‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 101 sur 302 · IRLANDAIS ET ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

IRLANDAIS ET ESPAGNOLS

le-champ à la manufacture au lieu et place de l'envoyé. L'ambassadeur d'Espagne, plus que tout autre, avait été confondu des égards que l'on avait eus pour ces Africains, et surtout de voirie pacha de Tripoli traiter le Roi de son ami et de son grand allié, à l'instant où la guerre se préparait entre son pays et les Barbaresques. Le général O'Reilly (1), qui avait été choisi par le roi d'Espagne (2) pour commander l'expédition contre le roi des Maures, était Irlandais, et les Irlandais étaient fort considérés en Espagne : cette nation était même la seule où ils se trouvaient naturalisés de droit, et n'avaient pas besoin de lettres de naturalité. Les Irlandais prétendaient, en effet, être une colonie espagnole, et Philippe II (3) avait autrefois confirmé ce privilège. Les Espagnols faisaient aussi grand cas des Gascons; au sujet de ces derniers, on m'a conté, chez Mme de Civrac, qu'au passage du Rhin, un Gascon, ayant voulu entrer dans la rivière, se débattait beaucoup avec son cheval qui refusait d'avancer; il le piquait et jurait. Louis XIV, à son accent et à ses jure-

(1) Alexandre, comte O'Reilly, né en Irlande en 1735, lieutenant général, servit la France, l'Autriche et l'Espagne; sauva la vie du roi Charles III lors d'une émeute survenue à Madrid en 1766; obtint la faveur de ce prince: fut chargé d'aller prendre possession de la Louisiane cédée à l'Espagne par la France; dirigea, en 1774, une expédition contre Alger dans laquelle il échoua, et mourut. en 1794, au moment où il se disposait à marcher contre la France.

(2) Charles III, fils de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, né en 1716, porta d'abord le nom de don Carlos; régna, en 1731, sur Parme dont il avait hérité par sa mère ; devint, en 1735, roi de Naples etdesDeux-Siciles; épousa, en 1738, Marie-Amélie, fille d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne; succéda, en 1759, à son frère, Ferdinand VI, sur le trône d'Espagne, et mourut en 1788.

(3) Philippe II, fils de Charles-Quint, né à Valladolid en 1527, duc de Milan en 1540. roi de Naples et de Sicile en 1554, souverain des Pays-Bas en 1555, roi d'Espagne en 1556, mort en 1598. Il avait épousé en premières noces, en 1554, Marie Tudor, reine d'Angleterre, et en secondes noces, à la suite de la paix de Cateau-Cambrésis conclue en 1559, Elisabeth de France, fille de Henri II.

ments, lui dit : « Monsieur, je gage que vous êtes Gascon? » — « Oui, Sire, répliqua le cavalier; mais malheureusement vous voyez que mon cheval ne l'est pas. »

Il arriva bientôt de mauvaises nouvelles d'Espagne; l'expédition avait été très mal conduite ; les Algériens, contre lesquels on n'avait pris aucunes précautions, étaient tombés sur les Espagnols auprès d'Alger; O'Reilly et son armée, battus à plate couture, avaient eu mille hommes de tués, deux mille de blessés; leur général luimême l'avait été. C'était ce même O'Reilly qui, nommé vice-roi de la Louisiane et venant, après la paix de 1763, prendre possession de ce pays au nom du Roi, avait invité à un grand dîner les principaux de la colonie au nombre de vingt-cinq ou trente, les avait magnifiquement régalés, puis, au café, avait fait venir le bourreau, qui en avait pendu huit ou dix en sa présence : un pareil homme ne pouvait prospérer nulle part.

La veille du départ pour le sacre, M. de Maurepas. qui se rendait à Ponchartrain, avait eu une conversation d'une demi-heure avec le Roi : il avait été question de changements dans le ministère, mais le Roi lui avait répondu : « Ce ne sera que pour mon retour, et vous en serez instruit. » En effet, dès le commencement de juillet, il fut décidé que M. de Malesherbes succéderait à M. de la Yrillière. On poussa celui-ci adonner sa démission, et il finit par l'offrir au Roi, qui lui dit froidement : « Oui, monsieur, je trouve bon que vous songiez à votre retraite. » Qui eût dit, un an auparavant, que nous verrions M. de Malesherbes à cette place? Etonnantes révolutions! Il semblait alors que le meilleur moyen de faire sa fortune auprès du Roi était d'afficher des principes républicains. Et cependant, on aurait dû se méfier de ces idées-là : une foule de mauvais écrits inondaient Paris; Fauteur de

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