‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 102 sur 302 · M. DE MALESHERBES MINISTRE · texte numérisé non relu

M. DE MALESHERBES MINISTRE

Y Ami des lois avait osé envoyer son livre à tous messieurs du Parlement, et il venait de paraître un ouvrage antimonarchique, intitulé : Catéchisme du citoyen, dans lequel on prétendait prouver, par les lois du royaume, que le Roi n'était que le député de la nation, qui pouvait s'assembler sans lui et malgré lui.

La Reine ne voulait point de M. de Malesherbes; elle avait beaucoup bataillé pour que ce fût M. de Sartine qui eût toute la dépouille de M. de la Vrillière; M. Turgot et M. de Maurepas l'emportèrent : le premier tenait à avoir, à cette place, quelqu'un qui le laissât tailler en plein drap dans les affaires du clergé, car il projetait de rendre aux protestants leur culte et leur liberté, et de ramener l'édit de Nantes; il lui fallait pour cela un homme tel que M. de Malesherbes, doux et insouciant. Il chercha aussi à obtenir le département de Paris ; il disait publiquement qu'il serait important au bon ordre que ce département fût uni au contrôle général.

L'abbé de Chabrillan fut à cette époque nommé aumônier du Roi. et l'abbé desx\ulniers devint garde des livres imprimés de Sa Majesté à la Bibliothèque royale, en remplacement de M. Caperonnier. Le maréchal de Clermont- Tonnerre fut créé duc et pair. Quant à M. de Sartine, il entra au conseil d'État pour se consoler de n'avoir point eu part aux dépouilles de M. de la Vrillière. Il venait de lui arriver une aventure assez singulière : l'abbé Baudeau (1) avait trouvé le moyen de faire passer au Roi

(1) Nicolas Baudeau, né à Amboise en 1730, chanoine régulier et prieur de Saint-Lô, en Normandie, puis prévôt mitre de Widzimiski, en Pologne; partagea les idées de Quesnay et de Mirabeau, contribua par ses ouvrages à propager les principes des économistes, fut exilé en Auvergne, en 1776, à la suite de critiques contre les procédés financiers du gouvernement pendant la guerre de 1756 à 1763, et mourut fou en 1792.

il. 14

un mémoire, dans lequel il accusait M. de Sartine d'avoir été Tune des causes des émeutes, et offrait d'en administrer la preuve. Le Roi montra ce mémoire à M. de Maurepas, qui lui dit : « Quel ministre sera en sûreté si Votre Majesté écoute de pareilles délations? » Le Roi lui répondit : « Je ne les crois pas, mais je veux vérifier les faits, parce que, si l'auteur que Von a découvert n'en donne pas la preuve, il ira à Bicêtre. » Il chargea donc M. de Maurepas de voir l'abbé Baudeau. Celui-ci commença par nier le mémoire; il l'avoua ensuite, et tira, comme preuves, des lettres anonymes dont il prétendit connaître les auteurs comme gens dignes de foi. M. de Maurepas rendit compte de tout cela au Roi, qui remit le mémoire à M. de Sartine, en lui recommandant de faire passer l'abbé Baudeau par quelques mois de Bicêtre; mais M. de Sartine intercéda pour le coupable. L'opinion générale était que l'abbé Baudeau n'avait pu communiquer ce mémoire au Roi sans que le contrôleur général le sût. Celui-ci était, de tous les ministres, celui qui affectait le plus d'être bien avec le Roi; il allait lui parler sans que Sa Majesté le prévînt. Un jour qu'il était chez Madame Victoire et avait une canne, Mme de Civrac dit à M. de Malesherbes : « Vous êtes le ministre de la Maison, vous devez savoir toutes les étiquettes : pourquoi le contrôleur général porte-t-il la canne? » — « Madame, lui répondit-il, c'est par la raison que Crispin porte des bottes. » Une chose qui flatta énormément le contrôleur général fut que le roi de Suède (1) écrivit une

(1) Gustave III, roi de Suède, fils d'Adolphe-Frédéric II et de Louise-Ulrique, princesse de Prusse, né à Stockholm le 24 janvier 1746, épousa, en 1776, Sophie-Madeleine, fille de Frédéric V, roi de Danemark, succéda à son père en 1771, parvint, en 1772, à faire accepter par les États une nouvelle constitution qui rendait à la couronne son autorité, dont le sénat et la noblesse l'avaient dépouillée depuis Charles XII , fut un des premiers souverains de l'Europe qui reconnurent l'indépendance des Etats-Unis, se déclara

Page 1