceux où flânent les cochers et les palefreniers, lorsqu'il traduisait son cher Edgar Poe. Car il savait l'anglais à fond, et c'était pour moi une volupté délicate de lui entendre par exemple réciter Le Corbeau de sa voix ferme, pure et musicale ; mais il trouva alors qu'il ne savait pas assez l'anglais du peuple, et il l'étudia chez ces hôtes de la rue de Rivoli, aux petites tables où on boit du sherry ou de l'aie, et où il trouva moyen d'apprivoiser les jockeys, de même que les autres hommes. Il savait faire obéir la vie et les êtres, comme les dompteurs à l'œil bleu savent faire obéir les lions ; mais il avait assez voyagé et payé pour cela, ayant vu les mers, les continents et les étoiles, et de très bonne heure ayant acquis fond et absolu mépris de l'argent.
Je l'ai connu très riche, et relativement pauvre, et je l'ai toujours vu, dans l'une et l'autre situation, aussi détaché des choses matérielles, et supérieur au caprice des circonstances. Pauvre au pied de la lettre, il ne le fut jamais, puisqu'en mourant il laissa encore cinquante mille francs nets et liquides , mais il est très vrai qu'à l'âge de vingt-cinq ans il avait dépensé
trois fortunes, prodigalité infiniment sage pour un artiste qui veut peindre la vie d'après ses réelles impressions, et non par ouï-dire! Il y avait gagné cela de savoir l'exacte valeur de tout co qui se vend et s'achète, de n'envier jamais rien, d'aimer d'autant plus les choses supérieures et idéales, et de garder au milieu des traverses les plus inattendues l'ineffable sérénité de celui qui a possédé tout.
Sa toilette comme ses mœurs furent toujours d'un parfait dandy. Mais le grand lyrique ému qui devait écrire Le Vin des Chiffonniers et Le Vin de l'Assassin, comme Le Cygne, L'Aube spirituelle et L'Invitation au Voyage, s'était cru le droit de se mêler à toutes les vies parisiennes, et il avait pu le faire sans risquer de souiller jamais son esprit invinciblement épris du beau, ni sa pensée essentiellement chaste.
D'ailleurs, à ce moment où Baudelaire brillait dans l'éclat de sa hère et insoucieuse jeunesse, les mœurs des artistes, encore très particulières, étaient fort différentes de ce qu'elles sont, aujourd'hui. Dans l'île Saint-Louis, dont ils s'étaient emparés sans rien dire, parce qu'elle n'appartenait à personne, il n'était pas rare de voir les Moine, les Feuchères, tous les Gellini d'une nouvelle Renaissance, aller l'un chez l'autre sans prendre la peine de quitter le costume d'atelier. Sans offenser les yeux d'une foule absente, ils pouvaient flâner en négligé sur le quai Bourbon et sur le quai d'Anjou, si parfaitement déserts que c'était une joie d'y regarder couler l'eau et d'y boire le soleil, et que les amants de Molière, Yalère et Marianne ou Eraste et Lucile, auraient pu y jouer leur scène d'amour, comme dans un décor vide.
Or, un jour, précisément, Baudelaire vêtu à son ordinaire comme un seigneur, mais tête nue, coiffé uniquement de sa noire chevelure, et ayant remplacé son habit par une blouse, humait le soleil d'été sur
le quai d'Anjou, tout en croquant de délicieuses pommes de terre frites, qu'il prenait une à une dans le cornet où les lui avait vendues la friteuse, lorsque vinrent à passer, en calèche découverte, de très grandes dames, amies de sa mère l'ambassadrice, dont les toilettes riantes ressemblaient à un triomphe de fleurs, et qui s'amusèrent beaucoup de voir ainsi le poète picorer librement sous le ciel. L'une d'elles, une duchesse extrêmement jeune, dont la beauté faisait fanatisme dans le faubourg Saint-Germain, fît arrêter la voiture, et du bout de son doigt impérieux et charmant appela Baudelaire, et lui fit signe de venir lui parler. Puis, lorsqu'il eut obéi :
— « C'est donc bien bon, dit la grande dame, ce que vous mangez là ?
— Goûtez, madame! » fit le poète, qui contenta ainsi la secrète envie des belles promeneuses, et leur fit les honneurs de son cornet de pommes de terre frites avec une grâce suprême, comme il les aurait obéies et servies à la cour d'un prince. Et, tandis que ces Eves savouraient leur régal inattendu, il les amusait si bien par sa conversation qu'elles seraient restées là jusqu'à la fin du monde; mais lui, très sage, sut s'en aller à temps, exécutant ainsi en plein quai d'Anjou une sortie dont la difficulté aurait embarrassé peut-être le grand comédien Menjaud, et même son frère lévêque.
