‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 114 sur 302 · M. DE SAINT-GERMAIN MINISTRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

M. DE SAINT-GERMAIN MINISTRE DE LA GUERRE

tait une petite maison auprès de Colmar, où il vivait de son champ. Il avait essuyé une banqueroute en Hollande, qui l'avait privé de cent mille écus, que le roi de Danemark lui avait donnés. M. du Muy et M. de Maurepas, à l'instigation du chevalier Dubois, son ami, récemment nommé, par M. de Malesherbes, commandant de la garde de Paris et chevalier du guet, lui avaient obtenu du Roi une pension de dix mille livres, dont il n'avait pas encore reçu un sol. Il a pu voir, dans les bureaux de la guerre, la feuille sur laquelle était le bon du Roi; elle portait — et c'était M. du Muy qui l'avait ainsi faite : « On ne propose pas à Sa Majesté de placer cette pension sur V extraordinaire des guerres, de crainte que M. de Saint-Germain ne se croie attaché au service de la France, mais bien sur le trésor ro y al, afin qu'elle ne soit qu'une preuve de la bienfaisance de Sa Majesté. »

Mme de Civrac, en m'apprenant sa nomination, me dit très plaisamment : « Ce choix est sublime, et il faut qu'il le soit, car autrement il serait extravagant. » La comtesse Jules de Polignac, qui partageait l'opinion de la Reine et n'était nullement contente du choix de M. de Saint-Germain, fit cette réflexion : « 77 est bien juste que ce nouveau ministre de la guerre accorde la grâce de tous les déserteurs (1). » Cela pourtant n'était pas juste, si, comme on me l'a affirmé, ce n'avait été qu'avec l'autorisation du Roi qu'il avait quitté le service de la France. Cette même comtesse Jules me conta ensuite un mot de ce temps-là du duc de Brissac. Quand M. de Saint-Germain passa au service du Danemark, le roi Louis XV

(1) Allusion à la façon dont on prétendait qu'en 1760 il avait quitté le service de la France pour passer à celui du Danemark, et à l'amnistie qu'il venait d'accorder aux déserteurs qui rejoindraient leurs drapeaux.

avait dit : « Il a renvoyé son cordon rouge (1). » — « Oui, répliqua le duc; mais son serment, Va-t-il aussi renvoyé? »

Le courrier qui porta à M. de Saint-Germain la lettre du Roi le trouva en redingote et en bonnet de nuit, cultivant son jardin. Immédiatement, le comte écrivit au Roi et à M. de Maurepas; il mandait au premier qu'il sacrifiait toutes ses répugnances dès qu'il s'agissait d'obéir à SaMajesté. Le 26 octobre, on l'attendait à Versailles; mais il n'était point encore là au moment où l'on entrait à la comédie. « On donne /'Amoureux de quinze ans (2), dit alors le Roi à M. de Maurepas, cela vous va à merveille; aussi je tiendrai le Conseil à votre place, à cinq heures et demie. » Au débarquer, M. de Saint-Germain descendit au Grand Cerf; on ne put le loger, et il fut obligé de s'en aller dans un cabaret borgne. Il se divertit à y demander un lit : on l'assura que tout était plein, parce que l'on attendait le ministre de la guerre. M. de Maurepas accourut bientôt, emmena le comte et l'installa dans son appartement de ministre.

Le chevalier de Monteil (3) prétendait avoir ouï dire, en Allemagne, à M. de Saint-Germain lui-même : « On m'a prédit autrefois tout ce qui m'est arrivé de bien et de mal dans ma vie. et même mes maladies, et je vous étonnerais fort si je vous disais tout ce qu'on m'a encore annoncé pour l'avenir. »

Ce M. de Saint-Germain avait été jésuite et préfet de M. d'Estaing. Il entreprit aussitôt des réformes et des économies. Dans l'audience qu'il accorda aux chevau-

(4) On lit dans le Journal de Moreau, à la date du 24 décembre 4760 : « M. le comte de Saint-Germain renvoie son cordon rouge au Roi et quitte le service de la France. »

(2) Comédie en trois actes, mêlée d'ariettes, par Pierre Laujon, jouée pour la première fois en 4770, sur le théâtre de Chantilly, pendant les fêtes du mariage de Louis-Henri-Joseph, duc de Bourbon, depuis princedeCondé,etde Louise-Thérèse-Bathilde d'Orléans.

(3) Le chevalier de Monteil était capitaine des Suisses de la garde du comte d'Artois.

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