DISGRACE DE M. TURGOT
n'était pas. Pour réparer son erreur, il fît mettre une addition d'impôt, montant à quatre livres, sur chaque tête de bête à cornes amenée à Paris. Cette charge, non ordonnée par un édit, fut un nouveau titre d'accusation. Néanmoins le contrôleur général prétendit, en plein Conseil, que l'on sentait déjà les bons effets de ses édits, parce que l'on ne payait la chandelle que huit sous. M. de Miromesnil le contredit. Le vrai était que M. Turgot avait appelé à Paris un marchand de Charenton qui, effectivement, la donnait à huit sous; seulement il lui avait promis de le dédommager. A ce moment, pourtant, je lus avec plaisir son édit sur la liberté du commerce des vins; mais alors il avait perdu la confiance du Roi; la Reine, et tout ce qui l'environnait, était contre lui. Le vendredi 10 mai, il se présenta pour avoir une explication avec le Roi; M. de Vergennes était dans le premier cabinet : Sa Majesté l'avait mandé pour travailler. Envoyant arriver M. Turgot, il s'écria : « Ceci est donc un comité? » — « Non, répliqua l'autre, je viens proprio motu. » M. de Vergennes travailla, et après le travail annonça son confrère. Le Roi témoigna la plus grande colère et pensa fausser une clef en fermant un tiroir. En sortant, M. de Vergennes dit au contrôleur général : « Je vous ai annoncé... » Le Roi se montra à la porte, et s'adressant au ministre
qui attendait : « Que voulez-vous? Je n'ai pas le temps de
vous parler », et sur-le-champ tourna le dos. Le lendemain, M. Turgot tenta trois fois inutilement de voir le Roi, et crut enfin être reçu après le débotté ; mais l'huissier lui refusa la porte, en disant que Sa Majesté n'était visible pour personne. Le surlendemain, dès huit heures du matin, M. Bertin alla, de la part du Roi, lui demander sa démission. Le contrôleur général fut très surpris, car il ne s'y attendait pas, malgré tout ce qui s'était passé.
M. de Malesherbes venait de donner la sienne, et sortait de chez M. Turgot quand M. Bertin y entra. Il remonta gaiement et lui dit : « Je comptais partir seul, nous partirons donc ensemble. » Depuis plus d'un mois, M. de Malesherbes voulait absolument quitter le ministère : la besogne était trop au-dessous de lui. Il répétait souvent : « M. de Maurepas rit de tout, M. Turgot ne doute de rien; je doute de tout et je ne ris de rien : voilà un /"..... ministère. » M. de Maurepas, en effet, s'amusait de tout, et la bonne Mme de la Ferté-Imbault (1) crut, un jour, devoir lui faire une visite, ainsi qu'à Mme de Maurepas, pour les avertir qu'ils perdaient l'État. Le mari, suivant son habitude, ne fit qu'en rire; la femme en pleura.
A l'occasion de la nomination de M. Amelot au département de la Maison du Roi, on eut une nouvelle preuve de la légèreté avec laquelle M. de Maurepas traitait les affaires de l'État, car ce ministre, en le mettant en place, fît cette réflexion : « Ils doivent être las des gens d'esprit; nous verrons s'ils aimeront mieux une bête. »
M. de Clugny (2) fut appelé au contrôle général. M. Bertin, chargé par intérim du portefeuille de la finance, lui dépêcha un courrier à Bordeaux. Il en expédia un autre à M. de Flesselles, à Lyon, afin de suspendre les opérations qu'il devait faire, avec M. de Trudaine (3), pour l'exécu-
(1) Marie-Thérèse Geoffrin, marquise de la Ferté-Imbault, fille de la célèbre Mme Geoffrin, née à Paris le 22 avril 1715, épousa en 1733 le marquis de la Ferté-Imbault, fils du comte d'Étampes, resta veuve à vingt et un ans, se montra l'ennemie déclarée des philosophes et des encyclopédistes, composa des volumes d'extraits des philosophes païens et des philosophes chrétiens, mit, à la demande de Mme de Marsan . son travail à la portée de Mesdames Glotilde et Elisabeth, et mourut à Paris en 1791.
(2) Jean-Étienne-Bernard de Clugny, baron de Nuits, né à Dijon en 1729, contrôleur général des finances, établit en France la loterie royale, et mourut à Paris le 18 octobre 1776.
(3) Jean-Charles-Philibert Trudaine de Montigny, né à Clermont