‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 113 sur 302 · LE CHATEAU DE CHAMP · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE CHAMP

Le maréchal de Noailles avait été désigné pour suivre Monsieur et Madame en Piémont, où ils devaient conduire Madame Clotilde. Ils partirent pour Chambéry le 2 septembre; le cortège se composait de vingt-deux carrosses, et le prince avait pris le titre de comte d'Alençon. A leur arrivée au Pont-de-Beauvoisin (1), le prince de Piémont les attendait; il entra chez la princesse à l'instant où elle venait de changer de chemise, la surprit fort, se jeta à ses pieds et l'embrassa. Elle lui demanda s'il ne la trouvait pas bien grosse. « Beaucoup moins qu'on ne me l'avait dit », lui répondit-il.

Je passai les 16, 17, 18, 19 et 20 août à Champ, magnifique château, bâti de pierres de taille, dans le goût de la plus noble, de la plus belle et de la plus simple architecture; de tous côtés, il y avait les plus beaux points de vue du monde. La terre valait 30,000 livres de rente, et le château, digne de loger un prince, avait été construit, soixante-dix ans auparavant, par Bourvalais (2), homme de tète et de très grand génie. Cet homme fut poursuivi par M. le Régent parce qu'il était riche, et dépouillé par la Chambre de justice; sa confiscation ayant été donnée à la princesse de Conti (3) , fille de Mme de la Vallière, pour la payer de ses pensions, Champ fut compté pour six cent et tant de mille livres.

(1) Village sur le Guier, dans l'Isère.

(2) Paul Poisson de Bourvalais, financier et fermier général, fils d'un paysan des environs de Rennes, acquit une fortune immense comprenant une partie de la Brie. Accusé de malversations, il fut emprisonné en 1716 et condamné aune amende de 4,400,000 livres; mais, en 1718, un décret lui rendit presque tous ses biens. Il mourut l'année suivante. Son manque d'instruction le mit en butte à une foule de plaisanteries et d'épigrammes.

(3) Anne-Marie, fille légitimée de Louis XIV et de Louise-Françoise le Blanc de la Baume, duchesse de la Vallière, née en octobre 4666, mariée, le 16 janvier 1680, à Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, et morte le 3 mai 1739.

M. de la Vallière (1) en hérita et le céda à Mme de Pompadour, qui, au bout de quelque temps, voyant qu'il n'était plus sur le chemin du Roi, pria le duc de la Vallière de le reprendre. Le duc le revendit plus tard à M. Michel; mais il y avait dépensé au moins 300,000 livres. Les peintures y étaient admirables, le salon surtout était boisé et peint avec un goût parfait.

Je m'y amusai énormément et j'y fus extrêmement fêté; la compagnie était très gaie : c'était la présidente de Mélat, petite femme laide et décidée; la marquise de Saint-Pern, sa sœur, plus laide qu'elle, mais plus réservée; Mmes de Roothe; le Duc, directeur du concert spirituel; puis arrivèrent successivement le président de Mélat, Michon, M. de Roothe et l'abbé de Lucker. Le dernier jour, Mme de Marbeuf me fit confidence des amours du maréchal de Richelieu pour Mme de Roothe la jeune (2), de la vertu et de la sagesse de celle-ci, et du dessein qu'elle avait de le décider à l'épouser. Cette passion du maréchal durait depuis deux ans au moins et s'irritait par les obstacles. La petite Roothe avait reçu de lui, à Champ, une lettre très tendre; mais Mme de Marbeuf craignait fort que cette jeune femme ne pût amener

(1) Louis-César le Blanc de la Baume, duc de la Vallière, né le 5 octobre 1708, fils de Charles-François, duc de la Vallière, et de Marie de Noailles ; grand fauconnier de la couronne, s'acquit un nom comme bibliophile par la magnifique bibliothèque qu'il forma à son château de Montrouge, et qui, achetée en 1788 par le comte d'Artois, fut depuis réunie à celle de l'Arsenal. Il mourut en 1780, et avec lui s'éteignit son nom. Il avait épousé, le 19 février 1732, Anne-Julie-Françoise de Crussol, née le 11 décembre 1713.

(2) Mme de Roothe, d'une famille chapitrale de Lorraine (au nombre des petits-chevaux), était une comtesse de Lavaulx; née en 1740, et d'abord chanoinesse de Remiremont, elle avait été mariée, en premières noces, à M. de Roothe de Nugent, gentilhomme irlandais faisant partie de la brigade des réfugiés catholiques au service de la France; le maréchal de Richelieu l'épousa vers 1780.

MORT DU MARÉCHAL DU MUYe 231

à bien son projet : cependant elle ne souffrait le maréchal que dans cette vue.

