‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 134 sur 302 · MME DE SAINT-VINCENT · texte numérisé non relu

MME DE SAINT-VINCENT

rapporté par M. Trouvé, député de Bordeaux, et me fut confirmé par le maréchal de Richelieu lui-même, qui savait toute la haine qu'il avait excitée.

Le maréchal avait, à cette époque, un procès qui durait depuis plusieurs années avec une Mme de Saint- Vincent, femme d'un président à mortier d'Aix, séparée de son mari, et qui, pendant vingt ans, avait été enfermée dans un couvent du diocèse de Rodez pour libertinage, et cela, sur la demande de la famille. Elle était parente du maréchal; après la mort de l'évêque de Rodez, elle s'était adressée à lui pour qu'il lui fît obtenir de changer de couvent. Il en vint à bout, et ne la vit alors qu'à sa grille, à Poitiers, où elle avait été transférée. Il assurait qu'il n'avait jamais couché avec elle, et alléguait son extrême laideur. Depuis la mort de Louis XV, étant à Bordeaux, il apprend, par une lettre de son intendant, qu'on lui a présenté pour près de deux cent mille livres de billets de lui, faits à l'ordre de cette femme. Il lui écrit pour savoir ce que c'est que cette aventure. Elle lui répond : « Je suis aussi surprise que vous, et je n'y ai aucune part. » Cependant, M. de Sartine est instruit, la fait surveiller. Une lettre qu'elle écrit à un nommé Bénévent, coquin subalterne, et par laquelle elle lui demande l'argent qu'il a promis de lui faire trouver, et lui annonce qu'elle est décidée à partir le lendemain, avec l'abbé de Villeneuve, son neveu, pour éviter tous les dangers qu'elle court, détermine à la faire arrêter. Elle est mise à la Bastille. Sur-le-champ, cette affaire devient objet d'intrigues : la famille, qui a fait enfermer cette coquine, crie à l'oppression et demande sa liberté; éclaircissements chez M. de la Vrillière; M. de Castellane et M. de Villeneuve y viennent réclamer leur parente. M. de Lessart, maître des requêtes, qui s'y trouve pour le maréchal, prouve qu'elle a voulu se sau-

ver. L'affaire est mise en justice; les billets sont déposés au greffe et se montent à 450,000 livres; on s'inscrit en faux ; décret contre Mme de Saint- Vincent ; Bénévent est arrêté. Les papiers de l'un et de l'autre sont saisis : ou y trouve un journal de cette femme, écrit de sa main, et qui atteste les plus horribles vilenies. Les experts nommés par le ministre s'étaient prononcés pour la fausseté des billets; on en nomme d'autres en justice. Les coupables sont interrogés : ils se coupent; en un mot, on veut faire de ce procès une seconde aventure Morangiès. Cette affaire traîna longtemps et devint embarrassante; plusieurs parents de Mme de Saint- Vincent signèrent un mémoire qui était un affreux libelle, plein d'outrages contre le maréchal et ne venant en rien à la discussion. Celui-ci, par requête, en demanda la suppression, et ne put l'obtenir malgré tous les efforts des Pairs et malgré les instances de M. le prince de Conti. Quant aux conclusions du procureur général, elles furent à déclarer les billets faux et faussement attribués au maréchal, et à mettre hors cour les accusés.

Le jugement fut très singulier : il ne put être rendu qu'à deux heures après minuit, quoique les juges se fussent réunis à dix heures et demie du matin. Il portait qu'à la requête du maréchal, il serait procédé à une nouvelle visite et à un nouveau rapport d'experts sur les lettres de change, lesquels vérifieraient l'écriture sur la lettre de tel jour; qu'il serait aussi procédé à une addition d'information, dans laquelle on entendrait Marion, intendant du maréchal, la femme de chambre de Mme de Saint-Vincent et tous procureurs et gens d'affaires, et que, par provision, la dame de Saint-Vincent serait élargie, pour se représenter toujours en état de décrétée de prise de corps.

Tout le monde, et Monsieur en particulier qui me

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