L'ABBÉ TERRAY
Louis XVI, en revenant des vêpres de Saint-Jacques, j passa devant l'hôtel du contrôleur général défunt; il se baissa et regarda avec un air riant, comme s'il eût pensé : « Nous voilà bien débarrassés. »
L'abbé Terray ne s'était pas fait d'illusions sur la soli- ! dite de sa place : dès le mois de juin, il savait qu'il existait une forte conjuration contre lui, et qu'on lui donnait | pour successeur M. de Calonne ou M. Turgot; mais il I paraissait très détaché de la charge qu'on voulait lui enlever : « Ils me chasseront aussi, disait-il un jour à Gromot, mais je ne veux pas être la dupe des sottises que je les vois très disposés à commettre. Je veux avoir à moi une grande et belle maison où je puisse, comme Laverdy, braver l'infortune. » Effectivement, un fripon nommé de Gouve, qui s'était fait laisser par la veuve d'un médecin qu'il avait enlevée à son mari une superbe maison, rue Notre-Dame des Champs, lui ayant proposé de la lui vendre, le marché ne tarda pas à être conclu. Pendant tout le temps qu'il habita cette maison (1), où il s'était retiré et où il est mort de chagrin, je crus lui devoir des soins et je dînai plusieurs fois chez lui, sans cesser de mésestimer ses mœurs, mais sans cesser aussi de faire grand cas de son talent pour l'administration des finances.
C'est Cromot qui avait travaillé à me mettre bien avec lui au moment où le chancelier Maupeou l'avait appelé au ministère, et il en était vite arrivé à me cajoler et à réclamer mon suffrage pour justifier ses opérations; la porte de son cabinet me fut alors ouverte à toute heure, et je fus un instant son confident et presque son favori; il me répétaitsans cesse : « Voilà où j'en suis aujourd'hui:
Ji)26mai 1775. - J'ai été me faire écrire chez l'abbé Terray ■ il n y était pas, mais j ai vu sa belle maison : elle est charmante Cet homme peut être heureux : Fruilur dis iralis. (Journal de MoTeau)
j'ai gagné tant de millions ce matin » ; le lendemain, « tant d'autres millions ». Il s'était déjà à cette époque affublé du cordon bleu, et dès lors M. de Maupeou, tout chaucelier qu'il était, ne se dissimulait plus qu'il serait incessamment renvoyé.
Dans le temps où l'abbé Terray était simple conseiller de grand'chambre, il s'était signalé en portant lui-même les sacrements à ces jansénistes auxquels M. l'archevêque de Paris, Beaumont, les refusait, faute de billet de confession. Bientôt, il devint un effronté libertin (1). Cromot, qui le flattait et joignait à toutes les ressources de l'esprit et de l'imagination des points de contingence qui, parla débauche, le rapprochaient beaucoup de ce ministre, m'a donné là-dessus des détails qui m'ont fait horreur. Mais s'il fut un des plus mauvais prêtres que j'aie connus, il fut aussi un des meilleurs contrôleurs généraux du règne de Louis XV, et, s'il eût été cru sur l'administration des finances, nous n'aurions jamais eu ni Etats généraux ni Révolution : ceux qui voulaient celle-ci voulaient la famine, et il n'y avait qu'un moyen de prévenir ce fléau; or, ce moyen, il l'avait pris : c'était de se rendre maître du prix des grains pour qu'il ne montât jamais trop haut dans les années fâcheuses, et qu'il ne descendit point trop bas dans les années de grande abondance. J'ignore s'il fut l'inventeur des dépôts établis à Corbeil, au milieu des moulins nombreux dont cette ville est environnée et qui ne chôment jamais ; ce que je sais, c'est qu'il en tira uu grand parti pour mettre un équilibre salutaire entre les inconvénients de la stérilité et de l'abondance ; sous ce rapport, je le considérais comme un des bons serviteurs du Roi.
(1) Il avait pour maîtresse, dont il ne rougissait pas, une grande coquine, nommée Mme de la Garde. (Note de Morean.)