‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 151 sur 302 · COMPTE RENDU DE NECKER · texte numérisé non relu

COMPTE RENDU DE NECKER

j'envoyai au Journal de Paris un mot par lequel je crus devoir le défendre. Le Parlement, après avoir fort goûté ce directeur général, avait changé de dispositions à son égard : des commissaires, nommés par cette Compagnie, avaient examiné les lettres patentes expédiées par l'administration provinciale du Bourbonnais, et l'on venait de découvrir un mémoire de M. Necker, dans lequel, en exposant ses plans au Roi. dès le commencement de son ministère, il lui disait que cette administration provinciale, à la longue, le conduirait à éviter toutes les résistances des Parlements, de la vérification desquels on pourrait se passer. Mais comment avait-on connu ce mémoire, qui effectivement avait été donné? Après le Roi, M. de Maurepas seul l'avait eu, et il assurait qu'il n'en avait jamais parlé. Était-ce donc Lessart, maître de requêtes, qui l'avait communiqué à son ami le président de Gaseq? Et celui-ci n'avait-il pu le montrer de son vivant, ou n'avaiton pu le lire pendant sa maladie? On justifia Lessart en disant que les scellés des papiers n'étaient pas levés chez lui, et cela était vrai. Au reste, si les administrations provinciales devaient rendre inutile la vérification, comment prétendre qu'elles ne touchaient pas à la Constitution?

D'aucuns affirmèrent que ce mémoire de 1778, attribué au directeur général, avait été écrit par le marquis de Pezay. On finit par apprendre que M. Necker en était bien l'auteur, qu'il l'avait fait imprimer, pensant qu'il exciterait autant d'enthousiasme que le Compte rendu, et que, par là, il avait voulu tourner contre le Parlement l'effet de l'intrigue dont celui-ci était alors le foyer. On sut aussi que le premier président du Parlement avait été mandé à Marlv, que le Roi l'avait entretenu en particulier, et l'avait chargé d'avertir son Corps des défenses qu'il lui faisait de poursuivre l'affaire de ce mémoire. Néanmoins, le Roi

lui-même dut bientôt abandonner le directeur général.

Le lundi 22 octobre 1781, la Reine, à dix heures du matin, fut prise des petites douleurs, et à onze heures, des grandes. A une heure un quart, elle mit heureusement au monde un Dauphin (1). Personne ne s'y attendait; M. le duc d'Orléans fut le seul prince qui se trouva là; encore vint-on l'avertir dans les bois de Fosses-Reposes, où il chassait. Il accourut à cheval, ventre à terre, et n'arriva que vingt minutes avant l'accouchement. J'allai le soir à Versailles, où je fus témoin des transports de la joie publique : il y eut illuminations et feu d'artifice.

Le lendemain, je passai la journée à Chambourcy, et ce fut en rentrant chez moi, à Ville-d'Avray, que je connus la funeste nouvelle de la mort de ma mère. J'étais alors fort en correspondance avec ma famille de Saint-Florentin, au sujet d'un emploi militaire que je voulais faire obtenir au petit de Feu (2); c'est par une lettre de lui que j'avais appris que ma mère était incommodée; mais je n'avais été prévenu que c'était d'une cruelle dysenterie que par l'ordinaire du 15, arrivé le 16 à Ville-d'Avray. Cependant, le mercredi 17, elle avait soupe gaiement d'une aile de poulet et ri avec mon frère le médecin, quand à dix heures du soir elle fut frappée d'une attaque de paralysie, dont elle mourut le 20, sur les cinq heures de l'après-midi. Je courus, accompagné de l'abbé Léthoré et de M. de Valcourt, annoncer cette triste nouvelle à ma

(1) Louis-Joseph-Xavier-François, Dauphin de France, mortàMeudon le jeudi 4 juin 1789.

(2) Edme-Marie-Simon de Feu de Lignière, écuyer. chevalier de Saint-Louis, né à Saint-Florentin (Yonne) le 2 juin 1766, fils d'Edme de Feu et de Marie-Louise-Thérèse le Beau : entra en avril 1782 aux chevau-légers de la garde ordinaire du Roi, sous les ordres du duc d'Aiguillon; fut lieutenant-colonel d'état-major, et mourut à Sens le 16 février 1838. 11 avait épousé Jeanne-Marie- Victoire du Maney.

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