Le maréchal du Muy mourut le 10 octobre; il expira, à sept heures du soir, des suites de l'opération de la pierre, qui avait été pratiquée la veille par le frère Cosme (1) : elle avait duré trente-cinq minutes. La pierre, friable et molle, avait nécessité l'usage de la cuiller et des efforts multipliés pour tirer le sable; la gangrène s'était mise dans la plaie. Cette nouvelle m'atterra. Le pauvre maréchal fut heureux de mourir en brave homme et en bon chrétien : il ne pouvait prendre mieux son temps. C'était celui de tous les ministres qui aimait le plus sincèrement la vertu, l'État, le Roi et le peuple. Quelques jours avant d'être taillé, il avait dit au Roi : « Sire, dans peu de temps je serai à portée de Votre Majesté^ car ou je serai à Fontainebleau, ou je serai à Sens. » Sa tombe y était toute gravée au pied de celle de M. le Dauphin (2).

Cet homme, qui, ainsi que je le lui avais écrit lors de son entrée au ministère, avait été fait ministre comme on faisait les évêques dans la primitive Église, s'était marié comme se mariaient les bergers au temps d' Astrée. C'est lui qui prétendait que l'on ne devait jamais dire aux princes : « Voilà un fripon », mais : ]« Voilà une friponnerie. » Son oraison funèbre fut prononcée aux Invalides, le 24 avril suivant, par l'évêque de Senez : elle renfermait de grandes

(1) Jean Baseilhac, né à Pouy-Astruc, près de Tarbes, en 1703, chirurgien ordinaire du prince de Lorraine, entra après sa mort, en 1729, chez les Feuillants, où il prit le nom de frère Cosme, fut un des plus habiles lithotomistes de son siècle, et mourut le 8 juillet 1781.

(2) La pierre tombale du maréchal du Muy, avec son inscription funéraire, existe toujours dans la cathédrale de Sens, au bas des degrés du chœur, au milieu de la grande nef et du transept. Le corps, exhumé en 1793, n'a pas été rapporté comme ceux du Dauphin et de la Dauphine ; il est resté au cimetière dans un endroit qu'il serait impossible de déterminer aujourd'hui.

beautés, des choses hardies et quelques-unes de déplacées. J'y menai M. de Jonsac : il y avait un monde infini.

Peu de jours après la mort du maréchal du Muy, le Roi annonça que le choix de son successeur surprendrait tout le monde, et même celui qui en serait l'objet. En effet, malgré les vives instances de la Reine en faveur de M. de Castries (1), il prit pour ministre delà guerre M. de Saint- Germain (2). Ce général, âgé de soixante-huit ans, habi-

(1) Charles-Eugène-Gabriei de la Croix, marquis de Castries, né le 25 février 1727, fit en qualité de mestre de camp les campagnes de Flandre de 1743 à 1748, assista aux batailles de Dettingen, de Fontenoj, de Raucoux et au siège de Maëstricht; servit comme brigadier en Allemagne sous le prince de Soubise; fut blessé à Rosbash en 1757, combattit à Lutzelberg, à Minden, et vainquit Brunswick à Clostercamp en 1760: maréchal général des logis en '1762, commandant en chef de la gendarmerie, gouverneur général de la Flandre et du Hainaut en 1763. ministre de la marine en 1780. maréchal de France en 1783, il fut membre de l'Assemblée des notables en 1787, désapprouva les changements projetés, émigra, commanda une division de l'armée des princes, en Champagne, en 1792; dirigea, avec l'aide du comte de Saint-Prix, le cabinet de Louis XA1I1 fixé à Blankenbourg, et mourut à Wolfenbuttel le 11 janvier 1801. Il avait épousé Gabrielle-Isabeau-Thérèse de Rosset de Fleurv, fille de Jean Hercule de Rosset, duc de Fleury, et de Marie Rey.

(2) 28 octobre 1775. — Le choix de M. de Saint-Germain, qui a déconcerté les vives instances que la Reine faisait pour M. de Castries, a produit quelque chose de singulier : on a, dit-on, persuadé à Sa Majesté que, tant qu'elle ne pourrait enchaîner le Roi par le plaisir, elle ne serait jamais la maîtresse. En conséquence, on lui a insinué de revenir à la charge pour cette petite opération que le Roi avait déjà deux fois consenti à se faire faire, sans en venir à l'exécution. Il a promis encore cette fois. Andouillé, premier chirurgien du Roi, devait opérer. Le bruit courut jeudi qu'il la ferait dans la matinée. Un homme de la Faculté, que l'on n'a pas voulu me nommer, mais qui n'est ni Lieutaud, ni La Force, a représenté au Roi que cela pouvait être dangereux, qu'il faudrait qu'il restât cinq ou six jours sans sortir, qu'il pouvait avoir conservé quelques restes du virus de la petite vérole inoculée, et qu'il fallait encore attendre. Il a détruit toutes les bonnes raisons que la Reine lui avait fait suggérer par d'autres, et l'opération ne s'est pas faite. C'est cet homme de la Faculté qui l'a conté lui-même à celui qui l'a rendu à l'abbé du Vaucelles, de qui je le tiens. (Journal de Moreau.)

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