‹ Mes souvenirsChapitre 8 sur 36 · EMILE DEROY · texte numérisé non relu

EMILE DEROY

Un jour de mars 1845, en passant dans une vieille et étroite rue du Quartier Latin, qui depuis longtemps n'existe plus, je fus frappé d'admiration par un spectacle dont mes yeux ont longtemps gardé le divin enchantement. Une enfant, une fillette aux grands yeux, aux traits raffinés, charmants et délicats, rose, avec une chair nacrée et des lèvres rouges comme une grenade, couronnée d'une longue chevelure fauve, emmêlée et crespelée tombant sur ses épaules, chantait en jouant de la guitare, dans un beau rayon de soleil. Je la contemplai longtemps, comme une apparition d'une étonnante suavité, et le soir même de ce jour-là, je fixai de mon mieux cette impression dans une ode intitulée : A une petite Chanteuse des rues. Ce petit poème, très souvent mis en musique, a eu l'avantage d'inspirer de très attrayantes mélodies, et sur la fin de sa vie, le comédien Mélingue, si artiste, la traduisit dans une aquarelle gracieuse et d'une très jolie couleur, qu'il vint m'offrir de la plus aimable façon, et que je garde comme un précieux souvenir.

Quelques mois après le jour où j'avais rencontré la petite Chanteuse, je vis tout à coup, à la porte d'un marchand de tableaux dont la boutique était

située en face des Bains Chinois, une peinture qui la représentait parfaitement. Oui, c'était bien elle, telle que je l'avais vue dans la petite rue ensoleillée; mais c'était elle éclatante de joie ingénue, parée d'une jeunesse immortelle, transfigurée par le génie d'un grand artiste. La toile n'était pas signée ; il était impossible de la regarder sans songer à Delacroix et à Lawrence ; mais surtout elle donnait l'idée impérieuse d'un artiste nouveau, coloriste comme ces maîtres, mais ayant un autre idéal que le leur et déjà en possession d'une manière très personnelle. C'était un bouquet de couleurs, mille fois plus séduisant qu'un bouquet de fleurs épanouies et riantes, une symphonie de clarté et de lumière qui vous enivrait de ses chastes et glorieuses harmonies. Tout de suite je fus conquis, dompté, possédé par cette radieuse image, qui dès l'instant où je la connus fit partie de ma vie. Certes je n'avais pas songé à aimer la petite Chanteuse qui. ainsi que je l'ai dit, était une enfant, et que d'ailleurs je ne devais jamais revoir; mais je fus sérieusement épris de la tête ravissante que l'artiste avait créée d'après elle. En ce temps-là j'étais fort pauvre, et la pensée d'acquérir une peinture à prix d'or n'aurait pas pu me venir davantage que celle d'acheter la lune. Je ne songeai donc nullement à cette combinaison impraticable ; mais tous les jours, sans exception, j'allais passer de longues heures devant la boutique du marchand, occupé à admirer mon idole, et comme j'étais déjà plein de sagesse et d'expérience, je pensai que les Dieux, comme c'était leur devoir, imagineraient un moyen de satisfaire mon désir, et l'événement me donna raison, ainsi qu'il arrive toujours lorsqu'on a fait un raisonnement juste.

Non. il n'y eut jamais rien de plus romanesque et, par conséquent, de plus naturel! Un matin,

comme je me livrais à ma contemplation habituelle, je fus soudainement interpellé par un jeune homme très brun, au col héroïque, à la légère barbe noire, qui aurait ressemblé au jeune Hercule, si on avait pu se figurer ce dieu vêtu d'une assez vilaine redingote en castorine.

— « Monsieur, me dit-il, vous aimez donc beaucoup cette peinture?

— Oh! monsieur, répondis-je, à un point qui vous étonnerait. Je l'aime plus que tout! »

L'étranger ne répliqua absolument rien, et entra dans la boutique. Puis, quelques secondes après, il en sortit, tenant dans sa main le portrait de la petite Chanteuse, me le mit sous le bras, et s'éloigna d'un pas si rapide que je n'eus même pas le temps de placer un monosyllabe. Je l'ai dit souvent, il n'est pas dans ma nature d'être étonné par les choses étonnantes, car j'ai toujours vu que les événements qualifiés d'ordinaires sont une pure illusion de notre esprit et n'arrivent jamais.

