M. D'ESPREMESNIL ET LES ÉCONOMISTES
A cette époque, les affaires de M. Turgot tournaient mal. Dès le début de l'année, on avait annoncé sa retraite future, et l'on assurait que M. de Maurepas s'était promis de s'en débarrasser, depuis qu'au sacre, il avait travaillé avec le Roi. Comme successeur, on nommait Cromot ou un M. de la Haye qui avait autrefois dirigé les finances du roi de Prusse ; mais M. Turgot se croyait très bien appuyé, et le Roi était encore convaincu qu'il y avait cabale contre lui, et que sa besogne était bonne. Cependant, on dénonça au Parlement, garni de ses pairs, une brochure de M. de Condorcet (1)^ faite pour justifier les opérations et les édits du contrôleur général. L'auteur, en parlant des corvées, prétendait que le Parlement rejetterait ces édits, parce qu'il était composé de maltôtiers et de possesseurs de terre. M. d'Esprémesnil s'emporta contre les économistes, que Voltaire appelait les convulsionnaires des encyclopédistes, les taxa de secte dangereuse et insolente, à la tête de laquelle un ministre n'avait pas craint de se mettre. Le Parlement prononça un arrêt condamnant l'ouvrage et l'auteur au mépris; on l'imprima avec le réquisitoire de l'avocat général; le dispositif portait que ce misérable opuscule ne valait pas même la peine qu'on le flétrît.
Un peu plus tard, M. le prince de Conti dénonça égale-
(1) Marie- Jean-Antoine-Nicolas Caritat. marquis de Condorcet, né en 1743 à Ribemont, près de Saint-Ouentin , mathématicien, philosophe et publicisle, membre de l'Académie des sciences en 1769, secrétaire perpétuel de cette Compagnie en survivance dès 1773, titulaire en 1788, collaborateur de Y Encyclopédie, membre de l'Académie française en 1782, embrassa la cause de la Révolution; nommé député à l'Assemblée législative en 1791, puis de la Convention, il vota avec les girondins, lut dénoncé comme brissotin par Chabot, mis hors la loi et obligé de se cacher ; ayant quitté sa retraite, il fut arrêté et conduit à la prison de Bourg-la-Reine, où il s'empoisonna en mars 1794.
ment un travail sur les drmts féodaux, fait par un ami et un protégé du contrôleur général. Le but était d'y prouver que les seigneuries étaient des abus, et que les paysans feraient bien de s'en affranchir; il était très propre à ameuter les habitants des campagnes. On le condamna au feu et Ton ordonna information contre l'auteur . Ce qu'il y a de très singulier, c'est que l'on imprima et l'on débita des mémoires contre les édits mêmes. Le contrôleur général voulait, disait-il, persuader le public; mais tout cela tournait contre sa besogne, car, pour persuader, il était obligé de souffrir la contradiction. Cromot me conta une très plaisante mystification d'un économiste, qu'on décida à composer un ballet en l'honneur de M. Turgot : il y faisait danser Triptolème et Cérès. La Cérès était Mme Danville. Linguet, à qui l'on remit une copie de cet ouvrage, en rendit compte dans ses feuilles. Mme Danville comme Mme Blonde 1 (1) étaient amies de Turgot; de ces deux femmes, la seconde l'exhortait fort à quitter le ministère, tandis que l'autre lui conseillait de rester jusqu'à ce qu'on le chassât.
De nouvelles dénonciations arrivèrent bientôt contre M. Turgot, qui courut les plus grands risques. Le Parlement jura sa perte ; ce ministre, par un faux calcul sur la caisse de Poissy, ne trouva pas dans l'impôt de cinq francs par tête de bœuf, qu'il avait substitué aux intérêts que le Roi percevait sur le prix de chacune de ces bêtes, le revenu qu'il en attendait. Le faux calcul venait de ce qu'il avait compté qu'il entrait à Paris autant de bœufs qu'il y en avait autrefois payant l'impôt à Poissy, ce qui
(1) Femme de .Jean Blondel, avocat, né à Reims en 1733, qui défendit Mlle d'Oliva dans le procès du collier, fut nommé en 1803 conseiller, puis président de la Cour d'appel de Paris, collabora à la rédaction du Code criminel et mourut en 1810.