‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 135 sur 302 · MILE DE GALLIFFET · texte numérisé non relu

MILE DE GALLIFFET

demanda des nouvelles de ce jugement, trouva que c'était un déni de justice. L'arrêt avait passé de cinquantesix sur quarante, et ces quarante, parmi lesquels les seuls pairs étaient M. de Choiseul et M. de la Rochefoucauld, étaient d'avis de déclarer les billets nuls propter sordes, le maréchal non recevable dans sa plainte, et le condamner en tous les dommages et intérêts. Le maréchal fit bonne mine, mais fut très affecté, et, quelque temps après, il me consulta sur les moyens de se pourvoir au Conseil dans le cas où l'injustice prévaudrait contre lui, car les nouvelles enquêtes que l'on faisait alors étaient furieuses. Je lui donnai mes idées; il désira de plus que je lui préparasse quelque chose pour ce cas-là. Cela m'était bien difficile; je n'eus pourtant pas le courage de refuser. Le procès continua, en effet, et les armées restèrent en présence. On se chanta pouilles; il se forma une cabale terrible, qui chercha à perdre le maréchal : c'était une bataille qu'on se livrait, et non un jugement que Ton attendait. Dans ce temps-là, l'armée Saint- Vincent perdit un chef fort acharné : c'était le président Rolland, qui avait dit en pleine assemblée, comme M. de Saint-Fargeau l'a avoué au maréchal : « Nous n'aurons pas de peine à trouver un coupable dans l'homme qui a fait enregistrer Védit de suppression du Parlement de Bordeaux (1). » Le fils unique du maréchal de Richelieu, le duc de Fronsac, avait épousé Mlle de Galliffet. Celle-ci n'avait que trois ans lorsque je devins son meilleur ami ; elle m'aima jusqu'à huit. Jamais enfant ne m'a tant frappé par la vivacité comme par la justesse de son esprit, et tant attaché par la droiture de son àme. Je ne l'avais plus

(1) La marquise de Créquy raconte que. pendant sa dernière maladie, le maréchal de Richelieu protestait encore que la présidente de Saint- Vincent n'était qu'une voleuse.

revue depuis cette époque, et, dans un billet qu'elle eut occasion de m'écrire ayant à peine dix-neuf ans, elle me parlait de sa vieillesse. Je lui répondis par des vers qui ont trouvé place dans mon Pot pourri de Ville-d'Avraij (1). Elle avait perdu sa mère, Mme de Galliffet, née Lévy, mariée en secondes noces à M. de Sarsfield, à laquelle je n'ai jamais pardonné d'avoir livré, par une très plate ambition, une enfant si chérie et si digne de l'être, au duc de Fronsac, le plus maussade des monstres.

Je ne pensais nullement à cette charmante G'rancé (2), et ce fut par le plus grand hasard du monde que, le comte d'Aranda m'ayant prié à dîner à un voyage de Marly, je la distinguai au milieu de la nombreuse compagnie qu'il avait également invitée. Elle n'attendit pas que j'allasse à elle : elle courut à moi, me fît mettre à table auprès d'elle, et nous ne nous quittâmes plus. Je fus flatté, je l'avoue, du bon air que cela me donna. Ce fut bien autre chose à la sortie du dîner; elle me prit par le bras et me dit : « J'ai mille choses à apprendre de vous: il me faut d'abord toutes vos chansons; ma mère les savait par cœur, et vous viendrez, s'il vous plaît, me les chanter sur le gazon. » Ivre de joie, je sors avec elle, ne voyant qu'elle, ne pensant qu'à elle. Je ne m'aperçois pas que toute la Cour nous avait suivis; ce fut le bruit des applaudissements qui me réveilla. Que faire? Je sentis que j'allais être l'histoire du jour, et je me sauvai. Qu'est-elle devenue, cette charmante duchesse? Elle est, dit-on, en pays étranger avec son fils (3). Elle doit avoir une sœur de mère nommée Gabrielle de Sarsfield.

(1) Page 145 du Pot pourri de Ville-d'Avray.

(2) La duchesse de Fronsac qui, en 1788. devint duchesse de Richelieu.

(3) Armand-Emmanuel-Septimaine du Plessis, duc de Richelieu, né à Paris en 1706, premier gentilhomme de la chambre de

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