Fier comme un roi, j'emportai chez moi ma petite amie, je l'accrochai au-dessus de la table sur laquelle j'écrivais, et dès lors nous fîmes le meilleur ménage du monde. Quand le vers venait bien, elle était contente, ses cheveux flambaient et son joli visage s'illuminait des plus belles clartés roses ; s'il manquait de joie et de sonorité, la petite Chanteuse faisait la moue, et docilement je chiffonnais et jetais dans le feu le poème commencé. Ainsi je jouissais de mon bonheur avec une sérénité sans mélange, lorsqu'une après-midi, traversant le jardin du Luxembourg, j'aperçus à quelques pas de moi, sous les arbres, mon inconnu du boulevard des Italiens, qui se livrait à un amusement en apparence bizarre. Il levait en l'air et secouait, tantôt avec lenteur, tantôt d'un mouvement rapide, un tas de bouts d'étoffes de

couleurs vives ou tendres, enfilés par une ficelle, puis à certains moments s'arrêtait et semblait alors savourer un ineffable plaisir. Je sus plus tard que je ne m'étais pas trompé en supposant qu'il cherchait ainsi des harmonies imprévues, contraignant le hasard à imaginer des chefs-d'œuvre, et de la sorte s'amusant beaucoup mieux qu'un Rothschild, et à meilleur marché. 11 aurait fallu être plus féroce que Thyeste pour troubler un homme occupé de tels soins: et je n'aurais jamais voulu ni osé aborder mon bienfaiteur, si une circonstance absolument nouvelle ne fût venue changer du tout au tout la face des choses.

Bientôt il s'arrêta, cacha dans son sein les bouts d'étoffes et, avec un geste auquel je ne pouvais me tromper, moi éternel fumeur de cigarettes, mit ses mains dans les poches de sa redingote. Puis il en tira, et tourmenta dans ses doigts agiles des éléments par trop insuffisants. Il avait beau faire, avec cette unique feuille de papier usée, chiffonnée et crevée, et avec cette imperceptible pincée de tabac en poussière, il était tout à fait impossible de fabriquer une cigarette ayant, ou même n'ayant pas le sens commun, et le visage du fumeur pris au dépourvu exprima une vive déception. Car alors, pour que cet amant des couleurs ravi par le chant des bouts d'étoiles n'eût plus rien à "désirer, il ne lui fallait que du tabac et du papier de fil ; mais évidemment, il n'en avait pas.

— « J'en ai, moi ! » dis-je, en m'approchant, et, comme on le voit, en me servant exactement des mêmes paroles que La Tisbe adresse à Angelo Malipieri, lorsque ce podestat se plaint de n'avoir pas chez lui un poison rapide. Et pour employer, ou à peu près, la phraséologie de monsieur Scribe, je lui tendis tout ce qu'il faut pour.., fumer, y compris la

petite boîte d'allumettes. En même temps je voulus lui exprimer ma reconnaissance pour le magnifique présent qu'il m'avait fait avec la générosité d'un roi d'Asie, mais il m'arrêta au premier mot, jugeant ces paroles inutiles. Telle fut ma seconde rencontre avec Emile Deroy, dont j'appris alors le nom, et auquel m'unit dès ce moment-là une tendre amitié. En nous promenant longuement, nous nous racontâmes nos rêves, qui étaient les mêmes. Ce peintre extasié comprenait la Couleur comme moi-même je comprenais la Rime, c'est-à-dire non pas uniformément éblouissante et riche, (selon l'idée que nous attribuent les sots.) mais variée, diverse, amoureusement unie à la pensée, se transfigurant du tout au tout selon la nature du sujet traité, et ne voulantse ressembler à elle-même que par la fidèle et constante recherche de la justesse harmonique.

Comme Delacroix, que sans le connaître il avait choisi pour un de ses maîtres, fil était aussi très préoccupé des Anglais,) il voulait qu'un tableau, vu de trop loin pour qu'on pût se rendre compte du sujet représenté, sût déjà; par des qualités toutes musicales, mettre l'âme du spectateur dans l'état où le désire le peintre. Mais quoiqu'il admirât de toutes ses forces le sublime coloriste de La Barque du Dante, Emile Deroy voulait chercher sa symphonie, non, comme lui, dans l'orage du drame, mais dans la mélancolique tranquillité de la vie heureuse. Il savait voir l'infinie tristesse de Watteau dans L'Embarquement pour Cythère, et il songeait surtout à faire des portraits où, comme chez les Myrtils et les Silvandres du peintre des Fêtes Galantes, les amertumes de la vie se devineraient sous le calme élégant dont ne doivent pas se départir les modernes acteurs de la Tragédie Humaine.

