‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 196 sur 302 · L'ARCHEVEQUE DE VIENNE · texte numérisé non relu

L'ARCHEVEQUE DE VIENNE

époque. L'audacieux Genevois double le pas : il ne veut plus laisser à Louis le temps de respirer; il proclame, il paye lui-même la famine, pendant que, de toutes parts, le blé des étrangers arrive dans nos ports. C'est Paris qu'il faut achever de mettre en mouvement. Les trésors du duc d'Orléans, l'éloquence et les intrigues de Mirabeau, les attroupements du peuple au Palais-Royal, répondent à M. Necker de tous les succès qu'il s'est promis. La capitale doit se rendre maîtresse du Roi, pour l'être ensuite des provinces où ont déjà été envoyés à grands frais ces courriers chargés d'armer les peuples. On ne craint plus ce camp de Paris, dont l'Assemblée a demandé le renvoi; on est sûr de l'obtenir, et le duc d'Orléans, nommé président de l'Assemblée, ne refuse cette dignité qu'après s'être assuré de l'archevêque de Vienne (1), qu'il meta sa place.

C'est le lendemain de cette demande adressée au Roi par les tyrans qui l'ont détrôné, que M. Necker est renvoyé. Mais ce renvoi même n'entrait-il pas dans ses plans de révolte? Sûr des agents qu'il laissait à Paris et à Versailles, il ne doutait pas de son retour. Aussi, au moment même où il partait, Germany, son beau-frère, distribuait à la populace de Paris ces médailles de plomb que nous avons vues entre les mains de plusieurs misérables, qui annonçaient, de sa part, l'emprisonnement des meilleurs patriotes de l'Assemblée.

Pendant ce temps-là, tout en continuant à suivre de l'œil les leçons que donnaient aux nations les événements publics, je me rendais plus attentif encore à celles que

(1) Jean-Georges Lefranc de Pompignan, frère du célèbre poète, né à Montauban le 22 février 1715, évêque du Puj en 1742, membre de l'assemblée du clergé en 1755, archevêque de Vienne en 1774, député du Dauphiné aux États généraux en 1789, mort à Paris le 30 décembre 1790.

mon histoire particulière m'offrait à moi-même, et dans la vie d'un octogénaire qui, durant la seconde moitié du dix-huitième siècle, a toujours travaillé pour le gouvernement, j'ai découvert la singularité que voici : c'est que je suis peut-être le seul des hommes connus en France qui, à cette époque de troubles et de divisions, également éloigné des partis, n'ait été ni l'ennemi ni le flatteur des rois, et n'ait mérité aucun des noms que se sont mutuellement appliqués toutes les factions. Gela va s'expliquer par ce qui suit.

On a quelquefois loué les premiers pas que fit dans la carrière des jurisconsultes cet avocat, cet académicien, Target, qui s'est rendu ridicule pour avoir voulu doter la France de la constitution de 1789. Lors de la révolution qu'en 1771 le chancelier Maupeou entreprit dans la magistrature , cet orateur, seul de tous ses confrères , demeura fidèle jusqu'au bout à l'ancien Parlement, et se nomma lui-même la Vierge Target: c'est lui qui, vingt ans après, député à l'Assemblée constituante, dit aux Français dont il se crut l'oracle : « Nous vous donnerons une constitution, mais ne nous chicanez pas sur les moyens. »

Et moi aussi, je suis vierge par rapport à la Révolution de 1789. J'étais, depuis plus de trente ans, domicilié à Paris et j'occupais une maison place Vendôme; je fus appelé, comme les autres citoyens, aux assemblées intra muros pour l'élection des députés. J'étais de plus, quoique ayant toujours refusé d'être anobli, seigneur de la cidevant terre de Chambourcy, et je fus, avec les nobles, convoqué aux assemblées extra muros. Je n'assistai, je ne comparus ni aux unes ni aux autres, et je ne cessai de répéter, comme Cassandre aux Troyens : Cela ira mal.

Je répétai encore : Cela ira mal, quand, dès l'ouverture des États, je vis toutes nos belles dames de la ville et de

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