PRÉSENTATION AU ROI DE L'HISTORIOGRAPHE DE FRANCE
et à qui j'ai parlé. » Je lui bégayais le mot de reconnaissance, lorsque M. de la Vrillière entra et vint lui annoncer que cela était fait. Je le saluai de loin; il me fit une mine qui voulait dire que je fusse content. J'allai l'attendre chez lui et lui adressai mes remerciements ; j'y rencontrai Mesnard de Chousy, qui me marqua un peu d'humeur de ce que cela n'avait pas passé par lui.
Le lundi, j'assistai au lever de Monsieur, et, après avoir obtenu une audience dans son cabinet, je lui fis le premier hommage de la grâce que le Roi m'avait accordée. Il m'assura qu'il en était très aise. Madame Victoire, à laquelle j'allai ensuite faire ma cour, m'aborda en me disant : «Ayez avant tout votre brevet; au reste, quand fai parlé de vous au Roi, je Vai trouvé tout au mieux disposé à votre égard. » Je courus chez M. de la Vrillière pour solliciter ce brevet; le duc me sembla préoccupé et de mauvaise humeur ; il était en besogne pour expédierl'expulsion des ministres, et je le devinai. Je m'adressai à Chousy, qui pensa me chercher querelle, mais m'annonça que je pouvais me faire mettre dans la gazette et me faire présenter.
Je passai ensuite chez Mme la comtesse de Noailles ; porte fermée. Je laissai une lettre pour la Reine et une pour elle, à laquelle elle répondit par un compliment très flatteur. Je fis part de ma place à tous les ministres, à Mine d'Armagnac et à Mme de Périgord, à M. de Montmorin, à Mme de Talleyrand; enfin, le 24 août, je fus présenté dans le cabinet du Roi par le duc d'Auniont (1)^ très satisfait de présenter le pendant de Marmontel. Le
(1) Louis-Marie-Augustin, d'abord marquis de Yillequier, puis duc d'Aumont, né le 29 août 1709, premier gentilhomme de la chambre du Roi en 4723, lieutenant général des armées en 1748, gouverneur du Boulonnois. de Boulogne, de Compiègne, et capitaine des chasses en 1751, mort le 15 avril 1782. Il avait épousé, le 29 avril 1727, Victoire-Félicité de Durfort-Duras, auparavant veuve de Jacques II, duc
Roi me fit une mine très gracieuse ; mais quand je fus présenté à la Reine par la comtesse de Noailles, je remarquai que Sa Majesté lui parlait avec quelque irritation, et l'on dut s'en apercevoir. L'abbé de Vermond, de la meilleure foi du monde, me mit au courant de cette petite colère de la Reine : elle prétendait que je n'aurais pas dû demander ce titre d'historiographe de France sans son agrément, et que je lui avais manqué. Elle l'avait dit à Monsieur, qui lui avait répondu : « lia aussi une charge chez moi, et je n'ai point eu la même délicatesse que vous. » La Reine avait répliqué : « Votre exemple n'est pas une règle pour moi. » L'abbé de Vermond m'apprit qu'elle poussait la délicatesse au point d'avoir chanté pouilles au contrôleur général, parce qu'il avait donné un emploi au fils d'un de ses domestiques sans sa permission; elle lui avait dit : « Il semble que vous vouliez corrompre mes gens. »
Cette rancune de la Reine dura longtemps : au mois de juin de l'année suivante, étant dans son carrosse avec la petite comtesse Jules de Polignac (1), qui était devenue sa favorite au point d'exciter la jalousie, elle lui parla de moi, je ne sais à quelle occasion, et ajouta : « Nous sommes mal ensemble; il a obtenu une place sans me prévenir. » La petite comtesse osa prendre mon parti. La Reine lui demanda: « Est-ce que vous le connaissez? » — « Oui, madame, dès mon enfance; il est, de tous les temps, le meilleur ami de ma famille, et nous le regardons comme le plus honnête homme du monde et la plus belle âme. » La comtesse de Gramont était là, qui ne souffla le mot ni en bien ni en mal.
de Fitz-James, et fille de Jean de Durfort, maréchal, duc de Duras, et d'Angélique-Victoire de Bournonville, morte le 16 octobre 1753. (4) Yolande-Gabrielle-Martine de Polastron, née le 8 septembre 1749, épousa Armand-Jules-François, comte, puis duc de Polignac, fut gouvernante des enfants de France , émigra en 1789, et mourut à Vienne le 9 décembre 1793.