‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 143 sur 302 · MME DE TUR1MN ET L'ABBÉ VOISENON · texte numérisé non relu

MME DE TUR1MN ET L'ABBÉ VOISENON

quait un peu de sa verve : elle faisait comme lui des vers galants, souvent assez fades, mais qui avaient de la facilité. Elle n'était occupée que de lui et de ses productions, ne le quittait pas plus que l'ombre ne quitte le corps, et ne se croyait heureuse que du jour où elle avait donné à ce petit charmant une bride couleur de rose.

Le housard Turpin, le jeune, caracolait pendant ce temps-là autour de la Chimène, faisait des vers pour elle et mieux que des vers. L'histoire scandaleuse était qu'à ce voyage, il l'avait soufflée au premier président : il m'avait montré un couplet, improvisé en présence de sa belle-mère et de l'abbé, qui annonçait du moins son projet.

J'oubliais de parler de Fourmont ; c'était un gros fief, près de Ris, et dans la terre même de Ris. Le château était vieux et menaçait ruine, mais la situation en était charmante, entre la rivière qui coulait au bout du jardin et le grand chemin qui passait au bout de l'avenue, et sur lequel il y avait un joli cabinet. Le parc était de près de deux cents arpents; le fief, au total, produisait au moyen de la régie, car il n'était pas affermé, environ neuf mille livres de rente, et se serait affermé tout au plus six mille. M. de Turpin avait vendu une terre en Poitou afin d'acheter cette maison d'un épicier de Paris, qui la lui avait cédée moyennant 234,000 livres avec tous les meubles. Il s'y trouvait une bonne et belle basse-cour, un colombier, tous les bâtiments d'une ferme. Jusqu'alors, on y avait dépensé plus pour les plaisirs de société que pour la beauté et la perfection du local. Il y avait un théâtre, un magasin d'habits; le Turpin était le meilleur garçon du monde : c'était un hurluberlu en cheveux blancs, qui aimait sa femme qu'il nommait sa chère Sarmate. était occupé de vers, de livres, de comédies, et regardait l'abbé comme une brochure intéressante qu'il permettait à sa Sarmate

de feuilleter tant qu'elle voudrait. A Paris, ils avaient déménagé et pris une maison sur le boulevard, où ils logeaient tous ensemble.

Cet homme eut, toute sa vie, des disparates très plaisants. M. de Jonsac conta à ma femme qu'il le vit un jour à la Trappe, traînant la brouette et cherchant à aller au ciel par le chemin le plus court. Au bout de quelque temps, il le retrouva à dîner à l'Institution, chez son père à lui, M. de Jonsac, avec qui il s'était lié à la Trappe, où celui-ci allait faire des retraites. Après le dîner, M. de Jonsac lui dit : « Turpin, veux-tu que je te mène? Où désirestu aller? » — « Ah! je t'en prie, mon cher Jonsac, mène-moi rue Saint-Martin, chez une fille charmante que j'aime à la folie. Je n'ai pas pu la revoir depuis que je suis sorti de la Trappe. » M. de Jonsac le descend dans la rue Saint-Martin, et le dépose à l'entrée d'une allée où il le laisse. Deux jours après, il rencontre Turpin à l'Opéra et lui demande : « Eh bien! mon ami, tu as eu beaucoup de plaisir? Elle a été bien aise de te revoir? » — « Ah! mon cher Jonsac, j'ai joué de guignon : je ne l'ai plus trouvée. » — « Quoi! on te Va soufflée » — « Hélas! oui; elle a été pendue, il y a justement huit jours : elle se mêlait un peu de receler. Que veux-tu que je fasse ? je n'ai du bonheur à rien ! »

Le mardi 6 avril 1779, M. l'abbé Bertin m'écrivit une lettre qu'il me priait d'envoyer à mon frère, l'avocat au Conseil, et par laquelle il se plaignait de la conduite singulière que Vormes, mon autre frère, tenait avec le député de Périgueux. Cette affaire me causa beaucoup de chagrin; je m'y trouvai entre mon frère, qui avait tort, et le ministre, auprès de qui j'aurais voulu l'excuser; elle mérite que j'en parle ici.

Quatre ans auparavant, dans différentes conversations que j'avais eues à la campagne avec M. l'abbé Bertin, il

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