Les dames avaient conservé de leur dînette en plein sentie plus affriolant souvenir; aussi, quelques jours )lus tard, la jeune duchesse rencontrant Baudelaire lans le salon d'une vieille parente à elle, lui demanda 'ils n'auraient pas l'occasion de manger encore des lommes de terre frites.
— « Non, madame, répondit finement le poète, ar elles sont en effet très bonnes, mais seulement i première fois qu'on en mange. »
Baudelaire, qui fut sincère dans la pensée autant que dans l'expression, exécrait jusqu'au dégoût la romance, les cascatelles, le vague à l'âme, les amours sentimentales et toute la friperie poétique. Très dédaigneux de ces billevesées, il ne croyait qu'au travail patient, à la vérité dite en bon français, et à la magie du mot juste. Sa conversation était nette, précise et parfaitement simple, en dépit des récits qui lui prêtent une préciosité raffinée et des affectations voulues ; ce qui est vrai, c'est qu'il avait horreur de la platitude aussi bien que de l'emphase inutile, et qu'il regardait la langue française comme une chè: maîtresse, qu'il faut caresser avec des mains robuste^ et des lèvres hardies.
Parfois les innocents Jocrisses (dont la race est impérissable!) ont pris au pied de la lettre les saillies un peu excessives au moyen desquelles le poète se débarrassait d'un importun; mais en ces vives boutades, il ne parlait pas au sérieux, non plus que le doux et sage Théophile Gautier, lorsqu'il menaçait un visiteur obstiné et vissé à son fauteuil, de lui dévider les entrailles ju<qu au fond du jardin. Et encore les aphorismes ironiques dont il régalait ces diseurs de riens auraient-ils pu leur servir souvent de leçon à méditer et de règle de conduite. Un très joli pantin de salon, qui était venu visiter le poète et le voir à l'œuvre, comme les Anglais visitent les monuments, allait, venait, tournait sur lui-même avec tous les signes d'une curiosité déçue, et finalement disait au rimeur avec une commisération plaintive : « Mais enfin, vivant dans une retraite si austère, comment parvenez-vous à ne jamais vous ennuyer? — Monsieur, dit Baudelaire, qui s'était mis à jouer au bilboquet avec l'adresse d'un jongleur indien, c'est en m'appliquant parfaitement à tout ce que je fais. »
Un autre gobe-mouche, poète amateur, un de ceux
qui tutoient l'ouragan et baignent leur front dans les étoiles, voulait absolument que le jeune maître lui expliquât ce que c'est que l'inspiration. — « L'Inspiration, dit sèchement le poète, c'est de travailler tous les jours! » Par son amour de la clarté, de la netteté, de la phrase bien attachée et logique, Baudelaire appartenait à la bonne et vieille tradition française, ce qui ne l'empêchait pas d'être aussi un romantique, car, ainsi qu'il l'a excellemment défini lui-même, le Romantisme, c'est Vexpresshm la plus récente de la Beauté. Ce n'était pas sa faute si parfois les interlocuteurs, pris d'une curiosité malsaine, 's'amusaient à enfoncer trop d'épingles dans sa chair saignante. Le poète, qui n'avait jamais rien sollicité ou accepté pour lui-même, était allé une fois au ministère, où, très bien accueilli, comme c'était son droit, il obtint sans difficulté un secours d'argent pour un de nos confrères malheureux. Gomme il voulait se retirer, le haut fonctionnaire à qui il s'était adressé le retenait toujours, voulant évidemment lui demander quelque chose et n'osant pas, si bien qu'enfin Baudelaire eut pitié de lui, et l'encouragea à parler.
— « Eh bien! dit alors l'homme de bureau, je voudrais savoir pourquoi avec votre magnifique talent, avec ce don que vous avez de créer l'harmonie et de susciter la plus puissante illusion, vous choisissez des sujets si...
— Si quoi? demanda froidement Baudelaire.
— Mais, reprit le fonctionnaire, si atroces ! » Et se reprenant aussitôt : « Je veux dire : si... peu aimables.
— Monsieur, dit le poète d'une voix aiguisée et coupante comme le tranchant d'un glaive, c'est pour
ÉTONNER LES SOTSÎ »
Si Baudelaire a étonné les sots, il a étonné bien
plus encore les gens d'esprit, en laissant le livre immortel où la douleur et l'amour, comme de pénétrantes essences, exhalant leurs enivrants parfums, et ces vers dont les notes attendries et désolées font vibrer tout l'être humain dans une commotion de volupté et d'épouvante. Son œuvre, comme la vie elle-même, est souillée par des taches de sang; mais leur effrayante pourpre est jetée sur une riche étoffe chatoyante, dont les capricieuses broderies, étincelantes de mille feux caressants, font songer au flamboiement et au resplendissement des astres célestes.