LA PARTIE DE CHASSE DE HENRI IV
chose impossible. La seconde de ces pièces avait été faite par l'abbé de Voisenon; elle fut si mal jouée, si dépecée, que l'auteur en fut très mécontent. Personne ne savait son rôle; ma femme, en se trompant de réclame, fit sauter plusieurs scènes : cela me donna l'occasion d'un couplet de chanson, auquel l'abbé riposta par trois autres (1). Ces plaisirs n'empêchèrent point le petit cavag-nolede Mme de Polignac, dont on donna aussi plusieurs représentations.
M. de Jonsac, l'évèque de Saintes (2) et le marquis de Senneterre y vinrent dîner le jeudi. Nous devions aller jouer à Fourmont La partie de chasse de Henri IF, dans laquelle j'avais appris le rôle de Bellegarde. Le comte Turpin y devait faire le rôle de Henri IV; mais le matin du vendredi, jour indiqué parce que le jeudi il y avait, à Paris, chez le maréchal de Soubise, une assemblée pour les règlements de la cavalerie, il écrivit que le maréchal avait encore besoin de lui. Il fallut donc substituer d'autres amusements à ceux-là, et le soir nous jouâmes avec des paravents, devant toute la société, un proverbe dont le
(i) L'abbé de Voisenon avait apporté avec lui, pour amuser la société, un portefeuille plein de pièces de sa façon que nous jouâmes tous comme des cochons. L'une de ces pièces avait pour titre : Les veuves de Sauvigny. Il s'était mis dans le parterre et faisait des grimaces de possédé en voyant sa pièce si indignement jouée. Cela me donna l'idée du couplet suivant :
Cet aumônier de la nature, Cet archiprêtre d'Apollon, Qui joint au regard d'Épicure Le sourire d'Anacréon, Enfant gâté de tant de belles, Des Grâces heureux favori, N'eût jamais trouvé de cruelles Sans les Veuves de Sauvigni.
{Journal de Moreau.)
(2) Germain de la Chateigneraie, nommé évèque de Saintes le 25 mars 1764, mort le 29 septembre 4781 .
jeune Turpin était l'auteur, et qui avait pour titre : Le blanc et le noir, avec une parade de la composition de Favart, où il remplit très hien le rôle d'un charlatan. Ma femme y rit comme une folle, et cela fut très bon par la gaieté et par l'impromptu, quoique le tout ne valût pas grand'chose.
Au milieu de tous ces plaisirs, le spectacle des petites intrigues nous divertissait beaucoup; le pauvre marquis de Chimène, plus triste que jamais, boudait M. de Turpin le fils, qui en voulait à sa femme; le premier président, plus amoureux que jamais de la Chimène, était jaloux du Turpin, qui avait l'air d'être préféré : il suivait partout son infidèle. Il alla la chercher, un après-midi, jusque dans la garde-robe de Mme de Turpin, où il craignait qu'elle n'eût donné rendez-vous au housard. La petite Chimène en sortit; Mme de Turpin y entra à son tour. Le premier président se trompa vraisemblablement, car il remboursa un soufflet dont il ne s'est jamais vanté, ce qui fit bien rire celle qui l'avait donné, ainsi que l'abbé de Voisenon et moi à qui elle le conta.
Cette Mme de Turpin était grande comme une perche, se tenait mal, mais avait la tête jolie, l'imagination vive et chaude; elle raffolait, de l'abbé de Voisenon et ne s'en cachait pas; celui-ci, alors âgé de soixante-quatre ans. ridé comme une pomme cuite, était dans l'enthousiasme d'une passion de tête. Il passait sa vie avec elle, lisait à ses côtés son office dans un gros bréviaire romain fort crasseux, fermait le livre, lui disait des choses incroyables, composait des couplets de la plus haute folie; c'était un spectacle qui m'amusait prodigieusement. Je me mis tout de suite à leur ton et je fus de toutes leurs confidences. L'abbé cherchait à persuader à Mme de Turpin qu'elle était un génie, et il était visible qu'il lui communi-