Au cours de la conversation, j'avais appris qu'É-

mile Deroy était lié avec Baudelaire (un bonheur n'arrive jamais seul!) et, dès que je fus libre, je m'en pressai d'aller trouver le poète pour causer avec lui de notre ami commun. Baudelaire, dont l'œil perçant lisait dans les âmes et- dont le diagnostic était infaillible, voyait franchement en Deroy un homme de génie, et l'événement lui donna raison, bien que ce peintre exquis dût mourir à vingt-trois ans, brisé, quoique si fort et si intrépide, par une lutte impossible. Jugez-en! il n'avait pas un sou, il cherchait tout ce que les artistes nouveaux ont cherché trente ans après lui, et aussi bien pour les marchands que pour son excellent père, lithographe, artiste de mérite, appartenant déjà au passé évanoui, sa peinture était alors lettre close. Lorsqu'il succomba en pleine jeunesse, la mort s'approcha de lui non pas désolé et sinistre, mais escortée d'une immense joie et (Tue ineffable ravissement.

Ce que sur la terre il avait en vain cherché avec une furie d'amour extasié, il le possédait, il en savourait l'ivresse, il voyait enfin distinctement ces harmonies tant désirées que ne trouble aucune dissonance, et par avance déjà il contemplait en face les spectacles délicieux dont notre âme est avide. Il quittait la vie sans arrachement, sans regret, mais au contraire avec une volupté débordante de désir assouvi, comprenant clairement qu'il entrait dans l'évidence radieuse et dans la certitude. Il n'avait fait ici-bas qu'un rapide et cruel séjour, et il s'en allait ravi, non pourtant sans laisser parmi nous des tracr de son passage. Au milieu d'un flot d'esquisses, de projets, de paysages, il avait peint quelques toiles qui sont réellement d'un maître, et dont l'absolue beauté empêchera son nom de périr. Ce furent surtout le portrait de Pierre Dupont, trouvé dans une gamme heureuse et claire, et le portrait tour-

mente et tragique de Baudelaire à vingt ans, en habit noir et cravate blanche, avec ses grands yeux sombres, sa fine barbe légère, sa longue chevelure noire de Paganini, sa main crispée et frémissante, et où le fond lui-môme, d'un gris strié et mâchuré de noir, semble irrité et sarcastique comme le poète des Fleurs du Mal. En ces effigies, qui soulfrent et vivent comme nous, la Peinture est une personne, qui ne se désintéresse pas de nos maux et de nos désirs, et qui au contraire s'y associe de toute son âme. Mais (cela est la question!) aurait-on pu pratiquer pour de l'argent un pareil art sincère et mortel, qui pour en faire sa propre substance exige le sang et la chair de l'artiste ?

Surtout Emile Deroy peignit encore un autre portrait dont je ne puis parler qu'au milieu de mes 'plus chères larmes. Celui-là, qui représente un vieillard doux, résigné, aux beaux traits virils, au fin sourire ami, est celui de mon père. L'artiste et moi, je rougis de le dire, nous étions comme un peu brouillés, sous je ne sais quel prétexte futile, lorsqu'un soir, au concert de la Chartreuse, il vint à moi résolument.

— « Tantôt, me dit-il, je vous ai vu dans le Luxembourg avec votre père, qui semble bien fatigué et • souffrant. Je crois que je ferais un beau portrait de lui, et si vous le voulez, je vous offre de le faire. »

Il fut peint en effet, ce portrait, inestimable chefd'œuvre où mon père est vivant et qui est ce que je possède de plus précieux au monde. Mais, hélas! il n'était pas même achevé, le visage seul était complètement fait, et les vêtements étaient ébauchés à peine, lorsqu'en peu de semaines, le peintre et le modèle furent tous les deux emportés, à peu de distance l'un de l'autre. J'allai chez les parents d'Emile Deroy, et je leur demandai tout de suite le portrait

de mon père, qu'ils s'empressèrent de mettre à ma disposition ; mais ils désirèrent que je leur rendisse la tête delà petite Chanteuse des rues. Je n'avais aucune objection à faire, et c'est ainsi que je fus séparé de l'adorable petite amie, n'ayant même pas le droit de la regretter. Quant à Emile Deroy, j'ai toujours vécu avec son souvenir.

Il a senti ses lèvres touchées par le charbon de feu du génie, et il n'a pas bu le vin amer de la gloire avec sa lie et ses dégoûts ; sa part n'a-t-elle pas été la meilleure? Car travailler, lutter, souffrir, espérer, ce n'est rien ; mais qui dira jamais les rancœurs et les abominables angoisses du triomphe?

Page 1